L'initiative de Bouteflika suscite des débats controversés

Amnistie générale : les pour et les contre

Dossier El Watan, 7 novembre 2004

L'Algérie s'apprête à amorcer le dernier palier du processus de réconciliation nationale entamé en 1999. Le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, a retenu dans un discours à la nation, prononcé la veille de la célébration du 50e anniversaire du déclenchement de la Révolution, la possibilité de recourir à l'option de l'amnistie générale pour refermer le chapitre de la crise sanglante qui a marqué la dernière décennie et réaliser une réconciliation globale. Le chef de l'Etat n'a pas avancé de calendrier précis pour mettre en pratique son projet. Il a toutefois précisé qu'il ne s'engagerait pas dans une telle démarche sans avoir requis, au préalable, l'aval du peuple par voie référendaire. Le président Bouteflika a mentionné en outre qu'il ne reparlera de l'amnistie générale que lorsque la société y sera préparée et que les plaies profondes causées par la crise et le terrorisme seront cicatrisées. Abdelaziz Bouteflika n'a soufflé mot concernant le profil des personnes qui pourraient profiter du pardon du peuple. Il suggérera néanmoins que l'amnistie générale constitue une des étapes de la concorde civile, un processus conçu, a-t-il dit, comme « le point de départ pour parvenir à une réconciliation plus large, une réconciliation à même de créer les conditions d'une réconciliation avec soi-même, avec son environnement et son histoire ». Une réconciliation, a-t-il soutenu encore, qui permettra à « l'Algérien de surmonter ses frustrations et son désespoir, de dépasser la confrontation meurtrière et la division pour enfin vivre dans une société où règnent (...) la paix civile, la sécurité et la liberté de la pensée politique et intellectuelle pour amorcer, avec confiance, le développement (...) ». Malgré les objectifs « généreux » qui lui sont assignés (ceux d' exorciser les démons de la guerre civile et d'articuler sur une paix durable), le projet d'amnistie du chef de l'Etat laisse, pour le moment, les organisations de la société civile, les partis politiques et la presse plutôt dubitatifs. Les réactions mitigées, mêlées à de la surprise, recueillies jusque-là s'expliquent globalement par l'imprécision de la proposition présidentielle concernant les bénéficiaires potentiels de cette mesure d'amnistie. Si aucune réaction de franc rejet n'est enregistrée pour le moment (même pas de la part des partis, comme le MDS, vouant traditionnellement une allergie à l'égard de ce genre d'initiative), certaines formations politiques et la presse se sont cependant interrogées quant à l'opportunité et à l'utilité d'une telle mesure, partant du fait que l'Etat a déjà pris l'initiative, à l'issue du référendum sur la concorde civile de 1999, de prendre des mesures aux objectifs similaires. Une grâce amnistiante a été prononcée en janvier 2000 et a permis à plusieurs centaines d'éléments des groupes islamistes armés de réintégrer la société sans être inquiétés par la justice. L'idée, toutefois, que l'amnistie générale envisagée pourrait encore s'adresser aux islamistes, notamment aux anciens politiques de l'ex-FIS et à une nouvelle vague de terroristes, n'est pas exclue. Le chef de l'Etat a effectivement déclaré qu'il pourrait faire quelque chose pour eux. Il a cependant conditionné toute initiative de sa part à la reconnaissance par ces derniers de leur responsabilité dans la crise et la dérive sanglante connues par le pays durant la dernière décennie. Cette éventualité a poussé les organisations des familles victimes du terrorisme à réagir. Sans être opposées à l'amnistie, les familles ont tout de même posé la nécessité de prendre en charge les victimes avant que le peuple ne soit consulté et qu'on leur demande de se réconcilier avec leurs bourreaux. Les supputations ont aussi amené nombre d'observateurs à retenir l'hypothèse que la démarche évoquée par le chef de l'Etat, la veille du 1er Novembre, pourrait être destinée à « sécuriser », à leur tour, les gestionnaires du pays durant les moments forts de la lutte menée contre le terrorisme et à classer le dossier des dépassements. Un dossier qui ne fait plus l'objet de tabous, mais dont le traitement, préconisé jusque-là, ne satisfait pas les familles de disparus ; et à propos duquel les grandes ONG internationales de défense des droits de l'homme se montrent encore particulièrement sensibles. En témoignent le procès intenté au général Khaled Nezzar à Paris par l'auteur de La sale guerre et les accusations récurrentes des ONG contre le gouvernement des années 1990. La réaction des associations représentant les intérêts des familles de disparus contraste, d 'ailleurs, avec le reste des avis recueillis, en ce sens qu'elles conditionnent leur adhésion au projet d'amnistie générale du président Bouteflika à la connaissance de la vérité concernant le sort des disparus et à la traduction des auteurs des dépassements devant la justice. Dans le même registre, le FFS et le PT posent le préalable de la justice et soulignent la nécessité de mettre à plat la crise et d'ouvrir un débat avec toutes les forces de la société avant d'avaliser l'option de l'amnistie générale. L' exigence d'un large débat est aussi une revendication du RCD et du MDS, deux partis qui soutiennent l'idée aussi que l'amnistie générale doit aller dans le sens d'une dénonciation du terrorisme.

Dénominateur commun

Les démocrates ont souligné aussi l'importance de préparer les conditions devant permettre à la population de s'exprimer démocratiquement sur la question. Si l'objectif avoué de cette amnistie générale est de « réparer les erreurs du passé à l'origine de la guerre civile et de permettre aux Algériens de se réconcilier entre eux et de se remettre au travail », nul ne sait cependant si elle sera destinée aussi à remettre les compteurs à zéro dans la sphère économique et à blanchir les crimes économiques. Cela, sachant que la course à la rente et les enjeux ayant entouré le processus de conversion de l'économie ont constitué un facteur d'aggravation de la crise. Difficile à dire. Pour le moment, l'amnistie générale est comme cette Arlésienne dont tout le monde parle mais que personne ne voit. Pourquoi le chef de l'Etat s'est-il contenté d'un effet d'annonce et de généralités lorsqu'il a évoqué son projet d'amnistie générale ? Connaissant la sensibilité du sujet, le président Bouteflika aurait pu agir de la sorte pour éviter probablement de heurter les esprits et de réveiller les démons de la crise qui s'est soldée par 100 000 morts et des milliers de disparus. C'est probablement aussi le même sens des responsabilités qui a convaincu le Président de se passer, probablement, de l'avis du Parlement et de s'en remettre au peuple. En laissant les choses dans le flou, Bouteflika paraît ainsi avoir préféré attendre que la société se mette progressivement à l' heure de l'amnistie générale pour préciser les contours de son projet. Pour le moment, du tour de table auquel la presse a procédé après l'annonce de ce projet d'amnistie, il ressort déjà une certaine disponibilité de la société et de la classe politique à tourner la page. Dans la réalisation de son projet, l'étape la plus difficile à franchir pour le chef de l'Etat sera néanmoins de « trouver un dénominateur commun » à toutes les positions exprimées. ` Ce travail devrait être d'autant plus difficile dans la mesure où sont recensées des divergences importantes dans le lot. Le président Bouteflika part tout de même avec un avantage : celui d'avoir déjà en face des interlocuteurs prêts à discuter.

Zine Cherfaoui

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Amnistie générale et droits de l'homme

Les avis divergent

L'amnistie générale proposée par le président de la République est interprétée différemment par les responsables des organisations des droits de l'homme.

Si Farouk Ksentini, président de la Commission nationale consultative de promotion des droits de l'homme (CNCPPDH) accueille cette initiative avec soulagement, Boudjemaâ Ghachir, premier responsable de la Ligue algérienne des droits de l'homme (LADH) estime, quant à lui, qu'avant d'annoncer un autre épisode qui est l'amnistie générale, il aurait été nécessaire et plus sage de finir d'abord la première étape relative à la réconciliation nationale. M. Ksentini a, au préalable, établi la différence entre la réconciliation nationale et l'amnistie générale. De son avis, la décision du président de la République d'aller vers une amnistie générale après consultation du peuple a pour effet d'effacer les crimes ou les infractions commis par un individu. « Le fait délictuel ou criminel n'existe plus en la matière et par conséquent on ne peut plus poursuivre un individu en justice en raison de ce fait », a indiqué M. Ksentini. Pour lui, la grâce amnistiante signifie tout simplement la suppression générale de tout ou uniquement d'une partie des crimes ou des infractions commis par une personne. Néanmoins, n'ayant pas les détails précis de cette nouvelle mesure, notre interlocuteur suppose que l'amnistie proposée par le chef de l 'Etat peut être à la fois générale et sélective. « Elle peut exclure un certain nombre de crimes ou de délits de son champ d'application. Cela dépend de la démarche du Président. Nous ignorons qui sont les véritables concernés par cette mesure. Pour le moment, l'idée est lancée, c'est une fois le projet de texte élaboré et mis à notre disposition que nous pourrons donner notre avis. Pour le moment, il est prématuré de se prononcer sur une proposition dont seul le Président connaît le fondement », dira M. Ksentini qui a salué l'initiative du premier magistrat du pays. « C'est une démarche courageuse. Je l'accueille les bras ouverts. Elle est opportune et celui qui l'a prise est courageux, car il est difficile de gérer une situation aussi complexe », affirme notre interlocuteur qui est favorable à une telle démarche car, selon lui, il faut aujourd'hui réduire les fractures sociales dans le pays. « L'Algérie doit retrouver la paix civile, et il vaut mieux tôt que tard. La proposition sera soumise au référendum, si l'opinion publique la rejette, elle ne sera qu'une simple suggestion ; si elle l' adopte, elle se concrétisera sur le terrain », a déclaré M. Ksentini qui pense que dans toutes les situations de violence interne, et ce, de par le monde elle se termine par une amnistie générale.

Mobilisation

Par ailleurs, M. Ghechir relève que le moment n'est pas encore venu pour évoquer la question de l'amnistie générale car, de son point de vue, le peuple a besoin de se réconcilier d'abord avec lui-même, avec son histoire et son identité. Il ne suffit pas, selon Ghechir, de faire de la réconciliation nationale une priorité du programme du gouvernement, mais il faut mobiliser la classe politique, la société civile et la presse. « L' amnistie générale doit être précédée d'une réconciliation nationale globale et dans toutes ses formes », dira-t-il. La réconciliation, indique notre interlocuteur, ne se décrète pas, elle s'acquiert. Il faut promouvoir la tolérance, la fraternité et surtout le respect de l'être humain, à savoir sa vie, sa dignité et son intégrité physique. Selon M. Ghechir, le Président fait référence, à travers la proposition d'amnistie, au conflit avec les islamistes armés. Notre interlocuteur est persuadé que si l'on veut aller vers une amnistie, on doit inscrire cette dernière dans un contexte plus logique, ce qui implique que les criminels doivent passer par la justice. Le président de la LADH est convaincu qu'une amnistie via un référendum ne reflétera jamais la volonté du peuple, car elle sera accompagnée de campagnes de sensibilisation dans ce sens. Rappelons que la LADH a élaboré un mémorandum de quatre pages intitulé : « Pour une réconciliation nationale juste et durable ». Ce document explique le passage de la réconciliation à une amnistie générale et les conditions à suivre pour atteindre cet objectif.

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Des juristes expliquent le concept

L'amnistie, à quel prix ?

Au-delà des voies et moyens qui permettront au président de la République d' aboutir à une « amnistie générale », ce sont plutôt le contenu, les limites juridiques et les probables bénéficiaires de cette mesure qui constituent d' ores et déjà matière à polémique.

N'ignorant pas que la Constitution ne lui confère guère le droit de décréter une amnistie, le président Bouteflika est appelé à se rabattre, par conséquent, sur d'autres canaux pour concrétiser ce qui est considéré par nombre d'observateurs comme l'étape suprême de la « réconciliation globale » prônée a cor et à cri par le chef de l'Etat. Cela est d'autant plus vrai que la Constitution algérienne de 1996 a clairement défini les rôles et déterminé les prérogatives du président de la République et du Parlement en matière de mesures de grâce et d'amnistie. En vertu de l'article 77 alinéa 7 de la Constitution, le Président ne jouit que du droit de grâce et de remise ou de commutation de peine, lesquelles mesures, faut-il le souligner, ne sont applicables qu'aux personnes ayant fait l'objet d'un jugement définitif de condamnation. En revanche, l'article 122 alinéa 7 de la Loi fondamentale stipule que la prérogative d'amnistie est du ressort exclusif du Parlement (APN et Conseil de la nation). A la lumière des dispositions de ces deux textes, il est clair que le chef de l'Etat aura recours à l'Assemblée nationale. Quant à une éventuelle consultation référendaire, celle-ci relève beaucoup plus de la volonté du Président de légitimer sa politique. Contacté hier, Me Miloud Brahimi, juriste et éminent avocat, a estimé que « les lois d'amnistie de par le monde entier sont inévitables. Mais à quel prix ? », s' est-il interrogé. Notre interlocuteur fera d'emblée un distinguo entre la grâce et l'amnistie. Il explique à ce sujet que la grâce, qui est du ressort exclusif du Président, n'efface ni l'infraction ni la condamnation. En d' autres termes, cette mesure, dira-t-il, « dispense le condamné de l' exécution totale ou partielle de la peine prononcée à son encontre ». Contrairement à la grâce, l'amnistie, qui, selon lui, ne peut être décrétée que par une loi, efface totalement l'infraction.

Des réserves

En ce sens, les condamnés amnistiés vont, dans ce cas, se retrouver dans le costume de personnes qui n'ont jamais été condamnées pour quoi que ce soit. Pour Me Brahimi, le chef de l'Etat, à travers sa proposition, ne vise que les faits liés à la guerre civile vécue par le peuple algérien durant la dernière décennie. Notre interlocuteur a affiché, par ailleurs, une certaine réserve concernant les limites de cette mesure. Ceux qui ont commis des crimes contre l'humanité en se rendant coupables de génocides, notamment ceux de Bentalha et de Raïs, seront-ils concernés par cette mesure ? « Pour les juristes du monde entier, les crimes contre l'humanité ne sont pas amnistiables », a-t-il relevé avant d'ajouter que le code algérien n'a pas abordé le cas des crimes contre l'humanité. Dans un entretien accordé récemment à notre confrère Liberté, Me Mohand Issaâd, professeur en droit international, a estimé que « l'amnistie générale consiste à effacer les condamnations ou les faits pour lesquels on est susceptible d'être poursuivi pénalement ». Me Issaâd a précisé, par ailleurs, que cette mesure « n'est pas un problème juridique, elle représente plutôt un instrument juridique au service de l'opportunité politique ». Selon lui, « l'amnistie générale vise une catégorie d'infraction et non pas un cas particulier (...). Elle concerne généralement des actes ou des gens qui n'ont pas porté une grave atteinte à la société ou à l'économie nationale ». Cette remarque est d' autant plus importante que les limites juridiques qui seront assignées à cette mesure en seraient, le cas échéant, le véritable casse-tête. Me Issaâd est formel ou presque quant aux limites juridiques de cette mesure : « Le président de la République a affirmé à plusieurs reprises que l'amnistie ne peut pas être étendue à ceux qui ont du sang sur les mains. » Concernant les autres délits (les harkis, l'affaire Khalifa...), entre autres catégories qui seront probablement touchées par la mesure d'amnistie, les explications du professeur Issaâd dénotent une circonspection somme toute légitime. Pour lui, « l'amnistie comme le problème des harkis sont des problèmes très importants pour se permettre de donner des avis à tort et à travers ». Ainsi, a-t-il soutenu, « on ne peut donner un avis que lorsqu'on saura qui est visé par cette mesure (...). Il ne faut pas mettre sur le même plan les terroristes, les harkis, les délits économiques et les archs ». En tout état de cause, résume Me Issaâd, « la question de l'amnistie doit être pesée soigneusement par ceux qui ont toutes les cartes entre les mains ». Pour peu qu'une telle mesure ne donne pas lieu à de nouvelles complications et qu' elle ne se fasse pas aux dépens de la mémoire des victimes. Benchabane A.

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De la loi sur la rahma à l'amnistie

En moins de 5 ans, la boucle de la réconciliation nationale telle que l' envisageait Bouteflika à son arrivée aux affaires est en passe d'être bouclée si l'idée d'amnistie qu'il avait lancée lors de son allocution à l' occasion de la célébration du cinquantième anniversaire de la Révolution du 1er Novembre vient à voir le jour.

Ce sera l'aboutissement logique d'un processus politique issu du programme d 'action du président Bouteflika, entamé durant son premier mandat en avril 1999 et auquel il s'attelle à apporter la dernière pierre durant son second mandat. En arrivant à la présidence de la République, Bouteflika avait déjà trouvé le terrain balisé par son prédécesseur, le président Zeroual, qui avait ouvert la voie du repentir aux terroristes en mettant en ouvre la loi sur la rahma et en élargissant un groupe de dirigeants du parti dissous incarcérés à la prison de Blida tout en maintenant en détention Abassi Madani et Ali Benhadj après l'échec des négociations entamées par le pouvoir avec les représentants de ce parti. Bouteflika était, par conséquent, très à l'aise pour parachever le processus entamé, d'autant qu'il s'était présenté aux Algériens lors de la campagne électorale de 1999 comme l'homme de la réconcialition dont il fera la priorité des priorités de son premier mandat. Avec cette précision de taille, il n'hésita pas à aller plus loin et plus vite que Zeroual dans le contenu du projet de réconciliation. En effet, si Zeroual a été intransigeant dans la loi sur la rahma adoptée sous son règne pour exclure du bénéfice de cette loi les terroristes qui ont les mains tachées de sang, dont le sort devrait relever au regard de cette loi du ressort exclusif de la justice, Bouteflika a fait reculer un peu plus les limites juridiques du repentir innovant autant dans la terminologie utilisée que dans la flexibilité du nouveau dispositif juridique mis en place à travers la batterie de textes de lois adoptés. Le concept de rahma céda la place à celui, plus large et plus politique, de la réconciliation nationale qui met dos à dos les bourreaux et les victimes. Un nouveau vocable fit son apparition dans le lexique officiel pour qualifier cette période sanglante en utilisant l'euphémisme de « tragédie nationale ». Au plan légal, trois mois seulement après l'investiture de Bouteflika, le Parlement adopta la loi sur la concorde civile en juillet 1999. Pour donner plus d'impact à cette initiative politique, Bouteflika n'hésita pas à organiser un référendum populaire sur cette loi le 16 septembre 1999 qui s'était traduit par un large plébiscite. Tandis que le cadre législatif se mettait en place au pas de charge, des initiatives politiques étaient prises sur le terrain en établissant des contacts avec les groupes terroristes dans les maquis de Jijel et de l'ouest du pays. Des officiers de l'Anp furent dépêchés dans ces régions pour formaliser la trêve ou le repentir, c'est selon, des terroristes de l'Ais. De nombreux terroristes n'hésitèrent pas à saisir cette planche de salut qui s'offrait à eux dans une conjoncture où les maquis étaient devenus un enfer pour eux pour déposer les armes et se livrer aux autorités. Aucun chiffre officiel ne sera donné par les pouvoirs publics sur le nombre de repentis. Des sources officieuses estiment ce chiffre entre 6000 et 7000 repentis. Encouragé par l'écho suscité par cette loi dans les rangs des groupes terroristes et de leurs familles, Bouteflika franchira un nouveau pas dans la voie de son projet de réconciliation nationale à travers le décret présidentiel portant « grâce amnistiante » édicté le 10 janvier 2000. Ce nouvel arsenal juridique visait à faire sauter d'autres verrous juridiques qui ont limité la portée de la loi sur la concorde civile dans le souci d'élargir son champ d'application. Des activistes notoires, des chefs terroristes avaient ainsi bénéficié des largesses de ce nouveau dispositif légal et ont regagné leur foyer en toute quiétude. Les commissions de probation qui avaient été mises en place à la faveur de la loi sur la concorde civile avec pour objectif de juger les terroristes impliqués dans des crimes ou des actes de destruction ont travaillé dans l'opacité la plus totale. Aucun bilan sur les travaux de ces commissions n'est disponible. Encouragé par le retour manifeste de la paix dans le pays, même si le terrorisme continue à frapper encore avec violence par endroits, Bouteflika avait formulé le souhait lors de son discours d'investiture de son deuxième mandat, le 19 avril dernier, pour que ce nouveau mandat « serve à consolider les résultats de la concorde civile et à promouvoir une véritable réconciliation nationale ». Le lexique officiel s'enrichit d'une nouvelle sémantique : de la concorde civile, on est passé à la concorde nationale, puis à la réconciliation nationale et, pour couronner le tout, à la réconciliation globale, ultime étape du processus auquel le projet d' amnistie générale évoqué par le chef de l'Etat lors de son allocution à l' occasion du 1er Novembre devrait donner l'assise juridique qui manquait. Bensalem Sofiane

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Familles de disparus et victimes du terrorisme :« C'est (...) Non » est la réponse, incessante, à la question : « Adhérez-vous au projet d 'amnistie générale avancé par le président de la République ? » Qu'il s' agisse des familles de disparus ou de victimes du terrorisme, toutes rejettent l'idée.

Gavée par des années de mutisme de la part des autorités, arrêtée lors de la manifestation du 1er novembre dernier, l'association SOS Familles de disparus, par la voix de sa présidente Fatima Yous, s'évertue à répondre par la négative à l'appel lancé par le président Bouteflika. « On ne peut pas adhérer au concept d'amnistie générale tant que nos enfants ne sont pas rentrés. Et la guerre n'est pas finie, il y a encore des victimes et des disparus », lance la présidente. Elle se répandra en invectives à l'endroit de ceux qui applaudissent tous les discours du chef d'Etat sans un regard pour les victimes. « Ils ont des intérêts à ces choses-là », explique Mme Yous. Fort de 10 000 familles concernées, l'association ne veut pas jouer au paratonnerre entre le Pouvoir et les familles. « Nous sommes là pour défendre leurs intérêts », ajoute la présidente. Avec une nuance mesurée, l' Association nationale des familles des disparus (ANFD) travestira la notion d'amnistie générale. « C'est une amnistie de l'oubli », qualifiera la présidente Lila Iril, pour ne pas dire une amnistie amnésique. « Nous n' avons eu de cesse à réclamer la paix et la réconciliation. Mais il ne peut y avoir de compromis pour ratifier l'idée d'amnistie générale. Nous devons, dans un premier temps, connaître le sort des disparus et voir la responsabilité des bourreaux affirmée », poursuit Mme Iril. L'association en charge de 7000 dossiers environ affirme que le règlement ne peut se faire sans l'implication juste et équitable de la justice. « Le président Abdelaziz Bouteflika a illustré le concept d'amnistie générale par l'exemple de l'Afrique du Sud. Il a certainement oublié que ce pays n'a eu recours à l 'amnistie qu'après l'installation de commissions de vérité et de justice », renchérit la présidente. S'agissant de l'Organisation nationale des victimes du terrorisme et leurs ayants droit (ONVTAD), le président, M. El Far, ne désirera pas s'exprimer clairement sur le sujet. « Nous attendons la réunion du bureau national », déclarera-t-il, même si, en aparté, il reconnaîtra que le soutien de l'ONVTAD à M. Bouteflika lors de la dernière élection ne sous-entend pas que l'organisation adhère au projet d'amnistie.

Zineb Amina Maiche

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Les grâces sous Chadli Bendjedid

Même si elle n'était pas en vogue à l'époque, la grâce amnistiante avait pourtant bénéficié à Mahfoudh Nahnah en 1979 et à des membres du Mouvement islamique armé (MIA) en 1989.

Comme quoi, le débat actuel autour de cette disposition ne sort pas d'une pratique déjà assumée par les pouvoirs publics. En 1976, lors du débat sur la charte nationale, un groupe - dont faisaient partie Abassi Madani et Mahfoud Nahnah - juge qu'il pouvait affronter le Pouvoir et engage des actions comme celle ayant conduit à scier des poteaux électriques autour d' Alger. Nahnah, avec 17 autres personnes, sera condamné à 15 ans de travaux forcés, mais il sera gracié en 1979, juste après la mort du président Houari Boumediène. C'est-à-dire juste après que Chadli Bendjedid eut accédé au pouvoir. Réélu le 22 décembre 1988, il fait adopter, en février 1989, une nouvelle Constitution. C'est d'ailleurs, en septembre 1989, qu'il autorise la création des partis politiques et l'ouverture démocratique. Vint alors le 1er novembre 1989, et c'est à l'occasion de la commémoration du 5e anniversaire du déclenchement de la Révolution du 1er Novembre que le président Bendjedid prononce une grâce dont bénéficieront notamment des militants du MIA. Première organisation islamiste armée en Algérie, elle fut fondée et dirigée par Mustapha Bouyali abattu le 5 février 1987. Bouyali, ancien capitaine de la Wilaya IV pendant la Révolution, s'était lancé, avec quelques partisans, dans des opérations de guérilla en assassinant des gendarmes. En 1982, alors que la tension entre le régime de l'époque et les islamistes montait dangereusement, les modérés avaient projeté d'envoyer une délégation d'oulémas demander audience au président Chadli. Mais après l' arrestation en novembre de la même année (suite à la diffusion du manifeste du cheikh Soltani) de 21 militants islamiques et la mise en résidence surveillée des deux cheikhs, la rencontre a été annulée. Le mouvement n' avait pas pour autant coupé tous ses ponts avec le régime : puisqu'il a empêché la campagne d'Amnesty International en faveur de ses 21 militants qui étaient torturés en prison afin de ne pas provoquer une rupture avec les dirigeants. Les rescapés du MIA comme Chebouti, Miliani ou Baâ se sont répartis, à la faveur de l'insurrection du FIS, entre les différents groupes armés (exemple GIA).

S. E. Belabès

   
www.algeria-watch.org