Des familles de disparus soumettent une plate-forme

Ksentini désavoué

Le Jour d'Algérie, 14 mars 2005

«Nous appuyons une amnistie générale de laquelle seront exclus expressément, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité dont nous sommes victimes», ont soutenu ces associations.

Ce nouveau soutien au projet du président de la République pour l’amnistie générale, émane cette fois-ci des associations de familles des victimes de crimes de disparition forcée et d’enlèvements d’Alger, de Constantine, d’Oran, et de Relizane. Un soutien conditionné toutefois par une plate-forme collective de 25 revendications, portant sur les droits à accorder aux victimes directes (disparues, forcées et enlevées), à leurs familles et sur les réformes à apporter à ce sujet au système judiciaire. Pour les présidents de ces associations, l’amnistie générale ou plutôt la réussite de ce projet est tributaire du fait que la lumière est faite sur toutes les zones d’ombre qui entourent la question. A commencer par déclarer le chiffre exact de ces victimes et qui targue d’une déclaration à l’autre du président de la Commission nationale consultative de protection et de promotion des droits de de l’homme (Cncppdh). Elles demandent par ailleurs à intégrer cette dernière pour la poursuite des investigations, et ou à défaut la création d’une commission «vérité», chargé de lever le voile sur le sort des disparus. Parmi les 25 revendications figurent entre autres la libération des victimes qui sont toujours en vie, la sauvegarde de leurs doits intégrales, l’identification des personnes enterrées sous X et la comptabilisation des fosses et les endroits contenant les restes de victimes retrouvées. D’un autre côté, les associations de familles de victimes revendiquent pour leur part leur reconnaissance par agrément octroyé par le ministre de l’Intérieur à l’échelle nationale et par le wali à l’échelle locale et la consécration de leur droit de réunion et de manifestation pacifique. Ceci, en plus d’une indemnisation financière pour les familles des victimes. Les réformes de la machine juridique auxquelles appellent les associations de familles des victimes disparues, forcées et enlevées tournent principalement autour de la levée de l’état d’urgence, la pénalisation par le code pénal du crime de disparition forcée et de toutes les formes de crimes contre l’humanité et l’organisation par la loi de l’usage des tests ADN.

Habiba Ghrib


Ali M’rabet (Association Somoud)

«Il veut nous imposer le modèle marocain»

Dans cet interview, Ali M’rabet, président de Somoud (association des familles des personnes enlevées par les terroristes) réagit aux derniers propos de Farouk Ksentini et explique pourquoi les associations des familles de disparus ne peuvent s’entendre avec sa position.

Le Jour d’Algérie : Quelle est votre réaction aux récentes déclarations de Farouk Ksentini au sujet des disparus et de l’amnistie générale ?

Ali M’rabet : Nous considérons simplement qu’il se révèle de plus en plus. En 2002, la même personne qui déconseillait aux familles de disparus l’idée de l’amnistie parce que, selon lui, cela voulait dire qu’il n’y aurait plus le moyen d’entamer la recherche des disparus. Aujourd’hui, il mène campagne pour l’amnistie et il pousse les gens à déposer plainte. Il n’est pas à sa première contradiction, alors qu’en fait, il est surtout question que celles-ci acceptent l’argent de l’indemnisation et que le dossier soit ficelé.

Que pensez-vous quand il vous demande de déposer plainte ?

Les familles de disparus s’adressent à lui et il ne trouve rien d’autre à faire que de les renvoyer à la justice. Cela veut dire que lui-même trouve des obstacles au niveau judiciaire. Pourquoi ne dénonce-t-il pas ces blocages ? Je parle en connaissance de cause parce que nous n’avons pas attendu son conseil pour déposer plainte.

Dans sa dernière interview, M. Ksentini a démenti le chiffre de 10 000 disparus du fait des terroristes, avancé par votre ONG. Qu’en pensez-vous ?

Nous maintenons tout de même ce chiffre, bien que nous n’ayons pas de dossiers sur l’ensemble des cas. M. Ksentini, pour sa part, n’arrête pas de changer les chiffres à chaque déclaration et il devient de moins en moins crédible sur cette question.

D’où tenez-vous alors votre estimation ?

Nous la tenons des témoignages des familles de disparus. Au moment de la création de Somoud, nos représentants à l’intérieur du pays ont fait un travail de recensement et c’est ainsi que la collecte des données a commencé. A chaque moment, nous prenions toujours les chiffres minimums. Mais, je peux vous dire aussi que n’importe quelle personne qui a vécu le terrorisme ou en a été directement menacée peut aisément croire que le chiffre en question est, en réalité, supérieur. Sur cette question, je relève une autre contradiction de Ksentini. Il avance un chiffre sur les disparus, mais affirme qu’il n’a aucune, mais aucun élément quant aux personnes enlevées par les services de sécurité. Ce qui, quelque part, nous donne raison. Et si j’ai aussi un conseil à donner à M. Ksentini, ce serait de lui demander qu’il s’adresse au ministère de l’Intérieur. C’est à ce niveau que les familles des disparus ont déposé leurs témoignages et les éléments qui peuvent l’aider.

Il semble que la coopération entre votre ONG et la commission ad hoc n’a pas été très fluide…

Je rappelle que c’est de notre propre chef que nous avons eu à rencontrer le président de la commission ad hoc. Par deux fois, nous lui avons proposé des solutions au cas par cas. M. Ksentini a estimé, dans ce cadre, que pour ce qui concerne les disparus du fait des terroristes, le problème ne se posait pas et qu’il suffisait d’ouvrir les charniers et de procéder à l’identification des cadavres par ADN avant de délivrer les certificats de décès. Pour l’aider dans son travail, j’ai proposé de faire appel, aussi, aux terroristes repentis et j’ai insisté pour dire que le plus important, c’est bien sûr l’information. Par la suite, sans que nous ne voyions venir quelque chose de concret, il nous a demandé les dossiers en notre possession. Où est alors le travail de la commission ad hoc si c’est pour ne rien nous apprendre ? Nous avons, du reste, bien fait de ne pas mettre entre ses mains tous nos documents parce qu’il n’a rien fait d’autre que de convoquer les familles pour leur proposer des indemnisations. Nous n’en voulons pas. Ce qui compte pour nous, c’est la vérité. Quant à aller dire que nous sommes manipulés ou que nous nous inspirons du modèle sud-africain, je lui réponds que nous n’avons besoin d’aucun modèle pour vouloir défendre la mémoire de nos disparus. La tentative d’importer un modèle de l’étranger vient plutôt de Fraouk Ksentini qui a voyagé dans le cadre de sa mission et qui, il l’avoue lui-même, ambitionne de faire la même chose au Maroc où l’on parle de réconciliation, mais sans vérité effective.

Le rapport sera tout de même ficelé et présenté au chef de l’Etat dans quelques jours…

Nous restons très vigilants par rapport à cette échéance, parce que tout est fait pour que nous comprenions que nous n’avons pas beaucoup le temps et, donc, pas le choix. Mais notre mobilisation reste maintenue.

Entretien réalisé par Nabil Benali


Trois ONG revendiquent

«Il faut une commission vérité et justice»

Les représentants des trois associations, SOS disparus, Somoud et l’Anfd ont organisé hier à Alger une conférence de presse à l’approche de la remise par Farouk Ksentini de son rapport au chef de l’Etat. Analysant les multiples déclarations du président de la commission ad hoc sur les disparus, les animateurs de la conférence n’ont cessé de relever les multiples contradictions, autant sur le constat que sur les solutions et notamment quant à sa position par rapport aux chiffres et à l’amnistie générale. Au-delà des critiques formulées par ces associations, celles-ci ont adressé des propositions au chef de l’Etat pour la création d’une commission «vérité et justice» qui aura le plein soutien des plus hautes autorités de l’Etat. «Cette commission doit être indépendante et dotée de pouvoirs réels», notent les animateurs qui estiment aussi que la composante de cette instance pourrait être enrichie en experts, juristes, etc. Cela, partant du constat que la commission de Farouk Ksentini a totalement échoué et qu’elle n’a d’autre but que de «faire accroire que les familles ont accepté les indemnisations et que l’affaire est classée».

N. B.

 
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