La recherche de la voie vers la réconciliation nationale doit se poursuivre

Abdelhamid Mehri, Ancien Secrétaire- général du FLN, septembre 2005

Texte original en langue arabe

Je pensais que mes positions sur la réconciliation nationale étaient suffisamment connues pour éviter de les réitérer à chaque occasion. Cependant, je n’ai pu, ces derniers jours, ignorer les demandes insistantes de frères militants, de journalistes et d’amis que j’estime et respecte afin d’exprimer un avis sur « le projet de Charte pour la Paix et la Réconciliation Nationale » soumis à référendum le 29 septembre 2005.

Je commencerais par un rappel succinct de ma position sur la réconciliation nationale :

Je suis en faveur de la réconciliation nationale si elle signifie unifier la parole de la nation sur une solution politique globale intégrant :

· un accord sur la démarche efficace pour mettre un terme définitif à la violence, lever les nombreuses injustices induites par la crise, réduire ou amnistier certaines sanctions judiciaires ;
· un accord sur la résolution des problèmes et des conséquences politiques découlant de la crise tant au niveau interne qu’au niveau des relations extérieures.

Cette réconciliation est possible sur la base de l’identification des causes profondes de la crise dans un esprit de responsabilité, de franchise et de tolérance entre toutes les parties.

Bien entendu, je soutiens tout effort s’inscrivant dans cette démarche, quelle qu’en soit l’origine et en particulier quand il est le fait de la plus haute autorité de l’Etat.

Quant au référendum auquel le peuple algérien est convié le 29 septembre prochain, il se réduit à un texte non susceptible, par sa nature même, à débat ou amendement. Il s’agit d’un décret présidentiel et d’un projet de charte annexé devant être entériné tel quel par référendum (c’est l’éventualité la plus probable) ou être rejeté (en théorie) dans son intégralité.

Débattre de ce projet n’influence pas le cours des choses et exprimer une opinion ne paraît pas utile à celui qui accepte ou rejette ce texte en l’état. Cependant, ce texte comporte des éléments acceptables et d’autres qui ne le sont pas.

J’exprime mon avis sur la base du texte soumis à référendum et non à partir des discours et des engagements proclamés. Je considère que le contenu de cette charte a un sens et une importance politique qui n’apparaîtra qu’à sa mise en œuvre.

Une lecture attentive du « projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale » montre qu’il est articulé autour de deux axes :

Premier axe : C’est la partie mise en exergue par la presse, qui fait l’objet d’explications et qui monopolise la scène politique ; elle traite de certaines injustices et dépassements ainsi que des aspects humains et sociaux de la crise.

Cette partie valide une série de mesures juridiques et administratives qu’il reviendra aux Institutions de l’Etat de mettre en oeuvre après le référendum. Il est évident que cette validation exige un haut degré de miséricorde qui rend tout ce qui est susceptible de sanction apte à être pardonné.

De mon point de vue, ce volet du projet ne pose pas de problèmes fondamentaux ; il est constitutif de tout projet d’authentique réconciliation nationale. Néanmoins, il ne saurait fonder en lui même l’intégralité de la réconciliation nationale.

Deuxième axe : C’est la partie occultée, qui vise à légitimer la politique suivie pour le traitement de la crise depuis l’arrêt du processus démocratique. Le projet de charte, par diverses formulations disséminées dans le texte, consacre les analyses de cette politique, ses conclusions et ses interdits.

A ce titre, la charte exprime la substance de cette politique qui fait de l’exclusion le mode de traitement du phénomène complexe de l’Islam politique et également le moyen de prévention de la répétition de la tragédie.

Cette partie arbitre sur des questions fondamentales, précisément là ou se situe le cœur des divergences entre algériens sur les solutions de la crise depuis son origine.

Lier de manière ambiguë ces deux parties fait, à mon sens, que le référendum mène à adopter une chose et son contraire. Mais, pour ses concepteurs, la charte est la continuation d’un plan cohérent dont les lignes directrices ont commencé à voir le jour depuis dix ans, soit depuis la candidature de Liamine Zeroual à la Présidence de la République.

Les éléments de ce plan vendu sous le label de la paix et de la réconciliation sont les suivants :

· Poursuite de la démarche adoptée pour le traitement de la crise depuis l’arrêt du processus démocratique comme référence essentielle à toute politique.
· Adoption de mesures circonstancielles pour traiter, ou réduire, les conséquences humaines et sociales découlant de cette politique.
· Refus de toute recherche et de tout débat sur les causes politiques de la crise et sur les modalités de gestion de ses effets politiques aux plans internes et externes.
· Refus de toute forme de dialogue avec les forces politiques, et rejet de leur participation à la recherche d’une solution radicale de la crise.
· Recours à des mesures « par le haut », par voie de décret ou par référendum populaire pour entériner les initiatives du pouvoir destinées à circonscrire la crise à ses seuls effets humains et sociaux.

« La Charte pour la Paix et la Réconciliation Nationale », est comme l’a affirmé l’un de ses concepteurs, une continuation de cette approche duale avec tout ce qu’elle comporte de contradictions et de limites. Il demeure que l’initiative actuelle diffère de celles qui l’ont précédée. En effet, pour la première fois, sont soumis à consultation populaire - en même temps que des mesures d’apaisement – les fondements de la politique imposée comme voie exclusive et unique de la crise depuis 1982.

A la lumière de qui précède, « La Charte pour la Paix et la Réconciliation Nationale » soulève, à mon avis, plusieurs questions :

1. La politique suivie dans le traitement de la crise depuis son origine était la conception de quelques responsables, ceci même si cette politique a été imposée à tous et par tous les moyens. Critiquer cette conception ou proposer une alternative était considéré comme une atteinte aux intérêts supérieurs du pays et, dans certains cas, comme une trahison pure et simple. Quand sera-t-il lorsque cette politique deviendra « une décision plébiscitée par le peuple à travers un référendum » ?

L’actuel Chef du Gouvernement – par l’éloge d’une réconciliation nationale dont il découvre les vertus avec douze ans de retard - a déjà donné une illustration de sa tolérance et de sa hauteur de vue dans son acception personnelle de la mise en œuvre de la réconciliation nationale, en accusant de manière indécente les responsables algériens réunis autour du « Contrat National » pour la solution de la crise d’avoir « vendu leur pays »… !!

Cette politique de traitement de la crise est connue de tous, ses conséquences aussi. Le plébiscite annoncé va-t-il faire de cette même politique, le seul instrument de résolution de la crise pour une décennie supplémentaire ?

Est-il objectivement possible d’exempter totalement cette politique de certaines conséquences tragiques traitées dans la première partie du document soumis à référendum ? La poursuite de cette politique signifie-t-elle que les causes qui l’ont imposée demeurent actuelles ? Dans cette hypothèse, ne serait il pas logique de s’interroger sur son peu d’efficacité, après douze années d’application ? A moins qu’elle ne se poursuive mécaniquement sans raison probante.

2. Il ne fait guère de doute que la connaissance de la vérité sur certains drames générés par la crise est ardue et complexe. Néanmoins, la narration officielle de ces tragédies, consacrée d’un trait de plume par « La Charte pour la Paix et la Réconciliation Nationale », ne recouvre pas toute la vérité.

Je pense que le moment est venu d’admettre que la vérité sur ces tragédies n’est pas nécessairement une étape judiciaire dans le but de punir. A l’inverse, la vérité peut être le moyen le plus sûr du pardon et de l’entraide pour la construction de l’avenir. En outre, connaître la vérité est un droit pour les personnes concernées, et ce droit ne peut être abandonné que par elles-même. De surcroît, la vérité est un droit pour la société, qui doit tirer les enseignements des tragédies qui ont pris naissance en son sein et dont la connaissance est la meilleure assurance contre leur ré–édition.

Les massacres collectifs, l’assassinat de femmes et d’enfants, la disparition de dizaines de milliers de personnes dans des circonstances troubles ainsi que les autres drames ne sont pas des événements ordinaires dans l’histoire des nations. La pire manière de les traiter est de tenter de les occulter par l’oubli, de dresser des obstacles pour éviter que soient connues les causes et circonstances qui ont produits de tels événements.

3. Dans le projet de Charte on lit « le peuple algérien… décide, souverainement, d’interdire aux responsables de cette instrumentalisation de la religion, toute possibilité d’exercice d’une activité politique et ce, sous quelque couverture que ce soit. »

Je suis, pour ma part, fort dubitatif quant à la constitutionnalité d’une décision qui serait prise par le peuple par voie référendaire, loin de la Justice et des garanties judiciaires pour déchoir collectivement une catégorie de citoyens, désignés par des qualificatifs imprécis susceptibles d’interprétations diverses, de droits garantis par la Constitution à tous les citoyens.

Je crois qu’il n’appartient pas au Président de la République - avec tous les égards dus à sa charge - de disposer des libertés publiques, alors que la Charte « mandate le Président de la République pour prendre toutes les mesures visant à en concrétiser les dispositions ».

Ainsi, si j’ai bien compris la signification de ces clauses - il revient aux juristes constitutionnalistes de les corriger éventuellement – il est à craindre que cette approche dans le traitement de la crise n’éloigne le système politique de notre pays des critères universels des régimes démocratiques. Dans cette optique, ceci constitue un indicateur inquiétant de la tournure que pourrait prendre la révision éventuelle de la Constitution, s’il s’avère que le pays en prend le chemin.

4. Dans le projet de Charte on peut lire que « Les Algériennes et les Algériens sont profondément convaincus que, sans le retour de la paix et de la sécurité, nulle démarche de développement politique, économique et social ne peut donner les fruits qu’ils en attendent. » On peut lire également que « La Réconciliation Nationale est une attente réelle du Peuple algérien. C’est une attente d’autant plus pressante que l’Algérie est interpellée par les multiples défis du développement auxquels elle est confrontée. »

Cette vérité confirmée par le projet de charte soulève la grande question de la viabilité des projets de développement - auxquels on consacre des ressources colossales - si l’on persiste à retarder le traitement des aspects de la crise, sa genèse, son évolution et ses conséquences graves sur la situation interne et externe du pays.

Réduire la violence, lever les injustices, alléger les souffrances de ceux qui ont souffert de la crise et de ses victimes, sont des démarches que tout homme ou femme sage ne peut que soutenir. Mais elle ne saurait remplacer le changement politique qui était déjà pressant au début de la crise. La poursuite de cette crise et ses évolutions ne l’ont rendu que plus important et plus urgent.

Le pouvoir a levé il y a dix ans ( oui, dix ans !) l’étendard de la paix, de la miséricorde (Rahma) et de la tolérance et il a effectivement pris des mesures destinées à réduire la violence et à alléger les souffrances des victimes de la tragédie nationale. Cependant, il reporte la solution politique qui seule peut garantir la réussite des plans de développement et améliorer les capacités de faire face aux défis évoqués par le projet de charte.

Il nous est encore signifié que les équilibres internes ne permettent pas de tenter une solution de la crise dans ses véritables dimensions et qu’il est nécessaire d’attendre pour y parvenir. Cela implique que ces équilibres internes condamnent le pays, pendant d’autres longues années, à la stérilité des projets de développement et à un affaiblissement face aux défis et aux équilibres externes qui nous imposent, à titre d’exemple, une politique déterminée dans le domaine vital des hydrocarbures.

Le moment n’est-il pas venu pour le peuple de connaître la vérité quant à ces équilibres internes qui le contraignent depuis de longues années ?

5. La manière de poser la question de la réconciliation par le haut, et certaines formulations contenues dans le projet m’amènent à la conclusion que la charte soumise à référendum sera à l’avenir la seule référence pour le traitement de la crise, le cadre unique pour l’expression sur les questions graves qu’elle soulève.

En d’autres termes, cette charte est destinée à être un nouveau Coran du Calife Othman.

6. Ici également, je souhaite ardemment me tromper dans cette analyse. Mais je reste fermement convaincu que la recherche d’une solution complète à la crise pluridimensionnelle qui menace le pays et ses enfants doit demeurer ouverte à tous les algériens avant comme après le référendum.

Une réconciliation nationale authentique est celle qui offre toutes les issues au débat politique et à la libre expression et non pas celle qui ferme des portes.

Je suis certain qu’il existe des cercles restreints qui ont verrouillé l’expression politique au nom de l’exacerbation de la crise et qui désirent la réduire davantage au prétexte que la crise serait en voie de résorption.

Abdelhamid Mehri
Alger – Septembre 2005

 
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