La concorde pour qui et comment ?

Par Ali Bahmane, El Watan, 10 mai 2004

En même temps que l’actualité bruisse de rumeurs sur de prochaines redditions massives de terroristes, un nouveau concept entre subrepticement dans le lexique politique : «La concorde globale». Au stade actuel, il est impossible de saisir le contenu réel de cette politique, initiée sans nul doute par le chef de l’Etat. De par son intitulé, elle pourrait largement dépasser le cadre de la concorde civile qui a concerné uniquement les repentis issus des maquis terroristes pour s’élargir à d’autres catégories de personnes. S’agira-t-il des politiques de l’ex-FIS ? des exportateurs frauduleux de capitaux tentés par une amnistie fiscale ? des responsables et institutions impliqués dans les disparitions durant la décennie 1990 ? D’autres encore ? L’opacité qui entoure cette opération rappelle celle qui a couvert «la rahma» qui, du temps du président Liamine Zeroual, a abouti à la neutralisation de l’AIS et que Bouteflika a «approfondie» en l’habillant par la loi sur la «concorde civile» et en lui intégrant une autre dimension, très controversée : la grâce amnistiante. Qualifiée de «réconciliation nationale», cette démarche a absout par le pardon total les crimes commis par les terroristes. La justice n’a pas eu à dire son mot, les assassinats sont restés impunis, les familles des victimes ont subi et ne finissent pas de subir la terrible épreuve de côtoyer les bourreaux qui, de surcroît, ont bénéficié du rétablissement de tous leurs droits civiques.
C’est pourquoi, et à juste titre, plane de nouveau l’inquiétude d’une réédition d’une telle opération par le biais de cette «concorde globale» : va-t-elle de nouveau faire l’impasse sur la vérité et la justice, les Algériens seront-ils privés de leur droit de connaître les exécutants et les commanditaires des crimes passés, de quelque nature qu’ils soient ? Les voix qui commencent à s’élever çà et là préviennent contre le danger d’écarter les juges ou bien de recourir à une «justice formelle» qui serait une simple couverture, sacrifiant le droit à l’autel d’un objectif politique. Confortée par l’expérience de l’Afrique du Sud, la communauté internationale n’admet pas l’ impunité des crimes de sang. Bouteflika tirera-t-il les leçons de l’histoire, en premier celle immédiate de son propre pays ?

 

 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org