Référendum pour la paix et la réconciliation nationale

L’enjeu de la participation

Le Quotidien d'Oran, 5 septembre 2005

Combien d’Algériens voteront le 29 septembre prochain ? Abdelaziz Belkhadem, le ministre d’Etat et responsable du FLN, ne le sait pas et s’est inquiété, jeudi dernier à Constantine, du «réflexe abstentionniste» qui peut tenter, a-t-il dit, des Algériens usés par dix années d’insécurité et d’instabilité politique.

Connaissant le personnage et son savoir-faire politique, on est tenté de le croire en représentation politique destinée à pimenter, avec deux ou trois frayeurs bien pesées, une laborieuse campagne référendaire où toutes les questions centrales sur la décennie rouge et l’avenir politique de l’Algérie sont délibérément escamotées. Mais ce serait oublier le chef de l’Etat ! En prenant lui-même les commandes de la campagne, avec pas moins de 10 meetings opportunément assortis à des visites d’inspection ou à des inaugurations qui, en termes politiques, ne laissent aucun doute sur leur valeur marchande, M. Bouteflika a fait du taux de participation un des grands enjeux de la consultation sur le projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale.

Son implication physique dans cette bataille, qui devrait théoriquement clôturer une série de consultations post-»guerre civile» commencée en 1999 et solder tous les dossiers et les confrontations de pouvoir de cette période pour en générer d’autres, indique qu’il n’entend pas se satisfaire, pour reprendre sa formule passée à la postérité, d’un «trois-quarts» de résultat, ni d’un scrutin qui ne prendrait pas la forme d’un plébiscite sans lequel il ne pourra pas prétendre aux bonnes et mauvaises ambitions nationales mais également individuelles, derrière lesquelles il semble courir depuis qu’il gouverne l’Algérie. Un taux de participation moyen, c’est-à-dire de moindre importance que celui du référendum sur la concorde nationale et surtout de la dernière présidentielle, sera pour lui un échec d’autant plus cuisant qu’il continue de crier aux foules qu’après six années de pouvoir, il n’a pas encore les mains totalement libres.

Derrière cet aveu, qui n’a significativement inspiré aucune critique notable, y compris de la part de ses détracteurs, il y a sans doute beaucoup de vérité, notamment sur les fameux équilibres politiques dont il a lui-même parlé. Mais il y a aussi la crainte d’un désaveu populaire, au demeurant probable et dont la possibilité peut s’exprimer, soit selon les catégories socio-électorales propres au pays - une ville comme Alger peut par exemple exprimer plus que d’autres les effets d’une saturation du calendrier électoral depuis avril 2004 -, soit en fonction de la géographie du terrorisme et de la «guerre civile»: certaines zones rurales ou semi-rurales, fortement touchées par la violence islamiste et caractérisées par la complexité anthropologique et culturelle qu’on leur connaît, peuvent aussi, en dépit de ce que martèlent les médias lourds publics, réserver quelques surprises si elles ne sont pas trop «encadrées» par l’administration et les différents pouvoirs locaux. Les milliers de familles de disparus et leurs proches, entre autres acteurs de la «tragédie nationale» selon le terme officiel, s’abstiendront volontiers de se prêter à un référendum dont ils ont déjà condamné le contenu.

Les risques d’une abstention sont donc théoriquement nombreux si on les dénombre en fonction du désir (presque obsessionnel) de M. Bouteflika d’aller vers un plébiscite. Il en est un, cependant, qui risque d’être plus sérieux et moins gérable que d’autres: la Kabylie et son attitude à l’égard du référendum. Dans cette région du pays, les principaux partis politiques sont hostiles au référendum: pour le FFS, qui s’est exprimé dessus le week-end dernier par l’annonce d’un boycott, il ne s’agit ni plus ni moins que d’un «acte de guerre contre la société» et d’une «supercherie électorale» destinés à «planter le décor pour la recomposition du champ politique» et la «reconfiguration de la représentation politique et sociale» en Kabylie. Le mutisme cultivé par le RCD sur la question ne dit pas autre chose qu’un refus de cautionner un ancien partenaire - le président de la République - dans une opération personnelle, pense-t-on, et trop conciliante à l’égard des islamistes radicaux ou pas. Les ârchs, quant à eux, sont visiblement embarrassés et les déclarations stupides de l’ancien numéro 1 de l’AIS, Madani Mezrag, ne plaident pas pour un positionnement franc et favorable du mouvement vis-à-vis du projet de M. Bouteflika. Que reste-il alors ? L’UDR ? La formation de M. Amara Benyounès est encore dans les langes pour parier sur elle, même si l’occasion lui est désormais offerte de gagner des galons et d’investir un échiquier politique local lourdement brouillé depuis l’apparition des ârchs. Le FLN ? Il faudrait peut-être une autre révolution pour que ce dernier puisse gagner sur place une consultation en jouant de son image et de son programme propres. Le PT ? Le parti a déjà courageusement fait de la résistance en 2002 contre le boycott des communales par les ârouchs au zénith, il n’a pourtant pas laissé de trace susceptible de le rendre influent sur l’issue du scrutin du 29 septembre.

Reste alors le président de la République ! Si l’on excepte quelques îlots où le militantisme d’opposition s’exprime plus fortement contre lui, sa capacité de convaincre la région du bien-fondé du référendum est en principe plus importante qu’elle ne l’était en avril 2004. Les initiatives, mêmes tardives, qui ont été prises dans la région, notamment en direction du mouvement dirigé par M. Abrika, laissent penser que le champ politique y est devenu moins contraint. Mais, pour que M. Bouteflika arrache une grande et nette victoire, il faudrait que les partis traditionnellement bien implantés aient atteint un seuil irréversible d’effondrement. Voilà un autre enjeu du 29 septembre !

Noureddine Azzouz

 
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