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Algérie. Analyse
La grande manipulation de Bouteflika
Avec ce référendum, il entend se maintenir au pouvoir et assurer l'impunité des généraux.
Par José GARÇON, Libération, 29 septembre 2005
Comment dire non à la paix et à la réconciliation nationale? En organisant un référendum sur le sujet, Abdelaziz Bouteflika savait jouer sur du velours dans un pays sortant (pas tout à fait) de plus d'une décennie de terribles affrontements. Les Algériens, épuisés par cette «sale guerre», n'aspirent en effet qu'à revivre et à assurer un avenir moins sombre à leurs enfants.
Une campagne référendaire à sens unique a fait le reste. Basée sur le culte de la personnalité, elle a utilisé tous les moyens financiers et médiatiques de l'Etat et les vieilles méthodes du parti unique, avec réquisitions d'autobus pour amener des milliers de fonctionnaires aux meetings présidentiels. Le suspense ne réside donc pas dans des résultats courus d'avance, mais dans le taux de participation. Car ce dernier, s'il n'était l'objet de tous les tripatouillages, pourrait traduire la lassitude des Algériens face à des scrutins qui ne changent rien à leur vie.
Hommage. Si ce référendum vise en principe à consacrer le retour à la paix, ses enjeux réels sont ailleurs. Le chef de l'Etat entend utiliser une victoire annoncée pour accréditer l'image d'un pays pacifié et tourner la page de la «sale guerre». C'est indispensable pour assurer l'impunité de généraux si hantés par le «syndrome Pinochet» qu'ils avaient fait de ce point une condition sine qua non pour ne pas s'opposer au second mandat de Bouteflika en 2004. Les «décideurs» militaires peuvent être satisfaits: la charte adresse un vibrant «hommage aux forces armées et aux services de sécurité, qui ont permis de sauver l'Algérie», et les disculpe de toute responsabilité dans les disparitions. Cette légalisation de l'impunité se traduit par une mesure sans précédent : toute référence à la guerre civile sera hors la loi, au terme d'un texte qui affirme que «nul, en Algérie ou à l'étranger, n'est habilité à utiliser ou instrumentaliser la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions ou ternir l'image [du pays]».
Les dispositions touchant aux islamistes sont tout aussi surprenantes, même si elles procèdent d'un principe louable : l'abandon des poursuites judiciaires, sauf pour les «individus impliqués dans les massacres collectifs, les viols et les attentats à l'explosif». Le problème, c'est que leur application reste très aléatoire. Les exactions ont en effet été attribuées officiellement aux GIA (Groupes islamistes armés). Mais la question lancinante de la «sale guerre» concerne justement l'identité réelle des commanditaires de nombreuses tueries, notamment les grands massacres de 1997 aux portes d'Alger, dans lesquels certains secteurs de l'armée ou des services secrets ont été mis en cause. Comme on voit mal en outre comment identifier les islamistes ayant du sang sur les mains en l'absence de toute enquête fiable, les mesures de grâce relèveront du fait du prince. Ce qui risque d'aggraver les haines dans un pays où les familles de victimes voient leurs bourreaux, islamistes ou militaires, circuler tranquillement.
Pouvoirs césariens. Reste l'ultime objectif de la charte. Elle apparaît surtout comme l'ébauche d'une nouvelle Constitution, indispensable au renforcement de pouvoirs présidentiels déjà césariens et à un... troisième mandat de Bouteflika. Tout indique que, fort de la légitimité conférée par ce référendum-plébiscite, le chef de l'Etat rêve d'un pouvoir absolu. «Le peuple algérien, stipule en effet le texte, mandate le Président pour prendre toutes les mesures visant à concrétiser les dispositions [de la charte].»
En attendant, le chef de l'Etat a réussi, à coups de mutations, de mises à la retraite ou de démissions (forcées), à éloigner les «janviéristes», ces généraux qui avaient décidé d'annuler les législatives remportées par les islamistes en 1992. A l'exception notable du patron de l'ex-Sécurité militaire, le général Médiène. Pas de changement de régime pour autant : l'état d'urgence, décrété en 1992, reste en vigueur, et des officiers accusés des pires exactions ont été promus, parmi lesquels M'henna Djebbar.
A la tête d'un géant pétrolier et gazier 17 milliards de dollars de recettes d'hydrocarbures de janvier à mai 2005 , Bouteflika peut compter sur la complaisance des grandes puissances qui, de Washington à Paris, se disputent ses faveurs, pour verrouiller les derniers espaces libres (syndicats autonomes, presse). Et réprimer les émeutes récurrentes ou ceux qui ont encore le courage de contester l'ordre établi.
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