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Bien que marquées par tous les cruels événements indélébiles de la mémoire collective Les Médéens prônent le pardon… mais n’oublient pasPar Lyes Malki, La Tribune, 9 février 2005 Médéa est une ville mi-citadine mi-rurale. En raison des maquis imprenables implantés sur son vaste territoire, la ville a servi, dès le début des premiers actes de violence, de terrain de prédilection aux différents groupes armés dont le GIA, le plus sanguinaire d’entre eux. Ouezra, Guetiten, Tibhirine, Tamesguida, pour ne citer que ceux-là, sont autant de villages sortis de l’anonymat après avoir été le théâtre d’horribles massacres et autres attentats sanglants.Aujourd’hui, bien que marquées par tous les cruels événements indélébiles de la mémoire collective, les Médéens tentent, tant bien que mal, de reprendre le cours normal de la vie et de s’ adapter à la nouvelle ère politique du pays prônant le pardon, la concorde et la réconciliation nationale. Simples slogans ou s’agit-il réellement d’ une politique dont les enjeux sont bien assimilés par ceux-là mêmes qui feront sa réussite ou son échec, en l’occurrence les citoyens ? C’est ce que nous avons tenté de savoir à travers les discussions que nous avons eues avec les habitants de différentes villes de l’ancienne Titteri. Guetiten ou le souvenir des lycéens massacrésLes faits sont restés dans toutes les mémoires : dans la nuit du 15 au 16 décembre 2000, un groupe armé fait irruption dans un dortoir du lycée technique de Guetiten, et tue 16 lycéens et 2 surveillants. L’attaque a duré moins de cinq minutes. Les assaillants, qui ont accompli leur crime en toute impunité, se sont repliés dans la région des monts de Ben Chicao, situés face au lycée. Non loin de l’établissement, le village, autrefois quasiment déserté, renaît de ses douleurs. La plupart des habitants de cette localité avaient fui la région, réputée être infestée de terroristes du GIA. En cette journée ensoleillée de début de semaine, le va-et-vient des habitants n’est pas important. Mohamed, la trentaine, attend patiemment, en compagnie de deux amis, l’arrivée du fourgon assurant le transport entre le village et le centre-ville de Médéa. Chômeur de son état, il se rappelle très bien cette tuerie, la première visant des enfants dans un lycée depuis le début de la violence en Algérie. «C’est regrettable et odieux en même temps. Jamais on aurait pensé qu’une telle chose pouvait se produire ici dans ce hameau», dira-t-il après un temps d’hésitation. C’est que les gens ici, explique-t-il, «souhaitent tourner la page et ne plus parler des horreurs qu ’ils ont vécues. Certes, les séquelles et les souvenirs laissés par cette période sont toujours vivaces mais nous préférons regarder vers l’avenir et voir comment on peut améliorer les conditions de vie qui prévalent dans ce village». A la question de savoir ce qu’il pense de l’amnistie générale, notre interlocuteur tient à préciser que la chose politique n’est pas une priorité pour lui : «Effectivement, l’heure est à la réconciliation. Mais ne serait-il pas plus important de penser à prendre en charge les réelles préoccupations des citoyens ?», et d’ajouter : «Dieu merci, la région a retrouvé son calme et sa quiétude mais beaucoup reste à faire pour que cette population retrouve ce qui est aussi important que la sécurité, à savoir le droit à une vie digne et décente.» Son ami, Abdelkader, employé intermittent dans une usine, dit avoir perdu son cousin dans le massacre du lycée de Guetiten. Il affirme cependant que «si le pardon, l’amnistie générale ou la réconciliation entre tout le peuple algérien garantiront à ce pays la stabilité et la sécurité, mieux vaudrait alors soutenir cette politique et en finir avec ce passé qui ne fait pas honneur à l’Algérie». Il est à peine 10h et les rayons du soleil n’arrivent toujours pas à réchauffer les terres végétales des vallées de Ouzera et Ben Chicao pour que la neige fonde. Plus d’une dizaine de jours après les dernières intempéries qui ont touché le nord et l’intérieur du pays, une épaisse couche de neige couvre toujours le bord des routes. Celle qui mène vers le centre-ville de Médéa passe obligatoirement par le quartier Damiat, réputé, il y a quelques années, pour avoir tenu tête aux groupes armés. Le pardon… pas l’impunitéKamel, un jeune ingénieur enseignant dans un centre de formation, nous fait rappeler que les habitants du quartier Damiat sont parmi les premiers à avoir pris les armes pour se défendre et repousser ainsi les attaques terroristes des années 1990. «Globalement, nous n’avons pas à déplorer des pertes de vie dans ce quartier. Les terroristes sont bien informés et s’ aventurent rarement à attaquer une population armée.» Sur la problématique de l’amnistie générale, le jeune Kamel est catégorique : «Je connais très bien ce qu’en pensent les gens ici, et croyez-moi, ils peuvent pardonner à ceux qu’on qualifie d’égarés mais pas aux terroristes impliqués dans les atrocités commises contre nos concitoyens.» Pour lui, «il faudrait d’abord clarifier les choses, éviter tous les termes galvaudés et expliquer aux gens ce que signifie, dans la pratique, amnistie générale». Car, s’ interroge-t-il, «même si la majorité du peuple approuve cette amnistie dans le seul but de repartir sur de nouvelles bases, les familles victimes du terrorisme ne risquent-elle pas de confondre amnistie avec impunité ?». En attendant de tirer au clair ce projet de pardon général, notre interlocuteur pense que «malgré tout, les familles victimes du terrorisme sont prêtes à tourner la page pour aller de l’avant mais sans pour autant oublier. Elles ne veulent pas non plus être un obstacle à la paix mais il faudrait pour cela qu’elles obtiennent leurs droits et que leurs préoccupations sociales soient prises en charge». Tibhirine, le symbole de la toléranceUne autre localité, non moins célèbre à Médéa, est aujourd’hui connue de tout le monde après le triste assassinat perpétré contre les sept moines trappistes en mars 1996. Il s’agit de Tibhirine où le monastère perché sur le haut d’une magnifique colline abondamment boisée est désormais constamment protégé par des gardes communaux, assurant la relève à longueur de journée. Pour arriver sur les lieux à partir du centre-ville de Médéa, il faut emprunter une route mi-goudronnée sur plusieurs kilomètres. Des maisons archaïques, dont le toit croule toujours sous le poids de la neige, longent le long de la route. Arrivé à hauteur du monastère, un vieillard, assis sur une borne kilométrique, lance : «Pas la peine de poursuivre le chemin, la route ne mène nulle part.» C’était l’occasion pour nous de discuter avec lui. Natif de la région, le vieillard nous dit que «Tibhirine symbolise, depuis la présence de ce monastère sur ces terres, la tolérance, la fraternité et l’entente entre deux religions différentes. La sagesse voudrait que ces qualités soient répandues entre nos concitoyens car, sans ça, il n’y aura ni paix ni réconciliation».Pour lui, l’amnistie générale que le Président voudrait soumettre au peuple pour approbation «risque fort de connaître un succès fulgurant, en ce sens que le peuple n’a pas de choix autre que celui de tourner la page pour épargner aux générations futures ce que nous avons vécu pendant cette dernière décennie». Noureddine, garde communal, la quarantaine, rejoint la discussion et affirme : «Si on absout les terroristes de tout ce qu’ils ont fait, il serait inadmissible cependant de pardonner ceux du GIA qui ont fait beaucoup de mal.» Pour étayer ses propos, le garde communal nous raconte l’histoire d’une famille massacrée à Oued Lahrache, non loin de Tibhirine. Un enfant d’à peine deux ans aurait été jeté dans de l’huile bouillonnante et mangé par les terroristes. «Comment voudrait-on amnistier des gens pareils et demander à aux proches de pardonner ces assassins ?», lance la même personne. Mais pour conclure, nos interlocuteurs pensent que «quoi qu’on en dise, le dernier mot sera connu lors du référendum que le Président compte organiser». D’ici là, poursuivent-ils, «il y a d’autres préoccupations plus importantes que la politique qu’il faudrait prendre en charge». L. M. |
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www.algeria-watch.org
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