Algérie. Farouk Ksentini, président de la Commission nationale des droits de l’homme, nommé par le pouvoir :

« Il n’y a pas de guerre propre »

Par Christophe BOLTANSKI, Alger envoyé spécial, Libération, jeudi 29 septembre 2005

Maître Farouk Ksentini a remis à Abdelaziz Bouteflika en avril un rapport jamais rendu public qui recense 6 146 cas de disparitions du fait de l’action des « agents de l’État ». Chiffre trois fois inférieur à celui des organisations humanitaires. Avocat, Farouk Ksentini préside la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme, dont les membres sont tous nommés par le chef de l’État.

Vous appelez à voter oui au référendum ?
Je fais même un peu campagne. Pour moi, l’objectif final, c’est le rétablissement de la paix civile. Cela fait quinze ans que l’on se dépatouille dans un état de guerre terrible. Il faut arrêter tout ça, tourner la page. Bien sûr, il y aura des injustices. Mais il n’y a pas de guerre propre, et nous étions en guerre. Il faut procéder à des renoncements, même douloureux.

Lesquels ?
L’amnistie signifie l’abandon des poursuites judiciaires. Ce n’est pas satisfaisant, mais c’est le prix à payer.

Ce n’est pas une amnistie générale ?
Le Président répète en effet que ce n’est pas une amnistie générale. Mais il y aura des abandons de poursuite, des remises de peine. Sauf pour ceux qui ont commis des massacres, des viols, ou placé des bombes dans des lieux publics.

Mais comment savoir qui a fait quoi puisqu’il n’y a jamais eu d’enquête ?
C’est tout le problème des disparus dont j’ai la charge. C’était le chaos total. L’État était le premier des disparus. Des agents de l’État ont commis des dépassements. On ne peut le nier, mais ils étaient terrorisés. Ce qui est l’effet recherché par le terrorisme. Cela explique l’absence d’archives et de poursuites sérieuses contre ceux qui ont commis ces dépassements.

Les exceptions à l’amnistie prévues dans la charte ne seront donc jamais appliquées ?
Elles seront très difficilement mises en oeuvre.

Combien d’islamistes armés se sont-ils rendus ?
On n’a pas de chiffres. On ne sait pas davantage le nombre exact de victimes de la tragédie nationale. Certains parlent de 100 000 morts (notamment Bouteflika, ndlr), d’autres de 200 000. C’est quelque chose qui m’échappe. Un mystère de la bureaucratie algérienne.

Comment arrivez-vous au chiffre de 6 146 disparitions ?
Il faut être honnête. Ce sont des allégations de disparition, basées sur les déclarations des familles. Je n’ai aucune raison sérieuse de douter de la sincérité de ces déclarations, mais elles ne constituent pas des preuves formelles. On a procédé à des recoupements auprès des services de sécurité. Ce chiffre de 6 146 est très fiable. Si d’autres cas sont avérés, nous le réactualiserons. Bien sûr, les services nous répondent : on a bien interpellé untel à la date indiquée, on l’a gardé 24 heures, 48 heures, le délai légal, et puis on l’a relâché. Qu’est-ce qui peut nous faire douter de leurs affirmations ?

Vous dites que l’État est responsable mais pas coupable ?
Ces disparitions sont le fait d’agents de l’État qui ont agi en toute illégalité, dans le cadre de leur fonction, mais sans que cela soit organisé par l’État.

Les forces de l’ordre ne portent donc aucune responsabilité ?
Je n’ai pas de complaisance à leur égard. Mais, durant cette période, elles se sont comportées en véritables combattants de la liberté et des droits de l’homme.

Beaucoup de familles réclament au moins les corps.
Je suis d’accord là-dessus. Il y a deux catégories de disparus. Ceux relevant d’agents de l’État, et ceux victimes du terrorisme. Ces derniers, on est sûr qu’ils sont morts. Les terroristes ne font pas de prisonniers. On peut mettre à jour les charniers localisés par les repentis et identifier les corps au moyen de l’ADN. Mais cela demande du temps et des moyens financiers.

Vous avez dit en effet que cela coûtait trop cher…
Ça l’est. Rien que dans les différents cimetières du pays, il y a 3 300 enterrés sous X. L’Algérie vient de se doter de tests ADN. Seulement, il faut être raisonnable.

Pourquoi ne pas établir des commissions « vérité et justice » comme en Afrique du Sud ?
Je suis contre. Cela risque d’ajouter à la fracture de la société. Ce ne serait qu’un show médiatique. L’Algérie est-elle en mesure de supporter cette nouvelle épreuve ? Des Desmond Tutu, il n’y en a pas partout.

Comment expliquez-vous l’absence de débat durant cette campagne ?
Je le regrette. Les partis d’opposition sont frileux. Ils ne font pas leur travail. Ils ne portent pas la contradiction et le débat démocratique ne s’installe pas.

Ils affirment être muselés par le pouvoir…
C’est ce qu’ils disent.

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