Bouteflika forcé à une campagne de mises au point

L’amnistie: ni fiscale, ni pour les harkis, ni pour les pieds-noirs

Le Quotidien d'Oran, 27 août 2005

Avec un début de campagne plus que tiède, l’absence de contradicteurs qui puissent en permettre la visibilité et la dose de polémique vitale, et une vulgarisation ratée, la réconciliation nationale s’enfonce dans le flou des définitions. A Sétif, comme en d’autres occasions, Bouteflika a été forcé à la mise au point.

Plus qu’à une campagne pour provoquer des adhésions massives et des alliances techniques, le Président semble paradoxalement se consacrer de plus en plus à une campagne de pédagogie sur son projet de charte pour la paix qui demeure encore flou et rate la formulation simpliste à l’adresse du corps électoral. A Skikda, lors de la célébration du 20 Août 1955, comme face aux magistrats lors de l’installation de leur Conseil, Bouteflika se consacre encore et toujours à définir son projet par élimination des lectures et des interprétations et à définir une réconciliation qu’aucune stratégie de campagne et de communication ne semble prendre en charge, en dehors des meetings et des interventions directes de la présidence. Flou et réduit à un fourre-tout politique, le projet de la charte manque encore de visibilité et ne semble miser que sur le vote par réflexe d’un corps électoral sans arguments contraires, sans voix alternatives ou distinctes. La vision de Bouteflika semblant déjà réduite à une procédure de convocation électorale qui en réduit dramatiquement la portée et en réduit le sens à un plébiscite politique passif.

Le meeting populaire animé au stade du 08 Mai 1945 à Sétif, en fin de semaine, n’a pas échappé lui aussi donc au canevas de la mise au point et des précisions par défaut. Voulant rattraper un manque de définitions politiques de cette charte, Bouteflika a été presque dans l’obligation de répondre à ceux qui, dans le cadre de cette nouvelle loi, ont placé des attentes «économistes» dites irréalisables et sans rapport directe avec sa philosophie. «Je suis contre toute idée d’une amnistie fiscale», tranchera-t-il à destination d’une aile bruyante du patronat algérien qui, sous prétexte d’un statut de victime économique du terrorisme une décennie durant, avait plaidé pour un effacement d’ardoise fiscale pour permettre une relance réelle de l’économie et une réparation directe pour les torts subis en tant qu’Algériens durant cette décennie. Le plaidoyer avait occupé un certain moment le haut des attentions médiatiques et avait réussi à faire adhérer autour de lui un pan des patrons algériens qui ont voulu placer cette revendication sous le chapitre d’une réconciliation à définition plus économique. Les différentes réponses par la négative de plusieurs responsables dans le gouvernement n’avaient pas épuisé les attentes et il aura fallu le tranchant niet de Bouteflika à Sétif pour clore le dossier. Pour Bouteflika, «il s’agit de paix» et d’une vision de paix et de sortie de crise qui n’a rien à voir avec les attentes disproportionnées et concomitantes de certains cercles.

Ce niet présidentiel sera aussi la réponse à un autre chapitre et litige semi-politique en suspens, tout autant dans les rapports cahoteux entre l’Algérie et la France que dans la mémoire émotive des Algériens: celui des harkis. Dossier de grosses susceptibilités historiques, la question des pieds-noirs et des harkis, que l’entreprise épisodique de la refondation des rapports entre l’Algérie et la France et les promesses trop larges d’un traité d’amitié entre les deux pays ont presque admise à la réflexion médiatique ou à la salle d’attente des contentieux à revoir, est définitivement exclue de la réconciliation nationale par Bouteflika. Le discours de Sétif, qui a offert à Bouteflika l’occasion d’un longue mise au point adressée à la France du vote du 23 février positivant des aspects de l’oeuvre coloniale, affirme pour la première fois une demande de repentance de la France à l’Algérie pour ses 130 ans d’occupation et place la barre de la réparation à la hauteur des demandes d’excuses officielles. Pour Bouteflika, en effet, les Algériens méritent plus une repentance de la France que les Malgaches. «Qu’ont-ils souffert comparé au peuple algérien, qu’ont-ils souffert par rapport aux fils de Sétif ?», s’est-il interrogé à l’occasion. Pour les harkis comme pour les pieds-noirs, le chapitre est clos sur une fin de non-recevoir stricte.

La troisième mise au point de Bouteflika sera à l’adresse de ceux qui ont déjà qualifié le projet de la charte comme un blanchiment juridique de toutes les parties de ce que l’on appelle désormais «tragédie nationale», et comme une grâce présidentielle empêchant définitivement la poursuite judiciaire, le procès et le verdict. Sensible à un argumentaire d’opposition qui risque d’avoir de l’écho, avec des familles de disparus et des familles de victimes du terrorisme qui ont déjà voté non, et face à une pression d’ONG internationales qui parlent déjà d’impunité organisée, Bouteflika a tenté à Sétif une mise au point vigoureuse qui, si elle apporte une réponse à une aile de l’opinion publique, ne fait en effet qu’augmenter la confusion dans l’esprit de l’électeur potentiel.

L’Algérien moyen qui est appelé à ne pas voir dans l’amnistie «une amnistie générale», ni un effacement des crimes mais tout à la fois un pardon général et une issue honorable pour tous, perd déjà ce qu’il a pu récolter comme définitions claires de cette charte. La réconciliation, qui est en effet qualifiée par Bouteflika de projet «plus précis, plus vaste et plus clément», va se résumer un exercice d’équilibrisme politique et fatalement jouer sur des ambiguïtés de définitions à l’adresse des différentes composantes de l’opinion. Si l’hommage est rendu à l’armée nationale, aux forces de l’ordre et à tous les citoyens «honnêtes grâce à qui l’Algérie est restée debout», le dossier des disparus est déjà assorti d’une garantie indirecte assurant que «la loi sera sévère avec tous ceux qui se sont rendus responsables de dépassements».

Kamel DAOUD

 
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