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Réconciliation nationale L’irréalisme au pouvoirLes Débats, 3-9 aout 2005 Rarement on aura été confronté à un discours officiel aussi éloigné des réalités qu’il prétend recouvrir. Parler d’autisme du pouvoir en l’espèce ne serait pas excessif. A-t-on le droit en effet d’employer la notion de réconciliation nationale s’agissant d’un pays en paix avec lui-même, en butte depuis des années à une violence sans merci de la part d’un groupe terroriste qui, de l’aveu même des autorités, compte maintenant moins d’un millier d’individus, et dont on nous dit, de plus, qu’il se réduit de jour en jour, sa totale éradication étant désormais envisageable sinon dans le court, du moins dans le moyen terme ? Pour parler de réconciliation nationale, le bon sens le plus élémentaire veut qu’il y ait devant nos yeux un tableau différent de celui que donne à voir en ce moment l’Algérie. Il faut que chacun puisse constater que ce pays connaît une guerre civile mettant aux prises au moins deux factions, une guerre qu’une partie de la population fait à une autre, susceptible, de par sa nature même, de durer longtemps, étant entendu que dans ce type de conflit aucune des forces en présence n’est généralement en mesure de l’emporter une bonne fois pour toutes, pour ensuite imposer sa domination et son ordre. Dans ce cas de figure, en effet, un projet de réconciliation nationale serait non seulement une bonne chose, mais le but auquel tout le monde, et pas seulement les détenteurs du pouvoir d’Etat, devrait tendre, l’objectif auquel il serait impératif de tout subordonner. Et il ne s’agirait pas seulement de rétablir la paix civile, encore que ce soit là un point essentiel, mais de jeter, au cours des négociations faisant suite à l’arrêt des hostilités, les bases d’un ordre politique nouveau, dont la quintessence est précisément l’engagement des parties prenantes à respecter les accords intervenus entre elles. De fait, c’est un renouveau national qui se trouverait dans cette hypothèse inauguré, une reconstruction politique fondée sur le compromis historique par lequel il aurait été mis fin à une crise particulièrement grave. Un contrat national reconstitué ouvrirait une ère nouvelle dans l’histoire de ce pays. Ce cas de figure ne correspond pas à la réalité algérienne. Notons d’abord l’absurdité d’un discours où il est question de réconciliation, mais où on se refuse à désigner les parties en conflit. Et pour cause, on serait dans l’incapacité de prononcer jusqu’au vocable, tant il est impropre, si l’on spécifiait quels sont les protagonistes à réconcilier. Théoriquement, il ne peut pas s’agir de réconcilier plus de 32 millions d’Algériens avec quelques centaines de terroristes, devant lesquels d’ailleurs- faut-il le rappeler ? – les portes de la rahma ne se sont pas refermées depuis qu’elles avaient été ouvertes voilà maintenant une décennie. Dans le discours tout au moins, les gouvernants se disent rechercher comme par le passé l’élimination complète du terrorisme. L’état d’urgence décrété dès les débuts de la violence est toujours en vigueur. Le président Bouteflika a toujours été opposé à sa levée. Le fait qu’il ait annoncé, à l’occasion de la fête de l’indépendance, la tenue prochaine du référendum sur la réconciliation nationale, n’a été suivi d’aucune mesure qui soit plus ou moins à l’avenant, pour autant qu’il soit possible d’envisager une qui n’aurait pas été déjà prise, notamment dans le cadre de la politique de la concorde civile. Que le contexte ne soit guère favorable à ce genre d’initiative, la meilleure preuve en a été donnée dernièrement, avec l’assassinat abject par le groupe d’El-zarkaoui des deux diplomates, Ali Belaroussi et Azzedine Belkadi. L’attitude du GSPC, qui, pour obtenir l’exécution des deux otages, n’a pas hésité à mentir, ainsi que les déclarations de Ali Benhadj à El-jazira justifiant par avance l’assassinat,s’inscrivent en faux contre toute forme de réconciliation. Les djihadistes ne montrent aucun intérêt pour cette politique. Ils n’ont pas même l’air de s’apercevoir que c’est à eux qu’elle s’adresse en premier lieu. C’est dire tout le mépris qu’ils ressentent pour elle. Certes, il y a eu un moment (il y a quelques mois de cela, précisément du temps où les déclarations de Farouk Ksentini et celles émanant de la défunte commission nationale pour l’amnistie générale laissaient penser qu’une espèce de paix des braves était en train de prendre forme) où Hassan Hattab a semblé intéressé par le projet, à supposer que soit authentique le communiqué où il engageait les autorités à se rapprocher de Ali Benhadj pour en discuter, arguant de la nature essentiellement politique de ce qu’il prenait, ou affectait de prendre, pour une offre de paix. Depuis, plus rien qui soit de cet ordre. Tout au contraire, le terrorisme n’a pas baissé d’un cran ; le sentiment dominant serait plutôt qu’il est monté en puissance par rapport à la période antérieure. En d’autres termes, il n’y a pas un seul signe pour le moment qui milite en faveur d’un retour à la paix, ou de l’abandon par les groupes terroristes de la violence. Ce n’est pas la moindre des singularités de ce projet d’avoir tout contre lui, les actes comme les déclarations, chaque jour, à tout moment, et pourtant d’être poursuivi par son initiateur et ses partisans envers et contre tout, comme s’il leur était impossible de lui trouver une alternative, ou même d’admettre que la réalité lui soit à ce point opposé. On serait tenté de dire que leur obstination n’a d’égale que leur aveuglement. L’assassinat des deux diplomates à Bagdad par le groupe d’El-zarkaoui, et plus encore le soutien apporté à cette organisation criminelle par le GSPC, dont l’affiliation au terrorisme international est maintenant avérée, ne ferait sans doute pas réviser une ligne où les considérations idéologiques tiennent une place aussi importantes que le souci politique immédiat, qui est de garder le pouvoir au bénéfice du bloc nationaliste mâtiné d’islamisme. Le président Bouteflika, de même que la coalition dont procède le gouvernement, est réellement incapable de concevoir une autre politique que celle-là. Pour eux, résoudre définitivement la crise ayant donné naissance à la violence, cela revient à réconcilier les deux composantes qui formaient précédemment le bloc au pouvoir, à savoir nationalistes au sens conservateur, c’est-à-dire tout près d’être eux-mêmes des islamistes, et islamistes radicaux. A leurs yeux, aucune autre voie n’est possible. Que la réalité ne cesse de montrer la fausseté de ce choix stratégique ne change rien à l’affaire. Du moment qu’il n’ y a pas pour eux d’alternative à ce choix, compte tenu de leur vision du monde, ils reprendront les mêmes tentatives autant de fois qu’il est nécessaire. Concrètement, cela revient à proposer un marché aux islamistes qui les combattent par les moyens extrêmes que l’on sait : la vie sauve contre l’arrêt de la violence. C’est là tout le sens de la politique de réconciliation à laquelle Abdelaziz Bouteflika voudrait que son nom reste attaché, outre le fait que sa concrétisation aurait pour première traduction la conservation du pouvoir entre ses mains propres et celle de la famille politique à laquelle il appartient. Par rapport à cette finalité, où le politique et l’idéologique se rejoignent jusqu’à se confondre, les incohérences, l’absurdité même de l’entreprise pour qui l’appréhende de l’extérieur, ne sont pas de nature à décourager durablement ses tenants. Ils continueront d’en appeler à la réconciliation quand tout les poussera à l’abandonner. Tant que leur camp tiendra les rênes du pays, ils tendront vers elle, quitte à paraître souvent déconnecté du monde tel qu’il est, et surtout tel qu’il se hâte d’être. Or, les problèmes de sécurité, en somme les questions de guerre et de paix, ressemblent désormais aux problèmes environnementaux, en ce qu’ils outrepassent eux aussi les frontières entre les Etats. C’est ainsi que la dimension internationale de cette forme de guerre moderne qu’est le terrorisme intégriste prend le pas désormais sur sa dimension nationale. S’il était encore possible de ramener le terrorisme en Algérie à des causes purement internes, cela ne l’est plus avec l’assassinat de nos deux diplomates à Bagdad, épisode qui a montré cruellement que pour les groupes en guerre contre leur peuple et leur Etat, il n’y a qu’une seule véritable patrie, et elle est sans frontières, c’est l’idéologie dont ils se réclament. On peut se faire à partir de là une idée de la signification que doit revêtir à leurs yeux la notion de réconciliation nationale. Sûrement elle ne représente rien pour eux. Elle est lettre morte. S’ils ont paru quelquefois lui prêter attention, c’est sans doute qu’ils y ont vu, à tort bien sûr, un moyen inventé par le pouvoir en place aux fins de se rendre à leurs raisons, c’est-à-dire pour se rendre tout court. Ils sont en effet engagés contre lui dans un guerre inexpiable qui ne diffère en rien de celle que mène Al-qaïda à l’échelle mondiale, contre les juifs et les croisés. Les partisans de cette politique indéfectible ne doivent sans doute plus se faire d’illusions sur la détermination du “terrorisme en voie d’extinction” à rester en activité jusqu’au bout, jusqu’au dernier homme. Ils poursuivront sur leur lancée eux aussi. Ils ne se laisseront décourager ni par les difficultés ni par les sarcasmes de leurs adversaires, que ceux-ci soient à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Après tout, le charbonnier a la foi, et il est, n’en déplaise aux puissants de ce monde, maître chez lui. Les autorités algériennes feront ce qu’elles jugeront bon pour leur pays. Et justement, l’intérêt de leur pays c’est de maintenir le cap sur la réconciliation, font-ils comprendre ici et là, mezza voce toutefois, l’heure n’étant plus aux déclarations tonitruantes, quoi que fasse le terrorisme pour ne pas se laisser subjuguer par l’appel de la raison, c’est-à-dire celui du sang. La persistance du terrorisme, c’est un épiphénomène, qui ne doit pas empêcher la nation de se réconcilier avec elle-même, et ses composantes de renouveler le pacte sacré qui fait l’Algérie. Qu’après cela, nous ayons à déplorer quasi quotidiennement des vies du fait du terrorisme, qu’y pouvons-nous ? N’en perdons-nous pas plus sur la route ? Il est de par le monde des pays qui payent à la violence endémique un tribut bien plus lourd que celui que nous coûte le terrorisme. Il est certes préférable de vivre sans, mais essayons quand même de vivre avec, puisque ainsi semble le prescrire la Providence. Ne voyons-nous pas les plus grandes puissances liguées contre lui sans parvenir à le terrasser ? Elles aussi vivent maintenant sous sa menace constante. Certes, elles ne cherchent pas à le désarmer en lui faisant une offre de paix. Pas encore. Quand le phénomène aura pris chez les Occidentaux les proportions qu’il a chez nous, on les verra peut-être mettre en œuvre une autre politique que celle qu’ils se plaisent à arborer pour le moment. Avec les succès que l’on sait. Ben Laden ne court-il pas toujours ? Et d’autres aussi ? C’est donc faire preuve d’une grande naïveté, commencent déjà à nous seriner les partisans de ce projet à nul autre pareil (qui se trouvent être les mêmes que ceux d’une révision constitutionnelle qui définirait une bonne fois pour toutes la nature du régime, en clair qui permettrait au président Bouteflika de briguer un troisième mandat) que de croire que la violence cesserait comme par enchantement, seulement parce que les Algériens auraient approuvé massivement la proposition du chef de l’Etat. Seulement, à les en croire, la situation sera substantiellement différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Sans doute le terrorisme continuera-t-il de frapper ; à cette aune-là, à celle des réalités les plus apparentes, effectivement, rien n’aura vraiment changé. Dans le fond, en revanche, tout sera autre. Car alors le terrorisme sera nu, délesté de toute couverture politique. Comme, par la grâce de la réconciliation, tous les Algériens jaloux de leur pays seront d’un côté, et les tenants de la violence de l’autre, tout un chacun pourra voir de lui-même de quel côté se situent les terroristes. On saura enfin qui tue qui. Ce mystère une fois élucidé, le pays verra la paix se restaurer peu à peu, et son horizon se dégager à mesure. M. Habili |
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