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La réconciliation sans tabous (1re partie) Dr Mokhbi Abdelouahab, El Watan, 14, 15 et 16 décembre 2004 En
affirmant son attachement à une réconciliation nationale globale,
le Président ne surprend personne. Se faisant, il donne un sens à son
deuxième mandat. Son action gagne en cohérence. Cependant, la réconciliation
nationale soulève une multitude de questions dispersées dans différents
fichiers. Nous les survolerons ici. Quelques éléments du débatD'emblée, relevons quelques attitudes et approches qui, à notre sens, méritent d'être correctement discutées. Lors de la réunion à l'hôtel Aurassi scellant l'alliance entre la troïka soutenant la réélection du candidat Bouteflika, Abdelaziz Belkhadem affirma aux journalistes qu'« il ne s'agissait pas d'une réhabilitation du FIS, mais qu'il s'agit de la réconciliation des Algériens avec eux-mêmes ». C'est de la phraséologie génératrice d'ambiguïtés. Les partisans du FIS, eux-mêmes, souhaitent-ils une réhabilitation de leur parti, version 1991 ? N'ont-ils pas, eux aussi, des leçons à tirer de cette tornade dévastatrice ? La réflexion qu'eux-mêmes font sur la folie qui s'est emparée de leur mouvance intéresse la société tout entière. La réconciliation nationale ne peut pas ignorer l'acteur principal de la crise. A moins que derrière le préalable de la non-réhabilitation du FIS ne se profile le spectre de l'excommunication de leur algérianité ses partisans résiduels. Quant à se réconcilier avec soi-même, l'expression est vague, presque vide de contenu. Je peux l'assurer quant à moi, que l'écrasante majorité des Algériens s'entend merveilleusement bien avec son ego. Peut-être même un peu trop ! Leur problème est qu'ils subissent les conséquences d'événements qui échappent à leur contrôle direct. L'amnistie a pour corollaire l'obligation pour chacun d'assumer les responsabilités qui furent les siennes dans les malheurs subis par le pays et l'effusion du sang des Algériens. Les causes ayant rendu certains dérapages criminels possibles (tortures, disparitions et exécutions extrajudiciaires) doivent être précisément stigmatisées et extirpées. Un tel travail assainirait en profondeur un Etat qui chercherait à se réformer afin que les dysfonctionnements constatés ne se répètent plus jamais. Aucune institution, aucun fonctionnaire, ni aucun citoyen ne peuvent se prévaloir du droit à une quelconque amnistie si leurs délits ou crimes ne sont pas confessés. La république, aussi magnanime soit-elle, peut pardonner, mais ne doit pas se voiler la face. Ce serait conjuguer amnistie avec impunité. Se doterions-nous d'une lessiveuse pour continuer à cacher le linge sale au fond du jardin ? La nation entière doit saisir ce moment privilégié comme une véritable psychothérapie de groupe pour faire preuve d'une compassion égale envers toutes les victimes innocentes. La douleur d'une mère est aussi inconsolable que son fils ait été assassiné par un terroriste sanguinaire ou un fonctionnaire zélé, le cour rempli de vengeance et vide de toute humanité. L'amnistie pour générale qu'elle soit n'est pas une absolution, chacun restera comptable devant son Créateur de ses turpitudes .(A suivre)1. Mokhbi Abdelouahab, « Appel aux déserteurs », rubrique Opinions , El Watan des 15, 16, 18 et 19 mai 1996 2. Nordine Grim, « Immigration ! Ressources humaines », El Watan du 20 janvier 2004 ----------------------- (2e partie) Au fond, la réconciliation nationale se doit de se cristalliser autour d'une devise forte et simple : nous aimer davantage et suffisamment pour vivre ensemble fraternellement et solidairement. Nous concrétiserions ainsi à l'échelle de la société le Hadith du prophète nous ordonnant d'aimer pour l'autre que ce nous aimons pour nous-mêmes. La tolérance, le pardon et l'amour de l'autre sont les facettes d'une même devise présente au cour du message coranique et orne le fronton de l'enseignement du Prophète. L'esprit ainsi débarrassé des mors qui le brident peut tout entier se tendre pour se consacrer au bien (el maârouf). Un amour créatif, celui-là même qui inspira, dans un autre registre, Martin Luther King quand il déclare : « We must meet hate with a créative love. » La mise en ouvre de cette injonction dans l'Islam d'aimer les hommes pour l'amour de Dieu nécessite l'adhésion à des principes que je formulerai aussi simplement que possible : Primo : Les limites de la liberté de chacun se confondent avec les seules lignes de démarcation de la liberté des autres concitoyens. Chacun est libre de penser, de s'exprimer et d'entreprendre. Lorsque nous sommes plusieurs à prendre ces libertés, une certaine discipline et une procédure s'imposent à nous : c'est la choura, c'est la démocratie. Deusio : la diversité de notre paysage politique assure la pérennité de la nation. A l'image de la diversité génétique qui confère suffisamment de souplesse aux espèces pour survivre aux conditions les plus périlleuses. Dans notre catéchisme, n'apprenons-nous pas que les divergences entre les savants sont une miséricorde divine pour les hommes ? Pourquoi nous interdirions-nous d'étendre cette jurisprudence aux hommes politiques qui assument un rôle utile et indispensable pour la société ? Tertio : l'Islam, l'arabité et l'amazighité, ces composantes de la nation si elles ne sont la propriété de personne, doivent néanmoins être respectées par tous. Une réconciliation nationale réussie instaurerait une culture du consensus. C'est cette prédisposition à la production du consensus, cher à Ahmed Benbitour, qui catalyse le progrès et le développement dans les sociétés avancées. Pour être féconde et porteuse d'une espérance, la réconciliation nationale doit tordre le cou à quelques inepties qui de manière sournoise se sont érigées en une doctrine locale sur la démocratie. « L'annulation de la procédure électorale nationale n'implique pas 1'arrêt du processus de démocratisation. » C'est ce que nous avions entendu dire en janvier 1992. En vérité, il ne peut y avoir de démocratie en dehors de la volonté populaire. Et jusqu'à la dernière élection présidentielle, la démocratie chez nous ressemblait plutôt à une mascarade orchestrée par des décideurs occultes. Ce fut une période où la voracité et la cupidité d'opportunistes sans vergogne se sont déchaînées. Une des justifications les plus scabreuses pour invalider des élections consistait à mettre en exergue le fait que la majorité des votants pour le FIS ne couvre pas la majorité de l'électorat. Ce type d'argument doit être dénoncé pour ne plus se perdre dans les méandres d'une conception spécifiquement algérienne de la démocratie. Sinon, nous persisterons à donner aux abstentionnistes, se vautrant dans leur lit douillet le vendredi matin, la primauté sur les votants accomplissant leur devoir citoyen. Quant à l'accusation de fraude électorale du gouvernement en charge de la consultation de décembre 1991 au FIS, parti d'opposition, elle était si inédite qu'elle désespérait les plus crédules. Enfin, m'interdisant de faire de la politique-fiction, j'ignore de quoi l'Algérie a été sauvée en 1992. En revanche, je constate dans quel enchevêtrement quasi inextricable de problèmes que l'intrusion intempestive des militaires dans la gestion politique du pays nous a placés. Abdelhamid Mehri avait déploré en son temps qu'on mobilise l'armée contre le peuple. Hocine Aït Ahmed avait, lui aussi, très tôt souligné l'inadéquation entre la nature de la crise politique et la méthode policière retenue pour la résoudre. Islam et laïcitéUn débat salvateur sur la réconciliation n'autorise pas de louvoyer
autour de certains tabous. La place de l'Islam dans la société et
son importance dans le fonctionnement de l'Etat constituent des points inévitables.
Une réflexion profonde et à voix haute doit se déployer
autour du concept de la religion d'Etat et de la laïcité. Il existe
un tel amalgame dans les esprits entre laïcité et modernité,
d'une part, et entre modernité et modèle occidental de société,
d'autre part, que nous avons vraiment besoin de débroussailler les chemins
que nous voulons emprunter. Notre entendement de musulmans est imperméable à la
notion de laïcité. En effet, si les citoyens sont ces entités
physiques, produits d'une civilisation, porteurs d'une culture et mus par une
foi et des sentiments, sur la base de quel principe démocratique peut-on
exiger de leur écrasante majorité qu'elle se déleste de
sa spiritualité dans les vestiaires de la République. Inversement,
il n'est pas concevable que cette même république puisse exclure
des citoyens dont la spiritualité n'est pas teintée de vert. Pour
la clarté du débat, les militants forcenés de l'intrusion
de la laïcité dans notre univers seraient assez bien inspirés
de nous définir quel type de laïcité entendent-ils faire revêtir à la
République algérienne. D'où devrions-nous l'importer ?
Des Etats-Unis où les partis religieux ont joué un rôle prépondérant
dans la création de l'Etat fédéral et dont le président,
aujourd'hui réélu, se déclare sans ambages être investi
d'une mission divine ? De France, fille aînée de l'Eglise.
Eglise qui s'est confortablement installée dans l'antichambre de la République
par crainte d'être violemment emportée par l'impétueuse révolution
française ? Aujourd'hui, l'Etat français, s'il exclut l'enseignement
catholique de l'école publique, le finance dans le secteur dit privé.
On sait ce qui est advenu des tentatives de réforme d'Alain Savary en
1984. La France qui mobilise toutes ses énergies pour empêcher quelques
jeunes lycéennes de se conformer aux préceptes de leur religion
malgré un avis du Conseil d'Etat saisi par Jospin. Un pays où,
semble-t-il, il n'existe aucun principe juridique qui puisse dissuader les entreprises
de contrarier le jeûne des travailleurs en leur refusant tout aménagement
raisonnable des horaires de travail pendant le mois sacré du Ramadhan.
Un pays où toute une communauté est cantonnée à faire
ses prières dans « des catacombes et des garages, à l'image
des premiers chrétiens persécutés », faisait
remarquer récemment Noël Mamère, le leader des Verts, sur
I. Télé. De la vieille Angleterre, plus libérale, mais où la
reine est aussi chef de l'Eglise anglicane ? D'Italie où la République
se mire en permanence dans les yeux du Vatican pour vérifier si elle est
sortable ? De la Sainte Russie, aujourd'hui revigorée et observant
consentante les massacres impitoyablement sanguinaires de Poutine envers les
Tchétchènes. De la très catholique Pologne ? Autre
solution, autre modèle, celui de l'armée turque, chargée
de veiller à la stricte observance de cette laïcité qui apparaît, à plus
d'un égard, comme une religion nouvelle. C'est alors à une sorte
de haut comité de sécurité où les généraux
prédominent que l'on confierait l'exercice de la démocratie. En
réalité, la laïcité n'est pas une dimension absolument
nécessaire à l'exercice de la démocratie ni une condition
sine qua non pour garantir les libertés individuelles. La laïcité que
l'on cherche à prescrire aux sociétés musulmanes ressemble, à plus
d'un titre, au bon vieil anticléricalisme des révolutionnaires
français. Beaucoup de pseudo-intellectuels sous-traitent dans leurs discours
des vocables qu'ils n'ont eux-mêmes pas digérés. Fondamentalisme,
intégrisme, islamisme, laïcité sont allègrement utilisés à toutes
les sauces en dehors de toute pensée philosophique et politique harmonieuse.
Ces concepts sont, sans exception, forgés dans des creusets culturels
et idéologiques identifiables. Leurs concepteurs se particularisent par
leur aversion et leur arrogance parfois déclarées vis-à-vis
des valeurs arabo-musulmanes. Dans une diatribe publiée dans El Watan
pour tancer les intellectuels marocains qui auraient commis un crime de lèse-je-sais-qui
en s'immisçant dans le fameux débat du « qui tue qui »,
notre général national Nezzar soulignait son respect et son amitié pour
faux philosophes que sont Bernard-Henri et Levy et Glusckman en leur reconnaissant
une sorte de droit d'ingérence. Le général exhibait là un
intellectualisme bon chic bon genre. Maurice Clavel (3), leur autre compère
ethnocentrique, écrivait : « Le christianisme, le judéo-christianisme,
est la seule religion humaine, à la fois révélée
et historique, la seule histoire absolue. » Voilà où va
l'admiration de notre général ! Voilà où il
s'approvisionne, dans un supermarché de doctrines clés en main
où on confond pensées philosophiques et marketing pour des idées
encore plus éculées que l'anti-marxisme primaire qui les a fait
connaître. Qu'Alain Finkielkraut se promet de « carboniser » Tariq
Ramadan, accusé d'antisémitisme pour avoir critiqué les « nouveaux
intellectuels communautaires » ne soulève pas d'indignation
particulière.
La vague anti-intégristeEnvisagerait-il
de remettre en service les fours crématoires nazis de
triste mémoire ? Claude Imbert du point revendiquant sur LCI son
islamophobie n'a pas scandalisé outre mesure nos laïcs. Et que dire
de Rachid Mimouni, répondant à Patrick Poivre d'Arvor (TF 1) sur
son plateau du 20 h ? Eludant la question posée par le journaliste
sur le fait de savoir s'il figurait ou pas sur une liste répertoriant
les personnalités ciblées par des assassinats, découverte
par les services de sécurité, Mimouni affirma : « De
toute façon, vous savez chaque mosquée a sa propre liste. » Insistant
sur le traitement politique de la crise algérienne, PPDA se demande si « le
dialogue est tout de même possible avec des islam istes modérés ».
Et voilà qu'offusqué, la réponse péremptoire de Mimouni
jaillit spontanément : « Dire qu'il existe des islamistes
modérés, c'est admettre qu'il existe aussi des nazis qui puissent
l'être. » Mimouni qui fut qualifié par Boudjedra, sur
la télévision algérienne, d'écriveur de discours
en 1989, couvre les mosquées d'Algérie d'opprobre et fait l'affront à des
millions de musulmans sans faire de vagues dans les obscurs salons du terrorisme
intellectuel. Seul Tahar Ouattar, à ma connaissance, avait réagi
contre cette incroyable insolence de blesser indûment la sensibilité de
millions de musulmans. Les positions courageuses de ce dernier ont fini par lui
coûter la parole dans les médias algériens. Malheureusement,
hormis le monologue stérile des intellectuels qui ont fait le choix de
surfer sur la vague anti-intégriste, il n'y a jamais eu de débat
libre qui aurait fait affronter des intelligences antagonistes mais pas forcément
ennemies pour éveiller les esprits à des solutions opérationnelles
et permettre la maturation des choix éclairés chez les citoyens.
Réconciliation nationale, seulement ?Au-delà de la problématique nationale, l'Algérie est tout à fait
apte à jouer un rôle moteur pour réconcilier les musulmans
avec la démocratie. Pour peu que l'exercice du pouvoir qu'elle adopterait
mette en exergue l'absence d'incompatibilités entre l'Islam et le fonctionnement
démocratique de la société. Plus que ça, la démocratie
est susceptible d'être revendiquée comme une valeur islamique. Le
Prophète Mohamed, que la Grâce et le Salut de Dieu soient sur lui,
n'a-t-il pas été envoyé pour parfaire les valeurs les plus
nobles de l'humanité ? Pourquoi rejetterions-nous une pratique sous
prétexte qu'elle est entachée d'hellénisme d'autant qu'elle
a été magistralement fixée dans la loi fondamentale du gouvernement
de Médine ? Première Constitution écrite au monde,
elle le fut sous l'autorité directe du Prophète. L'antinomie entre
Islam et démocratie est une idée-clé du Choc des civilisations
de Samuel P. Huntington « où le fondamentalisme protestant
est à l'ouvre ; il n'y a de bonnes lectures que celles de la Bible,
l'Occident doit se défendre contre toutes les autres cultures, les Etats-Unis
ont une mission rédemptrice », écrit Pierre Morville,
dans le Quotidien d'Oran du 20 février 2004. Cette mission consiste notamment à la
création du Grand Moyen-Orient, c'est-à-dire une entité géographique
expurgée de l'Islam. La religion de la quasi-totalité des populations
serait marginalisée par les forces « démocratiques » que
Bush installerait, à coup de missiles Tomahawk et de bombes à fragmentation
pour mettre au pas les plus récalcitrants et inciter les indécis à bien
choisir. Paul Bremer, dans ces conditions et sous la protection de l'armada américaine,
peut dicter aux Irakiens leur Constitution. Assurément, G.W. Bush, en
criant sur tous les toits sa volonté d'incarner le bien pour mener sa
guerre sainte contre le mal, est plus qu'un « mauvais élève ! ».
Est-ce trop lui demander de cogiter cette prédiction de Goethe (4) : « Tôt
ou tard, nous devrons professer un Islam raisonnable. » La fatuité berlusconienne
qui s'est exprimée sur la supériorité de sa civilisation
n'a davantage pas déchaîné de réactions politiques
significatives. Une réplique saine serait de dire à Bush et à ses
apôtres : « Bas les armes ! Et discutons calmement
pour voir où se trouve le mal absolu et qui est porteur de valeurs capables
de l'endiguer. » Chiche ! On verrait alors qui sont ces chantres
des « idéologies meurtrières » dont parle
Bush. On peut commencer à verser dans le dossier le sondage réalisé pour
le compte de la Commission européenne faisant ressortir que 59% des Européens
désignent Israël comme la première menace pour la paix dans
le monde. Berlusconi a d'ailleurs exprimé à Sharon sa compassion
en lui disant son indignation qu'une large majorité d'Européens
pense ainsi. Une seconde pièce intéressante est constituée
par l'avis, très autorisé, que Bill Clinton avait développé dans
un article dans le journal français Libération (5). Il dit : « L'armée
américaine est la seule superpuissance militaire au monde. Nous sommes à même
de remporter n'importe quel conflit militaire par nos propres moyens. En revanche,
nous ne sommes pas capables de (re)construire la paix sans appui extérieur. » L'inaptitude à la
paix est sans doute le signe précurseur de l'écroulement aussi
imperceptible qu'inéluctable des empires pharaoniques. C'est ce qu'on
pourrait proposer comme réponse à BilI Clinton qui s'interroge
dans cet article sur les leçons à tirer du constat qu'il fait.
Le rapport d'Amnesty International 2004 est encore plus criant d'éloquence.
On y lit que « Washington porte atteinte à la justice et à la
liberté et rend le monde moins sûr ». Les visées
sécuritaires des Etats-Unis se « révèlent, selon
A. I., dépourvues de principes et de clairvoyance ». Qu'il
s'agisse des droits de l'homme ou du citoyen, l'Islam est le premier à favoriser
leur promotion. Choura ou démocratie ? La polémique née
autour de la sémantique relative à ce type de fonctionnement est
stérile. La controverse idiote est née, chez nous, d'un prêche
célèbre de Ali Benhadj, décrétant que la démocratie
est illicite. Il est vrai qu'il existe une perception nuancée de la notion
de démocratie en fonction de la foi et de la culture de chacun. Cependant,
si effectivement la souveraineté absolue est divine, en quoi ce credo
me dicte de rejeter le suffrage universel et de placer ma confiance en un seul
homme, irascible et écervelé de surcroît comme l'est Benhadj ?
Les peuples musulmans ont les mêmes aspirations de liberté et de
démocratie que l'ensemble des autres peuples de la planète. Depuis
Omar Ibn El Khattab, que Dieu l'agrée dans Son Vaste Paradis, l'on sait
que tous les hommes naissent libres du ventre de leur mère. Cette sentence
n'a-t-elle pas valeur de première déclaration des droits de l'homme ?
Une catégorie de bien-pensants s'évertue à proscrire toute
référence à l'Islam dans l'action politique. Elles jette
l'anathème sur toute vision un tantinet inspirée par la religion.
La politique dans nos sociétés fortement imprégnées
de religiosité ne peut se prévaloir, à leurs yeux, de soubassements
spirituels. Ils n'ont qu'un mot à la bouche : laïcité oblige,
la yadjouz ! Ces courants - j'ai failli écrire de pensée,
ils n'en ont pas - se distinguent par une négation des idéologies.
Ce qui frise souvent la stupidité. En fait, ils sont la voix de leurs
maîtres. Dans sa chronique au journal El Khabar (n°6), M'hammed Yazid,
grand combattant pour la liberté et pour la démocratie en Algérie,
vilipende ces démocrates autoproclamés et dont l'attachement aux
principes et à l'éthique de la démocratie n'a jamais été démontré.
Ils dépècent leurs adversaires en lots de conservateurs, nationalistes,
fondamentalistes et baâthistes. Puis tirent sur ceux qui pensent différemment. « Le
concept pardon, s'excuse-t-il, le mot démocrate a été tellement
galvaudé qu'il a été vidé de son sens. Plus que cela,
l'épée démocratique est brandie contre quiconque oserait
parler d'Islam, de paix ou de réconciliation. » (A suivre)
Notes : 3- Roger Garaudy, Biographie du XXe siècle, Edition El Borhane, 1992. 4- R. Garaudy, L'Islam vivant, Maison des Livres, Alger, 1986. 5- Article repris par le Quotidien d'Oran du 11 décembre 2003. 6- Journal EI Khabar du 7 mars 1999. ------------------------- (3e partie et fin) Le recours à la violence aveugle contre son propre pays est injustifiable et donc intolérable. Cependant, est-ce nécessaire pour combattre l'imbécillité de descendre à son niveau. Vouloir agir sur la réalité nationale avec des idées simplistes, c'est refuser sa complexité. Ce qui a pour effet immédiat de la compliquer. La crise algérienne est un écheveau qui nécessite pour être démêlé tact, patience mais aussi une démarche élaborée et surtout une pensée politique plus sophistiquée. Les Algériens se laissent volontiers menés par le bout du cour. Ils se laissent ainsi enrégimentés sous des slogans contre-productifs même s'ils apparaissent en première lecture comme des condensés de patriotisme d'autant qu'ils sont énoncés par des hommes intègres de la stature de Mohamed Boudiaf ou de Slimane Amirat. « L'Algérie d'abord et avant tout », cette affirmation de Boudiaf, certes sincère, est très discutable. Elle ne correspond malheureusement pas à une réponse de rupture avec le passé ni à la volonté déclarée pour une renaissance de la société algérienne. Voilà ce que j'en pensais en 1996 (1) « Il (le slogan) recèle plus d'émotion que de raison. Quel est ce messie aux mains de qui nous déposerions le droit de définir, pour nous, les frontières entre l'essentiel et l'accessoire ? Décidément, c'est un slogan creux, il fait plus de vacarmes qu'il ne rassemble et ne résolve de problèmes. L'Algérie au cour, voilà le maître-mot. » Personne n'a le droit de se prévaloir d'être le dépositaire exclusif du label « Algérie », fut-il Mohamed Boudiaf. Opposer à son contradicteur « ya khouya ! L'Algérie avant tout ! » est un sport national. On frappe d'ostracisme l'autre à moindres frais. Nezzar, lui-même, qualifie le slogan de Boudiaf de « passé-outre péremptoire ». Ce n'est pas ainsi que nous sortirons manifestement de cet état de crise, aujourd'hui larvée car diluée dans une réserve de change de quelques dizaines milliards de dollars. La facilité déconcertante avec laquelle Slimane Amirat, le défunt et très respectable président du Mouvement démocratique du renouveau algerien, semble avoir résolu un dilemme cornélien : « Entre l'Algérie et la démocratie, je choisis l'Algérie » est déconcertante. Une fois que la charge affective de cette sentencieuse déclaration est évacuée, la porte de la fitna est ouverte ! Il est plus raisonnable d'écouter le vieux sage Hocine Aït Ahmed répondant à un de ces jeunes détracteurs et rival politique : « La seule manière d'être patriote aujourd'hui est d'être démocrate. » Les circonstances ayant présidé à la désignation de Belaïd Abdesselem au poste de chef du gouvernement sont révélatrices du simplisme avec lequel les affaires publiques ont pu être abordées. Nezzar explique qu'au cours d'une discussion autour d'un noir, en compagnie de Ali Kafi, Belaïd Abdesselem utilise la formule de « l'économie de guerre ». Les deux hommes sont séduits et lui proposent le gouvernement. Emballé, c'est pesé ! Belaïd Abdesselem est Premier ministre. Nezzar dira plus tard que, nonobstant la bonne volonté et la sincérité de ce grand commis de l'Etat, il n'avait pas plus que ce concept dans le ventre. Mais, que peut-on avoir dans la tête quand on engage le gouvernement de l'Algérie sur une lapalissade. Si après çà, on s'interroge encore à quoi peut ressembler un canasson, c'est qu'on est soi-même un cas difficile. D'un général sans étoiles les évènements de 1992 ont fait une star ! Nous vivons une ère où les nouvelles technologies de l'information sont d'une grande efficacité pour la communication mais aussi pour sa face cachée, la désinformation et la manipulation. Les vérités sont travesties et le virtuel prend la place du réel pour installer des systèmes où le faux peut prendre la valeur du vrai. La fin étant d'asseoir sa suprématie sur le monde des idées pour régner sur la planète. Nous n'exhumerons pas toutes les querelles que beaucoup d'ignares d'ici et d'ailleurs font injustement à l'Islam. Il est loisible à tout un chacun, cherchant sincèrement la vérité, de constater que ce sont les fondements immuables de l'Islam qui lui confèrent une universalité certaine, à commencer par l'affirmation de l'unicité d'un Dieu unique. Contrairement aux contrevérités avec lesquelles on s'acharne à nous saturer les neurones, le message universel du Coran porte en lui la quintessence même de la modernité. « Un retour aux sources n'implique pas du tout pour les musulmans qu'ils doivent avancer vers leur avenir à reculons. »(4) La réconciliation nationale, en impulsant une culture citoyenne de la tolérance pour qu'elle imprègne l'éducation des générations montantes, nous immunisera contre tous les syndromes suicidaires. La décennie du malheur nous apparaîtra alors comme ayant été un mal pour un bien. Chacun reconnaîtra dans la différence de l'autre une déclinaison intéressante et enviable de l'amour pour l'Algérie commune. Une Algérie emmenée vers une certaine idée du bonheur par des hommes et des femmes affermis par la liberté qu'ont eu leurs citoyens à les choisir. Cette Algérie, c'est pour demain. Elle possède tant d'atouts que la mayonnaise a beau être récalcitrante, elle finira par monter. L'astuce est de commencer à en rêver tout de suite ! Notes : 1- Mokhbi Abdelouahab, « Appel aux déserteurs », rubrique Opinions, El Watan des 15, 16, 18 et 19 mai 1996. 4- R. Garaudy, L'Islam vivant, Maison des Livres, Alger, 1986.
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