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Les rares habitants rescapés du massacre insistent sur le présent au détriment du passé Bentalha ou les meurtrissures d’un oubli de Hay El DjillaliPar Saliha Aouès, La Tribune, 9 février 2005 Bentalha, un jour comme un autre. Morose, ordinaire, sans fard. Entre hier et aujourd’hui que de l’anodin ! Au cœur du village meurtri, Hay El Dijllali, le martyr, se heurte à l’indifférence des autorités communales, en lesquels les villageois ont cru, les promesses des élections aidant. Puis rassérénés par les visites officielles en janvier 2004 du président de la République puis par celle de la ministre de la Culture, Mme Khalida Toumi. Ces responsables, d’après les témoignages des citoyens embourbés dans chaussées et trottoirs boueux et truffés de nids-de-poule, n’y ont vu que du feu. La visite ayant eu des paravents dressés par les responsables locaux, à la limite de la ville. «Rendue propre, aux rues praticables du jour au lendemain, pour avoir été nettoyées, bitumées la veille, les magasins sur la façade externe fermés dans leur totalité, donnant l’impression d’un village déserté par ses habitants.» Dans le haouch, l’émotion demeureD’ailleurs, tous pensent que Bentalha, c’est la rue nationale. Bentalha, c’ est son intérieur, ses chaumières en tôle ondulée bordant l’oued, ce sont ses maisons avec encore sur portes, fenêtres et murs des impacts de balles. Ce sont également de nouveaux locataires qui ont racheté les habitations aux originaires du haouch après que le départ ou le meurtre de leurs locataires lors du «génocide» commis sur ses habitants voici huit ans… un début d’ automne de l’année 1997, plus précisément, se souvient-on, dans la nuit du dimanche 22 au lundi 23 septembre. La voix étranglée par l’émotion, il l’ accompagne d’un geste ferme qui sangle le front, pour dire cette mémoire qui garde encore vivace des parts entières de ce qu’il est advenu en une nuit de leur vie, de leur logis, de leur famille, de leur avenir. Un tout, toute l’ existence de tous ceux qui ne s’en sont pas allés ailleurs, faute d’ alternative, par défi ou lassitude peut-être aussi. C’est le cas de Ali, Boualem, Si Mustapha, des parents de Saïd et Safia, de ceux de Younes et de Hadjer, dont la mère ne veut pas se prononcer sur ce qu’il faut faire pour que le futur, sans être oublieux, soit conciliant. C’est que tout ça n’est que politique et elles, en femmes au foyer, elles ne savent pas quoi dire, surtout en l’absence du mari qui a le premier et le dernier mot et qui, de surcroît, est plus à l’affût de ces choses politiques. Même si la mère de Younes et de Hadjer détourne la conversation pour faire une fixation sur les rues qui ne sont pas entretenues. Elle se plaint de ses mains usées par la serpillière à courir derrière les traces de boue et de poussière éparpillées à travers son logis toute la journée. La concorde nationale, la réconciliation, l’amnistie, très vague pour elle. Mais elle questionne en une moue feinte : «Pardonner à qui ? Ceux qui ont tué ? Oui, pourquoi pas ? Après tout, ils avaient raison, ‘‘kanou ala haq’’, car ceux qui en sont arrivés à cette solution ont eu leur raison, si on revient à l’ex-FIS, il a gagné aux élections et on l’a empêché d’arriver au houkm, alors… oui j’irai voter pour dire oui, la dernière fois que je l’ai fait, c’était en 1991 ! mais bon, il nous faut des rues bien entretenues pour circuler, c’est l’ essentiel aujourd’hui !» Un après-midi à la lisière de Bentalha, sale, anarchique dans l’urbanisation de la petite ville abandonnée à des citoyens qui semblent hors du temps et de l’espace dans lesquels ils évoluent dans la boue, les ordures, les regards béats, les chaussées sans goudron, les trottoirs inexistants, les revendeurs ambulants aux charrettes chargées de légumes et fruits, les habitations à trois et quatre étages avec garages, aux piliers dressés vers le ciel en attendant le prochain étage, la brique en muraille, les murs faïencés, dalle de sol… voilà Bentalha qui a vu depuis 1997 édifier des logements que des sinistrés des inondations de Bab El Oued de 2001 et du séisme de Boumerdès et d’Alger de 2003 ont occupé. Et déjà des transformations à tout bout de champ de l’appartement et des fissures de partout… Après le massacre de l’automne 1997…Vers le centre de prise en charge psychologique, et le siège de la Fondation nationale pour la promotion de la santé et le développement de la recherche (FOREM), une grande et large ruelle en plein centre garni par des bidonvilles. Sur le rôle de ces deux centres, les habitants de Hay El Djillali ne sont pas d’accord. Les uns y trouvent leur compte ayant «bénéficié de soins pour la paix du mental» comme l’entend Si Mustapha, témoin direct de l’horreur de 1997, les autres critiquant le manque de médecins pour tel ou tel mal. Dans la grande rue, des enfants en bas âge se chargent d’écouler le contenu de cartons remplis de sucreries et de friandises. D’autres jouent au ballon, dont Saïd, la mèche remontée sur le front, badigeonnée de gel. Lui veille à ce que sa mère ne commente aucun événement en l’absence du père. Il écoute attentivement ce que sa mère se refuse à dire : «Revenez jeudi, le maître de la maison sera là. Lui s’entend à ces choses-là. Il est instruit.» Elle a juste le temps de regretter sa villa nichée de l’autre côté de Bentalha et qui a été la proie des flammes après avoir été investie par les terroristes. Un sourire triste orne son visage encadré par un foulard que des doigts enserrent autour du cou, nœud sur nœud. Puis, elle ajoute que les vraies victimes sont dans Hay El Djillali, ceux qui ont choisi d’y revenir comme Boualem après une longue désertion ou Si Mustapha, un électricien à la retraite qui n’en est jamais parti, et mieux, a choisi de ne pas faire réparer la vitre de la porte d’ entrée qui a reçu des impacts de balles durant la période chaude vécue par cette contrée à quelques encablures d’Alger, et qui a été nommée à juste réalité «zone interdite» (mintaqa mouharama). Si Mustapha, la cinquantaine passée, confie avoir tout vu de sa terrasse, là où il s’est embusqué avec son fils, jusqu’à l’aube quand les dernières tueries ont achevé le triangle de la mort, coincé entre deux ruelles bordées de maisonnées en construction aujourd’hui ou rénovées après avoir subi des dégâts importants. Si Mustapha indique le seuil cimenté d’une villa où «étaient jetés les uns sur les autres les corps des enfants égorgés au fur et à mesure. Je les revois comme si c’était hier. Je ne peux oublier et je n’oublierai pas. Mais que faut-il faire à présent, sinon verser dans la solution prônée par le Président. S’il y a un référendum, j’irai voter des deux mains ! oui, je dirai oui à 200%. Non que je n’aie pas été touché directement par les affres de ce massacre particulièrement, j’en ai souffert. Je me soigne et me maintiens avec des comprimés et un suivi chez un psychologue autour de séances dans le centre de Bentalha qui a été d’ailleurs édifié à cet effet, prendre en charge les victimes de cette tuerie d’il y a près de 8 ans. Mais je suis d’accord avec cette loi non pas pour pardonner mais pour enterrer le passé définitivement. Aujourd’hui, je dors tranquille et en paix. Je n’ai pas envie de revivre le même cauchemar duquel je ne suis pas remis psychiquement. Le choc est à jamais ancré dans ma tête et pour le restant de ma vie. Et puis, y a-t-il une autre solution, sinon tomber dans le piège de la revanche, de la vendetta qui ne finissent jamais !»Boualem, lui aussi, développe les mêmes arguments. Il dit que «maintenant, plus que jamais, il nous faut regarder devant et loin. Il s’agit pour nous de survivre au passé malgré nous. Mais au moins dans un cadre de vie décent. Après la valse des officiels qui sont venus nous promettre monts et merveilles, on constate que leurs paroles leur emboîtaient le pas à leur départ. Les commis de l’Etat, eux, n’ont cure de notre quotidien et de ce que nous endurons, avec un manque à tous les niveaux. La civilisation s’arrête à la pancarte soignée de bienvenue édifiée à la limite de Barki. Puis, rien, le néant. Même la visite du Président n’a rien apporté. Nous sommes sûrs que les responsables de la commune ont tout enjolivé, laissant croire au premier magistrat du pays que la localité est au mieux de sa situation. Comme on a dû rapporter que tous les dons dont a bénéficié la population après le massacre ont été effectivement versés aux ayants droit. C’est tout faux, on n’a vu que du vent et entendu à la télé et à la radio parler de ces aides humanitaires. Donc, déjà que nous sommes très mal pourvus dans notre vie de tous les jours, que nous ne pensons même pas refuser cette occasion de faire la paix, au moins celle de l’esprit et du corps. Le reste, on se débrouille». Pour la paix et un minimum de cadre de vieD’autres habitants penchent pour la même alternative. Dire oui, pour ne plus avoir à revivre les années rouges. Même ces deux frères qui vont voter s’il y a référendum. L’un dira «oui, parce que perdre 6 membres de sa famille en un court laps de temps, se retrouver sans famille ni maison du jour au lendemain, c’est trop à supporter pour penser à entretenir la haine. Parfois, les coups sont moins douloureux que des paroles blessantes et, à notre propos, il y en a eu… La blessure peut être pansée mais pas les mots… » Son frère, lui, ira voter «non ! Je ne peux pas pardonner à ceux qui ont endeuillé des familles, en ont exterminé d’autres, je ne peux pas oublier ! Qu’ils payent, la paix ne peut s’instaurer et durer que si la justice fait son travail». Dans le village agrandi par des constructions qui émergent de partout, il n’y a de paysage que la boue et la poussière. De timides commerces poussent dans des ruelles embusquées, à l’orée de l’oued bordé de baraques de fortune. Elles sont cachées loin derrière ces bâtisses luxueuses, sans goût, en élévation continue. Ce sont les nouveaux habitants de Bentalha qui ont payé rubis sur l’ongle les anciens propriétaires qui avaient, eux, déserté la contrée, en louant leur habitation à ceux qui avaient fui les régions isolées et sans défense. «Ils ont fui les tueries qui les ont rattrapés ici», commente Si Mustapha.De ces rescapés, il ne reste qu’un homme qui a perdu tous les siens et qui persiste toujours dans Bentalha. On parle de lui avec admiration. Pour son courage et sa détermination. La même qu’affiche Ali malgré deux jambes amputées par l’ explosion d’une bombe, le 20 mai 1997. Il est depuis dans un fauteuil roulant à 51 ans et, pour gagner sa vie, il vend cigarettes et bonbons. Il était employé à la DNC à Sidi Moussa qui a subi les affres de la violence terroriste. Avec cet état de fait, il déclare sans conviction quand même dans la voix qu’il est «pour cette amnistie parce que rien ne sert de garder cette rancœur qui pourrait refaire dégénérer les choses à nouveau. Il y a eu trop de morts, trop de souffrance, trop de malheur…».Pour ces habitants encore meurtris par le passé qu’ils veulent oublier malgré des séquelles certaines, il est temps de passer à autre chose. Ils veulent un peu d’égard pour leur village, de l’entretien à leur cadre de vie, une prise en charge de leur environnement. Si Mustapha explique cette situation par l’ indifférence des autorités qui ne font rien pour l’améliorer en appuyant sur cette «visite filmée des caméras de l’ENTV au lendemain du massacre. Aujourd ’hui, si ces mêmes caméras revenaient prendre des images de Hay El Djillali, on n’y verrait aucune différence». S. A. |
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