AN II DE LA CHARTE: HEURS ET MALHEURS DE LA RÉCONCILIATION

Quel bilan?

L'Expression, 27 Septembre 2007

Peu loquaces sur les résultats de la réconciliation, les autorités se sont suffi d’affirmer que le bilan est plutôt «positif».

Le processus de la réconciliation nationale bouclera ce samedi sa deuxième année. Depuis son adoption par voie référendaire, le 29 septembre 2005, beaucoup d’encre a noirci les feuilles de papier et autant d’eau a coulé sous les ponts.
Les autorités officielles, censées établir un bilan périodique, n’en soufflent mot. De ce côté-là, on se contente d’affirmer que le bilan est plutôt «positif», comme ne cesse de le clamer, à cor et à cri, le ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales, Noureddine Yazid Zerhouni.
Le chef du gouvernement, Abdelaziz Belkhadem, qui a déclaré, il y a de cela une année, qu’un bilan est en préparation, n’a depuis porté à la connaissance des citoyens aucun élément concernant ce dossier. Cette opacité n’a pas été sans laisser libre cours aux spéculations les plus folles. Ce qui rend la gestion de cet épineux dossier plus difficile que jamais. Cet état de fait est d’ailleurs reconnu par le chef de l’Exécutif qui, lors de l’une de ses sorties médiatiques, avait avoué que des problèmes relatifs à l’application sur le terrain de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, ont été rencontrés.
Quelles sont ces entraves? A quoi sont-elles dues? Aucune réponse à même d’éclairer l’opinion publique n’a été fournie. En dépit des estimations, trop optimistes, du premier responsable de la Sécurité nationale, il n’en demeure pas moins que sur le terrain, les actes terroristes n’ont eu de cesse de se multiplier, comme en témoignent les derniers attentats. Cela explique le pourquoi de la poursuite de la lutte antiterroriste jusqu’à l’éradication compète de ce phénomène, devenu planétaire.
D’autre part, le président de la Commission nationale consultative pour la protection et la promotion des droits de l’homme (Cncppdh), Me Farouk Ksentini, affirme que 18.000 familles victimes de la tragédie nationale ont été indemnisées. Dans le même chapitre, le ministre de la Solidarité nationale, Djamel Ould Abbès, a révélé, lors de son audition, mardi dernier, par le chef de l’Etat, que son département a jusqu’à présent consacré une enveloppe budgétaire de plus de 15 milliards de dinars pour l’indemnisation des familles victimes de la tragédie nationale, et celles ayant un membre impliqué dans des actes terroristes et aux familles nécessiteuses.
Rappelons que cette cagnotte a été octroyée au ministère de la Solidarité nationale, dans le cadre de la loi de finances complémentaire de l’année 2006. Abstraction faite de ces chiffres qui, dans la bouche de certains, reviennent comme un leitmotiv, les observateurs ne manquent pas de souligner la complaisance ayant émaillé la prise en charge du dossier de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. En prenant en charge le côté sécuritaire et le côté indemnisation des victimes de la tragédie nationale, les pouvoirs publics tendent à ignorer qu’on ne peut venir à bout du terrorisme, ni réussir à appliquer les lois contenues dans la Charte, sans une réelle prise en charge des problèmes cruciaux auxquels font face les citoyens.
Il est vrai maintenant que d’aucuns estiment que le retour de la paix et de la sécurité reste un élément essentiel au développement économique. Cependant, cela ne peut se faire sans le règlement de la crise sociale qui assomme le peuple algérien.
Le chômage, la précarité, la pauvreté sont autant d’éléments susceptibles d’alimenter les maquis tout en faisant obstacle au retour de la stabilité et de la paix dans le pays.
C’est dire que la lutte contre le terrorisme demande un travail assidu en amont et en aval sur les causes du terrorisme, il ne s’agit pas seulement de prendre en charge ses effets, qui sont souvent destructeurs.

Hakim KATEB


AN II DE LA CHARTE: HEURS ET MALHEURS DE LA RÉCONCILIATION

Le constat des partis politiques

L'Expression, 27 Septembre 2007

Pendant que certains appuient la démarche du président de la République, une partie de la classe politique continue à la rejeter.

La classe politique nationale est partagée. Le bilan de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale ne fait pas l’unanimité. C’est entre satisfaction et mécontentement que se balancent les formations politiques. Deux ans après l’adoption de la Charte, le parti du Mouvement de la société pour la paix (MSP) tire un bilan positif. «La réconciliation nationale reste l’unique et la seule issue pour sortir le pays de la crise», nous a déclaré le président du groupe parlementaire, Issad Ahmed.
Pour lui, il n’y a pas d’autres issues que celle de la réconciliation nationale. Pour preuve, la situation du pays s’est nettement améliorée. «Nous avons senti le fruit sur le terrain», indique notre interlocuteur.
Sans revenir à la période de la tragédie nationale, M.Issad se contente de dire que la situation actuelle n’est plus celle de 1998. Il est vrai que le résultat n’est pas atteint à 100%, estime-t-il, il n’en demeure pas moins que le processus a permis à l’Algérie de franchir une étape importante, selon le représentant du MSP. Le parti de Soltani reste convaincu de l’aboutissement de la réconciliation nationale. Le nombre des repentis parle de lui-même. «Chaque arme qui se tait c’est une avance vers la paix», souligne M.Issad.
S’expliquant sur les derniers attentats qui ont frappé le pays, notre interlocuteur affirme que «ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie». Le MSP espère qu’avec le processus de réconciliation notre pays aboutira à l’éradication définitive du phénomène. Même constat tiré par le parti du RND.
Pour lui, le résultat ne peut être que positif vu la situation qu’a traversée le pays. «La réconciliation est un objectif qui n’a pas de limite dans le temps», a indiqué, M.Chihab, député du RND. Ce qui compte, explique-t-il, c’est la détermination de l’Algérie à lutter contre ce fléau. «Malgré les derniers attentats notre foi est inébranlable», a déclaré le représentant du RND..
Pour le Parti des travailleurs, il est difficile d’établir un constat en l’absence de statistiques officielles. «Il y a une nette amélioration, et ce, même si la situation reste complexe», constate M.Tazibt député du PT.
Ce dernier reconnaît lui aussi, toutefois, que les choses ont changé depuis deux ans. Cependant, selon lui il reste beaucoup à faire pour sceller définitivement toutes les séquelles. Les indemnités, les disparus sont autant de problèmes à régler. La porte-parole du PT, Louisa Hanoune, exige la nécessité d’établir un bilan sur l’application de la charte pour avancer dans le règlement définitif de la crise. Pendant que certains appuient la démarche du président de la République, une partie du microcosme politique continue à la rejeter.
Le parti de Saïd Sadi campe sur la même position qu’il y a deux ans. S’expliquant sur ce sujet, le président du groupe parlementaire du RCD, Djamel Ferdjalah, affirme que la réalité démontre tout le contraire. «Le bilan est encore lourd», résume-t-il en quelques mots. «La charte pour la paix n’a pas atteint ses objectifs», estime-t-il. Le parti de l’opposition, qui a boycotté le projet, pense toujours que celui-ci «n’est pas la meilleure voie pour rétablir la paix et la stabilité». Le vieux parti de l’opposition du Front des forces socialistes (FFS) est du même avis.
Le FFS, qui a boycotté la Charte, reste ferme sur les principes qu’il a défendus jusqu’ici. Son leader, Hocine Aït Ahmed, a appelé lors du 4e congrès du FFS à l’ouverture d’un débat national regroupant toutes les catégories de la société pour trouver une solution nationale à cette crise.

Nadia BENAKLI


AN II DE LA CHARTE : HEURS ET MALHEURS DE LA RÉCONCILIATION

ME FATIMA BENBRAHEM
«Al Qaîda est exclue de la Charte pour la paix»

27 Septembre 2007

Les crimes commis en Algérie par ce groupe seront punis par les textes internationaux portant sur la lutte contre le terrorisme.

«La charte est la dernière main tendue par l’Etat aux terroristes. C’est aussi l’ultime voie interne pour régler la crise sécuritaire qui frappe le pays de plein fouet depuis plus d’une décennie. Le ralliement du Gspc à Al Qaîda en septembre 2006 a tout changé.» C’est ce qu’a déclaré à L’Expression Me Fatima Benbrahem avocate. Désormais, les crimes commis en Algérie et revendiqués par d’Al Qaîda au pays du Maghreb seront punis par les textes internationaux portant sur la lutte contre le terrorisme. «Une panoplie de textes juridiques ont été élaborés dans le cadre de la lutte mondiale contre le terrorisme. L’allégeance du Gspc à Al Qaîda, qu’elle soit prouvée ou non, l’exclut de facto des bénéficiaires de la réconciliation nationale.»
La sécurité du pays n’est donc plus une question interne. «Elle l’était lorsque des attaques et même des massacres furent commis par un groupe inconnu, sans poids sur le plan international. Mais actuellement, une bombe artisanale posée dans un coin perdu du pays, même si elle ne cause aucune victime, attire l’intérêt de la communauté internationale, sachant qu’elle s’inscrit dans un plan qui vise la déstabilisation de la paix mondiale.» Cela ne constitue-t-il pas une interférence dans les affaires internes du pays? «Non» confirme la juriste, qui rappelle que «l’Algérie a ratifié tous les textes sus-cités.» Autrement dit, «elle a adopté, d’une manière souveraine l’arsenal juridique de lutte contre le terrorisme». Les textes d’application de la réconciliation nationale, dans ce cas-là, sont-ils devenus caduques? «Pas tout à fait», précise Me Benbrahem. «Le président de la République peut toujours recourir à l’article 47 qui lui permet de prendre des mesures additives. Mais cela nécessite plusieurs années.» «Pour passer de la concorde à la réconciliation nationale, ajoute-t-elle, il nous a fallu six ans. Le dossier est extrêmement sensible.»
Dans un autre chapitre, notre interlocutrice précise que malgré l’expiration du délai officiel ayant trait à la repentance, il faut le savoir pour six mois, la porte de la repentance reste toujours ouverte. «Les juristes militent depuis l’adoption de la charte pour étendre les délais de la repentance afin de permettre à un nombre plus important de terroristes de déposer leurs armes», souligne-t-elle.
Si le président n’a pas utilisé ses prérogatives pour répondre à la préoccupation des juristes, il n’en demeure pas moins qu’il a approuvé «notre point de vue, lors de ses différents discours adressés à la nation.» «Ces orientations politiques constituent une base juridique pour les juges chargés de traiter les dossiers de la réconciliation.»
Par ailleurs, Me Benbrahem considère que la Charte pour la réconciliation nationale est «magnifique» et traite «tous les aspects de la crise, à quelques exceptions près. Il permet le règlement pacifique de la crise.» Mais le problème se pose, selon la même source «dans la lecture que font les différentes parties qui interviennent dans l’application de la loi sur le terrain». «Il faudrait qu’on règle définitivement ce problème pour freiner la recrudescence des crimes.» Parmi les problèmes que la juriste pose, l’on citera, notamment celui de «l’inefficacité» des commissions de probation. Ces commissions sont constituées de juristes, de psychologues et de sociologues chargés de suivre chaque cas de repenti. L’absence de suivi a amené beaucoup de repentis «à reprendre le chemin du maquis.»

Achira MAMMERI


AN II DE LA CHARTE: HEURS ET MALHEURS DE LA RÉCONCILIATION

Les repentis ont-ils un avenir politique?

27 Septembre 2007

L’exemple de la Turquie est là pour rappeler que la démocratie est possible à l’ombre de l’Islam.

La situation sécuritaire en Algérie revient au premier plan des préoccupations des dirigeants du pays et de l’ensemble de la classe politique. Les citoyens assistent, impuissants, au retour imprévu des images dramatiques de la tragédie nationale. Des analyses sont faites çà et là pour tenter d’expliquer cette recrudescence inquiétante de la violence armée. Le terrorisme qu’on annonçait vaincu ressurgit.
Avec un autre visage. D’autres moyens. D’autres parrains et d’autres acteurs aussi. L’époque du FIS dissous des années quatre-vingt-dix qui avait initié la lutte armée en écumant les maquis et les villes a laissé place à une autre génération. Celle des kamikazes recrutés à l’âge où l’on prend le chemin de l’école. Désormais, les terroristes qui font régner la terreur sont des chérubins.
Nos enfants. Les enfants de l’Algérie des années 2000. La Réconciliation nationale a ramené le pays du néant. Elle a ouvert des horizons de paix à un pays tiré par une force inouïe vers l’abîme. Reste à consolider l’assise politique de cette solution à l’algérienne en consolidant ses aspects positifs. Là se pose la question du rôle que pourraient jouer les anciens mentors du terrorisme en Algérie revenus au droit chemin de la paix: les repentis.
Ce geste de repentance ne l’ont-ils pas fait par conviction? Leur mission s’est-elle terminée le jour où ils ont déposé les armes ou peuvent-ils rendre service à la patrie à laquelle ils sont redevables? Certains parmi eux ont changé de secteurs d’activité en versant carrément dans le commerce et les affaires, d’autres, par contre, sont convaincus que leur place est dans l’arène politique. Un droit garanti par la Constitution.
Certes, les textes de la réconciliation nationale ont statué sur leur sort et leur avenir, mais il se trouve qu’une certaine catégorie revendique toujours un retour à la vie normale.
Un statut de citoyen à part entière qui s’exprime par une participation à la vie politique. Les ex-dirigeants du FIS dissous, dont ceux de l’AIS, l’ont maintes fois réclamé. Les ex-émirs Madani Mazrag, Kertali, Mustapha Kebir (le frère de Rabah Kebir) et Ahmed Benaïcha revendiquent toujours leurs droits politiques.
Parmi eux, des candidatures ont été proposées au FLN à l’occasion des dernières élections législatives du 17 mai. D’autres partis tels El Islah, MSP et Ennahda se proposaient de miser sur les ex-éléments du FIS dissous pour gagner des sièges à l’APN. Les cadres de l’ex-FIS résidant dans le pays ou installés à l’étranger tels que Rabah Kebir, Boukhamkham, Djeddi et Ali Benhadj militent toujours pour un retour sur la scène politique sous une forme ou une autre. L’été dernier on a même annoncé la probabilité de la création d’un parti politique sous la houlette de Rabah Kebir. Les réactions virulentes d’une certaine classe politique et l’intransigeance du gouvernement sur la question ont freiné net cet élan.
Mais rien ne dit que le dossier est clos, malgré les déclarations répétées des politiques en charge de la gestion des affaires du pays. La solution préconisée par le pouvoir de traiter avec une certaine tendance politique de l’Islam politique a montré ses limites.
Le MSP ne jouit plus de la sympathie de la masse des électeurs. Le parti de Djaballah est miné par des querelles intestines et En Nahda, depuis le départ de Djaballah, n’est que l’ombre de lui-même.
Les islamistes repentis n’ont jamais cessé de revendiquer le droit à l’activité politique. Ils sont certes, les premiers responsables de la tragédie nationale mais ils soutiennent ne pas être les seuls. D’autres acteurs ont tout fait ou n’ont, plutôt, rien fait pour éviter au pays d’entrer dans le cercle infernal de la violence terroriste.
Les témoignages apportés par les anciennes figures ayant dirigé le pays durant la crise du début des années 90, dont ceux de Belaïd Abdesselam, sont révélateurs.
La question de la participation des repentis à la résolution de la crise politique en Algérie est une piste qui sera tôt ou tard sera explorée.
D’autant plus que ces derniers ont montré leur volonté de remédier aux conséquences néfastes nées de leurs agissements.
Faut-il pour autant les croire sur parole? Les mécanismes juridiques et institutionnels sont justement faits pour être des garde- fous afin de contrer toute déviation. La problématique mérite au moins d’être posée avec courage et sans démagogie.
L’ANP est le premier garant des engagements pris par les postulants au retour au jeu démocratique. Cette institution reste la seule capable d’amarrer le pays aux rivages de la paix durable. L’exemple de la Turquie est là pour nous le faire rappeler. La démocratie à l’ombre de l’Islam et non pas de l’islamisme est une solution qui a fait ses preuves en terre d’Islam.

Kamel BENMESBAH

 

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