Le référendum du 29 septembre absoudrait l'armée et les islamistes

Bouteflika veut enterrer la «sale guerre» dans les urnes

José Garçon, Libération, 30 août 2005

avant même la fin de son premier mandat, Abdelaziz Bouteflika envisageait une «amnistie» pour tourner la page de la «sale guerre». On sait désormais la forme qu'elle prendra : un référendum le 29 septembre pour faire avaliser une «charte pour la paix et la réconciliation nationale» jugée indispensable pour «retrouver la paix et la sécurité». La démarche est essentielle pour le président algérien, qui veut accréditer l'image d'un pays pacifié après plus de dix ans d'affrontements qui ont fait 200 000 morts et 15 000 disparus. L'autre raison est plus importante encore : assurer l'impunité des généraux accusés de nombre des exactions de la décennie 90. Ce point avait en effet constitué le deal principal entre Bouteflika et les «décideurs» militaires, pour que ces derniers ne s'opposent pas à sa réélection en 2004.

Massacres collectifs. Soucieuse de présenter un semblant d'équilibre entre armée et islamistes, la charte évite les mots «amnistie générale» : ils donneraient l'impression d'absoudre tous les islamistes armés, irritant ainsi les secteurs qui leur sont le plus hostiles. Pour les mêmes raisons, les mesures envisagées ­ «extinction des poursuites judiciaires» pour les islamistes portant encore les armes ou les ayant déposées, «recherchés ou condamnés» ­ excluent les «individus impliqués dans les massacres collectifs, les viols et les attentats à l'explosif».

Si le principe est louable, son application reste très aléatoire. En effet, ces exactions ont été attribuées officiellement aux GIA (Groupes islamistes armés). Or l'une des questions lancinantes afférentes à la sale guerre demeure celle concernant l'identité réelle des commanditaires de nombreuses tueries. Le refus catégorique des autorités algériennes d'accepter toute idée d'enquête internationale, notamment après les grands massacres aux portes d'Alger en 1997, n'aura pas contribué à dissiper les soupçons sur la culpabilité de certains secteurs de l'armée ou des «services». Comment, en outre, différencier ceux des islamistes qui ont vraiment du sang sur les mains en l'absence de toute enquête nationale digne de ce nom ?

La seconde mesure touchant aux islamistes ­ interdiction «d'exercer une activité politique sous quelque forme que ce soit» à ceux qui ont «instrumentalisé la religion», c'est-à-dire aux chefs islamistes ­ est tout aussi relative. Tout indique en effet que cette interdiction ne vise pas ceux, notamment l'AIS, l'ex-bras armé du FIS, qui soutiennent aujourd'hui la «réconciliation». Un avocat spécialiste de ce dossier en veut pour preuve la conférence de presse, tenue la semaine dernière à Alger par Madani Merzag, chef de l'ex-AIS, et deux de ses anciens dirigeants. «Pendant que Merzag y annonçait qu'il ferait campagne pour le référendum, en soulignant qu'il avait "mené une guerre juste", constate-t-il, Ali Benhadj, l'ex-numéro 2 du FIS, reste interdit de parole alors qu'il n'a jamais pris les armes et a purgé plus de dix ans de prison.» Il a d'ailleurs été récemment réincarcéré.

Les dispositions concernant les disparitions imputées aux forces de sécurité sont, elles, clairement destinées à légaliser l'impunité des généraux hantés par le syndrome Pinochet. Le projet de charte les couvre en effet totalement alors que Bouteflika avait, avant sa réélection, habilement joué sur leur crainte de devoir un jour rendre des comptes en agitant le spectre des disparus... «Le peuple algérien, stipule ainsi le texte, rejette toute allégation visant à faire endosser à l'Etat la responsabilité d'un phénomène délibéré de disparitions [...] qui sont une conséquence de l'activité criminelle de terroristes sanguinaires [...].» Et de préciser, sans craindre la contradiction : «L'Etat prendra en charge le sort de toutes les personnes disparues dans le contexte de la tragédie nationale» et dédommagera leurs ayants droit. Ce virage à 180° provoque la colère de leurs familles et des associations de droits de l'homme. «Le texte ne comporte aucune obligation de vérité et de justice. Où est le droit des familles à connaître la vérité martelé tant de fois par Farouk Ksentini, le président de la commission présidentielle sur les disparus ?» demande Human Rights Watch, en prédisant que ces questions «vont rebondir, comme cela a été le cas en Amérique latine».

«Acte de guerre». En attendant, Abdelaziz Bouteflika compte sur la lassitude des Algériens et leur volonté de tourner la page pour faire adopter ces mesures, en dépit de quelques protestations. «On ne peut discuter à l'intérieur de l'impasse. L'alternative ne se construit pas dans l'enfermement actuel», estime Mouloud Hamrouche, l'ancien Premier ministre réformateur, tandis que Hocine Aït-Ahmed (leader du FFS) voit dans ce texte un «acte de guerre contre la société» qui va «aggraver haines et ressentiments».

Passe-passe. Le chef de l'Etat entend, lui, utiliser les années 90 pour effacer les trois décennies d'incurie qui ont conduit l'Algérie au désastre et dans lesquelles il a eu sa part, étant un proche parmi les proches du président Boumediène. «Depuis plus d'une décennie, affirme le texte, l'évolution de l'Algérie a été déviée de son cours naturel par une agression criminelle sans précédent visant à effacer les acquis du peuple et à remettre en cause l'Etat.» Ce tour de passe-passe, qui dédouane le pouvoir de toute responsabilité dans le marasme social et économique du pays, ne constitue pas la seule vertu de la future charte. Celle-ci permettra aussi à Bouteflika ­ dont on voit les portraits grandeur nature en Oranie ­ de renforcer son pouvoir et de verrouiller les libertés en interdisant toute référence à la guerre civile ! «Nul, en Algérie ou à l'étranger, n'est habilité à utiliser ou instrumentaliser la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions, nuire à l'honorabilité de tous ses agents qui l'ont dignement servie, ou ternir l'image de l'Algérie sur le plan international.» Le Président sait jouer sur du velours. A coup de mutations, de mises à la retraite ou de démissions (forcées), il a éloigné la plupart des «janviéristes», comme on appelle les généraux qui avaient décidé d'annuler les législatives en janvier 1992, exception faite du patron de la Sécurité militaire, Mohamed Médiène. Pas de changement de régime ni de politique, pourtant : l'état d'urgence décrété en 1992 reste en vigueur et l'un des hommes les plus accusés d'exactions, Mhenna Djebbar, vient d'être promu général.

Ordre établi. A la tête d'un géant pétrolier et gazier dont les grandes puissances se disputent les faveurs, Bouteflika revit le rêve des années 70 et d'une Algérie s'imposant en leadership régional. Seule la situation sociale menace cet édifice. Mais le verrouillage des syndicats et de la presse privée, ainsi que la traduction en justice des personnes arrêtées lors des émeutes sociales récurrentes, sont là pour décourager ceux qui contestent encore l'ordre établi.

   
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