Les organisations des familles de disparus répondent à Ksentini

Le Soir d'Algérie, 31 janvier 2005

"L'amnistie générale telle que plaidée par Me Toufik Ksentini ne mènera nulle part. Pour les familles des disparus, le recours au référendum est nul et non avenu".
C'est ce qu'a déclaré hier, lors d'une conférence de presse, le représentant de l'Association nationale des familles de disparus. Une réponse adressée au président de la commission consultative pour la promotion des droits de l'homme. Intervenant au quotidien Liberté, l'avocat affirmait que toutes les "situations de conflits et de violences internes de par le monde et l'histoire finissent par se solder par une amnistie générale". S'agissant du problème des disparus "il est question d'un dysfonctionnement (dans les institutions) mais il a été l'exception et non la règle". Scandalisés, le ton ferme, SOS disparus, le Collectif des familles des disparus en Algérie et l'ONFVAD se joignent à l'ANFD, pour qualifier les enlèvements des leurs de "crimes contre l'humanité, qu'ils considèrent inamnistiables". Dans leurs interventions, les familles de disparus ne peuvent accepter de faire table rase du passé. "Comment des familles qui ont vu leur enfant interpellé officiellement par des institutions étatiques et dont elles ignorent le sort peuvent-elles renoncer à connaître la vérité et aller devant la justice ? Une telle amnistie est destinée à empêcher que des enquêtes soient menées sur les auteurs des enlèvements et contribue à renforcer le climat d'impunité. Elle n'est pas de nature à renforcer le respect des droits de l'homme ni un Etat de droit." Aujourd'hui, poursuivant leur combat pour que la vérité sur le sort de milliers de disparus éclate, les familles, par la voix de leurs organisations, appellent à un débat national sur la question où les familles auront leur mot à dire. "La plupart des familles connaissent les auteurs des enlèvements ; les corps constitués ont enlevé nos enfants. A qui doit-on pardonner ? Nous ne sommes pas non plus d'accord avec les propos tenus par l'ancien président de la République, M. Ben Bella, lorsqu'il prône l'amnistie générale. Tout le monde sait qu'il y a une décision centrale derrière les disparitions. Nous ne sommes pas animés par un esprit de vengeance, nous ne voulons pas la tête du policier du coin, mais nous demandons un jugement et notre combat est un devoir de mémoire. Nous continuerons à militer pour un Etat de droit pour que jamais plus ces erreurs ne se reproduisent." Pour sa part, le président de "Somoud" n'a pas manqué d'exprimer, sans détours, sa déception quant à la dernière sortie de Farouk Ksentini. "Nous espérions beaucoup de la commission qu'il préside. Aujourd'hui, nous comprenons que cette amnistie s'adresse aux responsables de l'Etat. En fait, la commission demande un temps mort pour le président de la République. Aujourd'hui sa préoccupation est de décorer un rapport qu'elle va présenter au chef de l'Etat. La commission veut acheter le silence des familles, ceci est un encouragement à l'impunité et à l'injustice". Mme H'laïmia, représentante de l'Organisation nationale des victimes du terrorisme et ayants droit (ONFVTAD), abondant dans le même sens, appelle à son tour à un débat national : "Nous ferons, nous aussi, une campagne contre ce référendum. Nous irons à la base, nous chercherons ceux à qui on n'a jamais donné la parole, pour leur expliquer que voter pour l'amnistie générale c'est encourager les assassins et les égorgeurs. L'amnistie générale ne permettra plus aux familles de recourir à la justice. Si elle est appliquée il y aura violation du droit. Aujourd'hui, il faut que le président ait le courage politique d'ouvrir sérieusement le dossier des disparus". L'intervention de la présidente du collectif des familles des disparus en Algérie (basé à Paris) a ému toute l'assistance. Mère d'un garçon disparu le 30 janvier 1997, alors qu'il se trouvait en vacances en Algérie, cette femme déchirée par la douleur veut la vérité sur les disparitions : "On veut encore tourner la page pour que les bourreaux soient pardonnés. Je ne veux pas pardonner si on ne me demande pas pardon. Je reprends la phrase d'une mère chilienne à laquelle j'adhère totalement : "Nous n'avons pas le droit d'oublier". Que chacun avoue ses crimes pour que nous puissions reconstruire l'Algérie sur des fondements sains et solides." A la question de savoir ce qu'entreprendront les organisations des famille des disparus si l'Etat ne répond pas à leur demande (le débat national), les présents sont unanimes à dire : "Nous allons énoncer cette demande juridiquement, publiquement et clairement, car nous savons d'avance que l'Etat a tous les moyens répressifs d'empêcher les gens de se réunir et de s'exprimer. La procédure aberrante du recours référendaire sera un viol, nous allons donc élever un mémorandum. Si Ksentini comme un préposé du chef de l'Etat établit un rapport complaisant pour liquider le dossier des disparus, nous ferons, pour notre part, un contre-rapport où nous ridiculiserons Me Ksentini et toutes les institutions qui le suivent. Quant à l'opinion internationale, nous savons que les données ont changé depuis le 11 septembre. Juridiquement, le système international est imparfait, la seule possibilité est le recours auprès de la Commission africaine des droits de l'homme mais qui demeure symbolique. Notre vrai recours reste l'opinion publique, la presse et les ONG. L'Etat aujourd'hui est concerné pour désigner les responsables des disparitions, qu'ils viennent des groupes islamistes armés ou des corps constitués. Nous englobons l'ensemble des disparus dans la revendication de la justice et de la vérité en envoyant dos à dos les auteurs des crimes". R. S.

 

 
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