Alger, le référendum à bulletin unique

Le vote, aujourd'hui, pour le oui à la charte pour la paix et la réconciliation nationale a été verrouillé par le pouvoir.

Par Christophe BOLTANSKI, Alger envoyé spécial, Libération, 29 septembre 2005

Assises le long du mur, les mains accrochées aux grilles, elles sont rassemblées comme chaque mercredi devant le palais du Peuple, place Addis-Abeba. Elles serrent dans les replis de leurs robes la photo, écornée à force d'être produite, d'un fils ou d'un père enlevé par les services de sécurité et depuis disparu. À la veille d'un référendum destiné à «tourner la page de la violence», les «folles d'Alger» ne désarment pas. Face à ceux qui leur commandent l'oubli, elles continuent de réclamer la «vérité». Rejetant le projet de charte «pour la paix et la réconciliation nationale», soumis aujourd'hui au scrutin, elles ne peuvent faire campagne. «Pas de tracts !», vient d'ordonner un policier. La semaine précédente, un père de disparu, Mouloud Arab, 75 ans, a été arrêté, traduit en justice et poursuivi pour «atteinte à l'intérêt national», pour avoir distribué une brochure appelant à voter non. A Constantine, jeudi, cinq mères ont voulu pénétrer dans un meeting du président Abdelaziz Bouteflika. Elles ont été bastonnées et emmenées au poste.

«Attention». «Avant même le vote, ils commencent à nous menacer. Après, ce sera pire», prédit Hassan de SOS Disparus. L'autre jour, sur son cellulaire, il a découvert un texto: «Ils t'ont pas encore pris ? Attention.» Fatima Nekrouf, qui tient le bureau d'Oran de l'association, a reçu un coup de téléphone anonyme encore plus explicite : «Tu vas disparaître, comme ton père.»

C'est une étrange campagne qui s'achève en Algérie. D'un côté, ses dirigeants prônent sur tous les tons «l'amour et la fraternité», une «paix sans vainqueur, ni vaincu». Invoquant «un devoir divin», ils promettent le pardon à ceux qui n'ont pas encore déposé les armes, des indemnités aux familles de victime, de l'argent, voire du travail, aux terroristes repentis. De l'autre, ils empêchent tout débat contradictoire, menacent de représailles leurs adversaires et renouent avec la rhétorique d'une guerre qu'ils affirment vouloir clore une bonne fois.

Sur les murs de la capitale, seul le oui s'étale. Au JT du soir, les corps constitués se succèdent pour appuyer la charte comme on remplit un devoir patriotique. Petits commerçants, entreprises de transports, marins-pêcheurs proclament leur soutien par le biais d'encarts publicitaires ou de banderoles.

Les partisans du non, en revanche, sont réduits au silence. La police embarque leurs militants lorsqu'ils tentent de coller des affiches. La radio et la télévision les ignorent. «Quand on demande une salle, on nous dit qu'elle est déjà prise», indique Mammeri Djoudi, sénateur du Front des forces socialistes (FFS). La Ligue algérienne de défense des droits de l'homme, hostile à la charte, n'a obtenu le droit de tenir son congrès la semaine dernière qu'à la dernière minute. «On a invité des organisations internationales, elles n'ont pas eu de visa», déclare son président, Ali Yahia Abdenour.

La presse s'autorise des critiques, mais, cible de procès à répétition intentés par le pouvoir, elle pèse ses mots. Le directeur du Matin , Mohamed Benchicou, pourfendeur du Président, croupit depuis un an en prison. «Ces journaux, utiles lorsqu'ils se faisaient les porte-voix des éradicateurs, sont passés de mode», selon un ancien ministre.

Amnésie. «La question est posée sans l'être. Il y a un seul discours monolithique, qui rappelle les années du parti unique», s'écrie un intellectuel. Pourtant, les opposants à ce projet ne manquent pas. Des patriotes, ces citoyens armés par l'Etat, aux familles de disparus, en passant par le FFS ou le MDS (Mouvement démocratique et social), tous dénoncent une amnésie d'Etat et l'impunité accordée aux coupables de tous bords.

«On demande aux Algériens d'effacer quinze ans de leurs mémoires», s'insurge un cadre du FFS. Une table rase qui rappelle la geste imposée après la guerre d'indépendance. «Si on fait silence sur cette période de l'Histoire, les archives des tribunaux, de la Sécurité militaire, seront interdites d'accès, comme le sont encore celles de l'Armée de libération nationale», redoute un universitaire.

Malgré le pardon annoncé, pas un protagoniste de cette «tragédie nationale», qu'il soit islamiste ou général, n'a fait repentance. D'où ce goût amer. Dans ce théâtre d'ombres qu'est l'Algérie, «on mime maintenant la réconciliation», lâche la journaliste Salima Ghezali.

La fin officielle de l'état de guerre ne devrait même pas entraîner la levée de l'état d'urgence. «Cela ne figure pas dans l'agenda», admet l'avocat Miloud Brahimi, fervent défenseur du oui. Au-delà des calculs politiques de Bouteflika, qui, avec ce plébiscite, lorgne un troisième mandat, «cette charte, foncièrement, ne débouche sur rien, estime un ancien haut responsable. Elle n'aborde ni le passé, ni l'avenir et assène qu'au présent nous sommes tous frères. Les crises sont toujours fécondes. Pas chez nous. Elles engendrent une société encore plus fermée et archaïque».

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