Actualités > Amnistie 
   

Jijel , meurtrie, n'oublie pas

Les grandes douleurs sont muettes

Par A. Lemili, La Tribune, 9 février 2005

Jijel ! Wilaya veinée de cours d’eau aussi majestueux les uns que les autres, au même titre que les monts qui les abreuvent à mesure que fond le manteau blanc qui les enrobe depuis une quinzaine de jours.Belle l’hiver et ensorceleuse l’été par la grâce de sa corniche, ses baies, ses rades et ses coquettes haltes. Les limites territoriales de la wilaya franchies, il n’est nul besoin d’avoir les dons de Cassandre pour saisir l’ampleur du tumulte qui agite les cœurs, active des mémoires et ravive des plaies des victimes de la tragédie algérienne. De Sidi Maarouf jusqu’à Ziama Mansouriah (notre photo), mêmes virtuels, les stigmates d’un grand drame demeurent omniprésents dans les regards craintifs, interrogateurs, discrets, inquisiteurs qui accompagnent l’«étranger» de passage.Etrangement, il n’en est pas de même du chef-lieu de wilaya qui donne l’impression d’être resté à la périphérie. A moins que ses habitants s’en soient extraits plus rapidement parce que moins meurtris, si la comparaison peut être osée.

Concept flou

Comme au sortir d’un cauchemar, les personnes que nous avons rencontrées en cours de route ont été tout d’abord réticentes à aborder avec nous ce grand projet présidentiel d’amnistie générale. Tant il est vrai, en effet, que le concept n’est pas encore clair. Patriotes, victimes et leurs proches, d’ actes terroristes, parents de disparus ou de ceux qui auraient été l’objet d ’arrestation, voire d’enlèvement, séquestration et exécutions extrajudiciaires, repentis et parmi eux l’un des chefs de l’ex-Armée islamique du salut (AIS) pour l’Est algérien, Madani Mezrag, sont unanimes quant à affirmer que cette «guerre» n’a que trop duré. Mais… Pour les parents de Azzedine, cet universitaire que nous avons rencontré dans la librairie familiale, «il n’est pas facile de faire le deuil d’un garçon de vingt ans, enlevé par des éléments des services de sécurité, une de ces nuits d’horreur vécues par la ville de Taher, sous les vaines supplications de sa mère et son père, et retrouvé mort quelques jours après à El Milia». Tout comme ces nombreux vieillards qui, autour d’un café, se souviennent des quinze victimes de Chekfa arrêtées par «el houkouma» qui dans un café, qui chez lui et qui dans la rue pour finir sa vie criblé de balles et jeté en bord de route près de Sidi Maarouf.Nos interlocuteurs, sans qu’ils soient viscéralement opposés à sa concrétisation, estiment plus qu’abstrait le projet d’amnistie générale, dénonçant dans la foulée l’hystérie collective qui entoure la mesure que tout le monde veut accompagner pour ne pas rester en rade, comme il en a été à chaque fois lors des élections, toutes natures confondues. A ce titre, M. H. Boulmedreg, secrétaire de l’union de wilaya de l’Organisation des victimes du terrorisme, considère qu’«au-delà du conflit interne de l’ONVT, le seul fait d’avoir favorablement accompagné les démarches présidentielles autour de la concorde civile, ensuite de la réconciliation nationale n’autorise plus une marche arrière. En tout état de cause, la région de Jijel, qui a été en quelque sorte l’épicentre de la tragédie nationale, recense près de deux mille familles qui ont perdu un, deux, voire trois des leurs et ces familles ne peuvent rester insensibles au retour de la paix. Aujourd’hui, les plaies, et il ne peut en être autrement, sont quelque peu pansées, les mechtas se repeuplent progressivement, l’ activité paysanne de tous les jours reprend. Si l’Etat a pris en charge les familles, la nécessité d’un statut clair des victimes du terrorisme est plus que nécessaire».

La cohabitation est effective

Cette prise en charge matérielle, selon quelques interlocuteurs, aurait été également effective du côté des familles de disparus dont un bon nombre, après médiation faite pour le compte du pouvoir par des élus et des notables locaux, aurait condescendu à ne pas faire de l’ombre au projet d’amnistie générale. Mieux, il pourrait même être soutenu par une association des parents de disparus qui, si elle n’a jamais existé jusque-là, a de fortes chances d’être créée dans les semaines à venir. Toujours selon nos interlocuteurs, les attentes des promoteurs de cette opération est d’en faire un deal-pilote national car s’il est facile à l’Etat de s’absoudre de la disparition de milliers de victimes du terrorisme car leurs assassins sont connus, et en compensant ces disparitions par une rente mensuelle à leurs proches, il est, a contrario, moins facile d’expliquer rationnellement et convaincre les parents des disparus qu’ils n’ont aucune chance de revoir les leurs, et comme partout ailleurs dans le monde, leurs familles exigent de connaître la vérité d’abord et de voir ceux qui sont responsables d’actes illégaux en répondre publiquement devant la justice. Et pour cela, ils ne voient toujours pas en quoi l’amnistie générale peut édulcorer leur douleur ou conforter leur espoir de voir un jour ceux qui sont derrière leur drame payer à moins que le concept, une fois connu, en dispose avec précision.Dans le camp des Patriotes, et ils sont nombreux dans la wilaya comme du temps de la guerre d’Algérie, la réaction est tranchante : «L’amnistie générale ? Qui pourrait être contre. C’est comme si on proposait à un peuple de choisir entre la guerre et la paix. Là, il n’y a pas photo. C’est pour cela que nous estimons que l’heure est venue de tourner la page. Vous savez, paradoxalement, ceux que nous avons combattus ces dernières années sont souvent des voisins, des amis […] Ils ont, à une étape de la vie, choisi un camp, nous un autre. Aujourd’hui, nous nous croisons à nouveau tous les jours, nous n’irons pas jusqu’à jurer que tout va bien mais nous faisons avec. Nous croyons très sincèrement qu’il n’y a pas de mauvais et justes Algériens dans cette situation, c’est selon l’approche individuelle de chacun des acteurs qu’il faut remettre dans son contexte cette noire décennie.» B. Abid, l’un de ces Patriotes rencontrés à Mzaïr, ajoute : «Après la trêve, l’Etat les a totalement pris en charge. Leur réinsertion s’ est tellement bien faite qu’ils sont aujourd’hui à la tête de leurs ‘‘affaires’’, notamment le transport collectif desservant les bourgades isolées et dans un passé récent cibles du terrorisme. Avec le temps, même sans qu’il y ait oubli, ça ne restera que de mauvais souvenirs. Néanmoins à méditer. Cela étant, il en demeure quelques irréductibles notamment du côté de lieux isolés comme dans la commune de Chekfa. Leurs actions se limitent au racket et à la récupération de nourriture.»

Quel contenu ?

En dehors des parties directement impliquées dans une guerre qui ne dit pas son nom, la société civile est comme déconnectée des événements. Si les anciens se retrouvent sur la grande place de la ville à partir de 16h pour parler des bisbilles Chirac-Sarkozy, des projets politiques de l’UMP en France, de la construction de l’Europe, de l’Irak et de la Palestine et même de football et encore une fois celui international après s’être tenu au courant des problèmes de l’équipe locale, la JSD, ils accordent très peu d’ importance à ce qui se passe en Algérie malgré une lecture très rationnelle des événements «créés par des cabinets et des clans au sein du pouvoir» -c’ est ce qu’ils estiment- pour donner du corps à un pays qui s’en va à vau-l’ eau et qui ne doit sa pérennité qu’à une mansuétude divine. Rien que ça ! «L ’amnistie générale ! Causez à l’autre mon ami», nous dira l’un d’eux, ajoutant : «Nous vous lisons régulièrement, vous n’y comprenez rien vous les journalistes qui êtes censés décrypter l’actualité tout comme les hommes politiques, les ministres et jusqu’au docte Ksentini, tout le monde est unanime à dire que seul le Président sait quel contenu a ce projet. Allez savoir s’il en sait plus que vous et moi au moment précis où je vous en parle. La politique, les grands défis, les grands destins, c’est l’affaire des grands hommes. Vous en voyez-vous à part les martyrs, par respect qui leur est dû. Il y aura un référendum très certainement. Vous voulez avoir la primeur des résultats. Je les connais. Un scoop comme vous les aimez», nous dira-t-il avec ironie.Comme nous le constations au fur et à mesure que nous avancions dans notre quête, évoquer la question de l’amnistie générale équivalait à s’interroger sur le sexe des anges.A l’unanimité, tout le monde à Jijel attend de voir passer «cette nouvelle lubie présidentielle», tiendra à souligner A. L. M., enseignant, «pour juger sur pièces et espérer que ce sera enfin l’une des dernières expériences populaires où le choix est d’un surréalisme à inciter au suicide.» Les partis politiques à Jijel n’ont pas pignon sur rue. La cité, à part une agitation ponctuelle, n’a pas de vie politique organique à proprement parler, même si dans la même journée de dimanche dernier, un émissaire (Benyettou) du staff présidentiel était à Jijel pour se rendre encore à Mila et y vulgariser le concept du projet de retour définitif à la paix.Etre dans la wilaya de Jijel nous imposait d’ avoir l’opinion d’un acteur politique doublé de la réputation d’homme de guerre du camp des islamistes et l’un des acteurs parmi les plus importants de l’acte de signature de la trêve signée fin 1997. Madani Mezrag ? Bien des personnes sur place nous ont dissuadés de le rencontrer, nous dépeignant un personnage difficilement accessible en raison d’une garde prétorienne filtrant ses «audiences», un frère cadet violent pour qui les journalistes des quotidiens francophones sont inévitablement des «ennemis». Des amis sur place nous demanderont de patienter encore quelques jours pour essayer d’ établir des contacts et, pourquoi pas, nous permettre de le voir. Toutefois, le seul fait de savoir où il habitait allait nous permettre, nous seuls à Kaous (une dizaine de kilomètres du chef-lieu de wilaya), de demander aux enfants où habitait Si Mezrag pour nous entendre dire : «Madani ! Vous longez la rue, prenez à droite et vous vous renseignez encore.» Ce que nous faisons pour aboutir, avec une facilité déconcertante, à rencontrer l’homme, lequel nous accueille chaleureusement, s’excuse de ne pas maîtriser la langue de Voltaire (qu’il comprend et parle pourtant à la perfection), entame avec nous une discussion autour du rôle des médias, du courage de certains de nos confrères même s’ils étaient diamétralement opposés à l’ idéal des islamistes.

Tant de temps perdu !

L’heure que nous passerons avec lui et Azzedine, son frère, sera consacrée à disséquer «le temps perdu depuis le début des années 1990» pour revenir pratiquement à la case départ. L’un de ses compagnons de lutte nous rejoindra pour souligner que «le pays n’a pas seulement fait du surplace pendant dix années ; il a nettement reculé». Mais de son opinion personnelle sur le projet d’amnistie générale, le chef militaire de l’ex-AIS, lequel, est-il besoin de le préciser, parle de cette armée comme d’une organisation belligérante régulière, nous signifie une fin de non-recevoir et n’accédant à notre requête qu’en nous remettant une liasse de documents (1 - Instruction signée du 5 décembre 2003 par l’«émir» national et définissant à ses troupes la stratégie à court et moyen terme de la trêve, 2- Un communiqué signé du 3 avril 2004 évoquant l’élection présidentielle qui suivra quelques jours plus tard et enfin ses réponses dans un document fleuve d’un entretien accordé à un média étranger). Dans ce dernier document, il fait toutefois état de «clans et pôles d’intérêt tapis autant dans les sphères du pouvoir, du microcosme politique que la société civile qui s’opposeraient à la concrétisation du projet présidentiel en tentant de le diaboliser, semblant oublier que le référendum portant concorde civile a été plébiscité à plus de 90% par le peuple». Madani Mezrag soutient fermement que l’amnistie générale est l’unique solution pour mettre un terme à plus de dix années de drame national. Toutefois, celle-ci ne devrait pas faire l’impasse sur les principes fondamentaux qui ont conduit des Algériens à se battre pour un idéal. Les «exigences» contenues dans le document sont : libération sans conditions de toutes les personnes emprisonnées en raison des événements des dix dernières années, suspension et arrêt de toutes les mesures judiciaires en ce sens, pour les autres, leur protection a posteriori. En fait, ledit document reprend dans ses détails les dispositions de la loi amnistiante de juillet 2000 confirmant, quelque part, qu’elle ne peut qu’être le résultat in fine de la teneur des négociations ayant conduit à l’arrêt des hostilités.En conclusion, comme partout ailleurs, le projet d’amnistie générale a ce contour d’Arlésienne que tout le monde évoque et dont nul ne sait de quoi il s’agit, sauf qu’il faudrait bien, un jour ou l’autre, au cours de cette année, aller aux urnes pour dire non au retour de la paix ou non à la stabilité. Surréaliste et tragi-comique dilemme.

A. L.

 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org