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Le Pr Abderrahmane Chibane s’exprime sur l’initiative d’amnistie générale Les politiques font l’amalgame entre pardon et réconciliationpar Mekioussa Chekir, Le Jeune Indépendant, 6 février 2005 «L’Etat peut décréter un pardon s’il s’avère que cela est nécessaire pour l’intérêt du pays. A l’origine, l’islam punit fermement l’assassinat volontaire : celui qui a tué avec l’intention délibérée de le faire doit être tué. Dans des situations exceptionnelles, cependant, l’islam privilégie la voie du pardon pour l’intérêt général.» C’est le point de vue du Pr Abderrahmane Chibane, ex-ministre des Affaires religieuses et actuel président de l’Association des oulémas musulmans qui édite l’hebdomadaire El-Bassaïr, revue dont il est, par ailleurs, le directeur de publication. Membre fondateur de l’Académie du fiqh islamique dont le siège se trouve à Djedda, le Pr Chibane est le représentant de l’Algérie au sein de cette institution de jurisprudence. Quoique n’étant pas plus informé qu’autrui sur le contenu de l’initiative présidentielle, l’homme de religion explique sa perception des choses sur un plan strictement théorique en se référant aux préceptes de base de la charia sur ce sujet. Il dit, ainsi, admettre que l’Etat en vienne à décréter le pardon lorsque l’intérêt de la nation exige de sacrifier celui des individus. «Que le pardon soit général ou partiel, il appartient aux initiateurs de cette initiative de décider de la formule. Cela étant, l’amnistie ayant été décidée dans l’objectif suprême de ressouder les rangs de la société, de panser ses blessures et de venir à bout des causes de la discorde, l’intérêt du pardon réside dans le fait que celui qui en bénéficie est censé ne plus commettre le même forfait ou un autre encore plus répréhensible. L’amnistie peut s’avérer nécessaire lorsque la punition du crime par le crime est de nature à engendrer une situation chaotique irréversible. C’est pourquoi nous pensons que le jugement de tous les assassins pourrait créer de nouveaux foyers de tension et de haine qui plongeraient le pays dans une nouvelle spirale de violence», explique notre interlocuteur qui corrobore à chaque fois ses dires par des versets coraniques convenant à chaque situation. La tragédie nationale, qui a endeuillé des dizaines de milliers de familles pendant la décennie précédente, s’inscrit ainsi dans le registre de l’exception qui contredit la règle qui veut que la loi du talion soit appliquée en cas de meurtre prémédité. Ce faisant, explique notre interlocuteur, l’islam confirme sa grandeur de religion de pardon, d’amour et de fraternité. «Face à une question aussi délicate, la décision de décréter une amnistie générale ne pourrait être prise qu’en connaissance de cause et en associant le plus large éventail d’intervenants de la société. L’Algérie se trouve à un virage historique décisif car il s’agit de trouver le remède le plus efficace au mal qui la ronge depuis des années, et dont les retombées sont inappréciables», préconise notre interlocuteur. Ce dernier insiste sur la nécessité de soupeser la démarche d’amnistie générale attentivement à travers ses dimensions et ses conséquences». Quant aux victimes du terrorisme qui peuvent, à juste titre d’ailleurs, s’estimer lésées, ajoute-t-il, l’Etat est dans l’obligation de les indemniser aussi bien sur le plan moral que financier. «L’initiative d’amnistie générale leur ôte le droit de pardonner aux assassins de leurs proches car c’est l’Etat qui se substitue à elles pour le faire. Il doit également se substituer aux bourreaux pour réparer leur tort et s’acquitter de leurs obligations à leur égard», ajoute-t-il avant d’expliquer, versets coraniques toujours à l’appui, que la charia exige de la partie incriminée de s’acquitter de son péché devant la victime. Il s’agit de la «diya» qui détermine l’équivalent de la somme d’argent à verser à la victime par la famille élargie de l’auteur du crime, à charge pour ce dernier de se soumettre à l’exigence de faire le jeûne pendant deux mois consécutifs. «Même si le pardon se fera avec ou sans leur consentement, ce n’est pas pour autant qu’elles méritent le mépris. Il faut s’attendre à ce qu’il y ait des résistances et des réticences de leur part, cela est prévisible, légitime et compréhensible. L’Etat devrait parvenir à les convaincre de la nécessité de sa démarche et leur expliquer que le sacrifice qu’elles font n’est pas vain et est louable, car il a pour finalité l’intérêt suprême du pays.» Pour autant, note notre interlocuteur, «cela ne veut aucunement dire que l’Etat puisse se substituer à Dieu pour pardonner aux auteurs des assassinats. Le pardon décrété par l’Etat est une chose, et le contentieux existant entre l’assassin et son Créateur en est une autre. Le châtiment prévu par la religion en cas de meurtre prémédité s’appliquera toujours à son auteur. La charia prévoit que le pardon absout l’auteur du forfait du châtiment terrestre mais pas du châtiment divin. En définitive, le pardon divin n’appartient qu’à Dieu !», précise l’homme de fiqh. Ce dernier attire l’attention également sur un détail important, à savoir que la charia ne reconnaît que le pardon décidé en position de force et non lorsque celui qui pardonne n’a d’autre choix pour s’en sortir que de pardonner : «Autrement, ce ne serait pas sérieux !» argumente-t-il avant de citer le verset coranique qui y fait référence. L’amnistie générale ne veut pas dire réconciliation nationale, avertit-il également : «Nos hommes politiques ont tendance à faire l’amalgame entre le pardon et la réconciliation, alors qu’il s’agit de deux concepts complètement différents, et la presse a toujours reproduit cette confusion. Dans le cas qui nous intéresse, le pardon est décidé par l’Etat à la place des victimes alors qu’une réconciliation suppose que deux ou plusieurs parties ont abouti à une sorte de compromis en faisant chacune des concessions sur ses propres revendications ou droits. Ce compromis ne suppose pas un quelconque pardon car chacune des parties estime avoir raison. Or, on n’en est pas à ce stade-là.» Interrogé sur la portée de cette initiative, notre interlocuteur reconnaît «ne pas être en mesure d’anticiper les choses, mais dit espérer que cela contribuera à faire revenir définitivement la paix dans le pays», conclut-il. M. C.
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