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Amnistie générale

Pour la levée des non-dits

Par A. Lemili, La Tribune, 9 mars 2005

Maître Lazhari Bouzid est connu sur la place de Constantine pour ne pas édulcorer ses propos dès qu’il s’agit de parler de droits, de libertés individuelles et de rigueur de la justice.Durant ces quinze dernières années, il a eu à défendre bien des citoyens, présumés terroristes ou affidés. Dans la majeure partie des cas, il a obtenu l’acquittement de ses clients.Nous l’avons rencontré dans la salle des pas perdus du majestueux palais de justice de Constantine où, invité à nous donner son appréciation sur ce qui fait, sans l’ombre d’un doute, l’actualité politique, à savoir le projet présidentiel d’amnistie générale et son aboutissement, la réconciliation nationale, l’avocat aura la réponse abrupte qu’on ne pouvait attendre que de lui : «Ce projet est un formidable leurre en ce sens que les arrière-pensées qui l’accompagnent sont loin d’être livrées dans leur stricte nudité aux parties impliquées. Et là, je fais encore abstraction du peuple auquel il est demandé de donner un avis sur un choix surréaliste : vouloir ou non la paix. Là, il n’y a pas photo. La voie au plébiscite est toute indiquée. Or, qui rendra aux acteurs des deux camps cet être cher aujourd’hui disparu, chair de leur chair ? Par un raccourci superbe, des gens se lèvent ici et là pour faire de la douleur éprouvée par des milliers de familles un registre du commerce comme s’il fallait, par on ne sait quelle alchimie, quinze années de douleur des uns et des autres.» Là, bien entendu, l’homme de loi dénonce la brèche ouverte à des opportunistes de tous genres qui s’apprêtent d’ores et déjà à faire du projet présidentiel leur cheval de bataille. Maître Lazhari ne se contentera pas de cet argumentaire et, précisant sa pensée quant à son rejet dudit projet, il dira : «Le plus inquiétant dans cette mascarade, c’est que l’affaire est déjà bouclée, tout ce qui se passe autour n’est qu’un habillage dont le machiavélisme le dispute à la confusion qui a régné durant ces vingt dernières années, une confusion qui auraautorisé bien des dépassements, l’institutionnalisation de l’arbitraire, la présence d’un pouvoir parallèle qui aura entretenu, pour survivre, des moyens illégaux. En fait, l’amnistie générale va sans doute permettre à bien des loges occultes d’obtenir une absolution de fait et par-delà exprimée et reconnue par tout un peuple qui va à ce référendum comme va l’agneau à l’autel.» Pour notre interlocuteur, l’amnistie générale n’est pas un passage obligé pour la réconciliation nationale, voire à un retour de la paix et de nous rappeler qu’il y a une dizaine d’années, «de hauts responsables du pouvoir avaient affirmé liquider ce phénomène du terrorisme en six mois pour peu que soient disponibles les moyens financiers pour l’éradiquer. Le pouvoir a mis à la disposition de ces responsables le Trésor public durant plus de dix années et, paradoxalement, si, effectivement, les exactions terroristes ont diminué, les groupes, mêmes épars, voire affaiblis sont toujours là et gardent leur même capacité de nuisance». Maître Lazhari ajoute que «si cette réconciliation nationale a des chances d’être effective dans les années à venir, il est presque certain que des comptes vont être demandés par la vox populi et, pourquoi pas, par ceux qui les représentent à hauteur des institutions législatives nationales sur la gestion du phénomène terroriste […] Tous les non-dits devront être levés. Et si l’histoire ne balbutiera pas, c’est cette implacable réalité qui fait peur à tous ceux qui ont beaucoup de choses à se reprocher». Soulignons que Maître Lazhari a eu à défendre et obtenir acquittement et non-lieu dans de nombreuses affaires, plus complexes les unes que les autres en relation avec le terrorisme, dont celles de nombreux cadres parmi le corps médical, présumés affiliés à des réseaux de soutien plus particulièrement au GIA. Il nous dira sur ces succès devant des juges qui ne faisaient pas, conjoncture oblige, de discernement entre droit et égalité du citoyen face à la justice et la raison d’Etat : «Figurez-vous que nous avons toutes les raisons d’être fiers de nos magistrats qui ont effectivement prononcé des non-lieux et des acquittements avec un sens aigu du professionnalisme et de la probité même si, parfois, les dossiers de nos clients n’étaient pas consistants, dénotant des conclusions judiciaires primitives et des enquêtes bâclées pour ne pas dire dirigées sciemment contre des citoyens pour la simple raison de confectionner des statistiques visant à alimenter les réponses à la lutte antiterroriste et légitimer par-ci, par-là certaines situations parce que des dénis de justice ont été faits sur de simples ordonnances et autres décrets au mépris des dispositions fondamentales du droit pénal et de la première loi, la Constitution.»

A. L.

 
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