Interview

«On ne tourne pas la page en décrétant l'oubli»

Par Christian Makarian et Pierre Ganz, L'Express, no. 2831, La Semaine, jeudi 6 octobre 2005

Ex-président de la section algérienne d'Amnesty International, Madjid Benchikh est professeur de droit à l'université de Cergy-Pontoise et doyen honoraire de la faculté de droit d'Alger

Comment jugez-vous le résultat du référendum sur la paix et la réconciliation nationale en Algérie, qui s'est soldé par plus de 97% de suffrages pour le oui?

Un tel score évoque évidemment les pays à parti unique, où ne s'exprime qu'une seule opinion. Qui peut se dire raisonnablement contre la paix et la réconciliation en Algérie? La question appelle un oui massif. Mais la paix ne peut être ni décrétée ni instrumentalisée. Elle requiert des mesures politiques, économiques et sociales adaptées.

Toujours est-il que cela revient à un véritable plébiscite pour le président Bouteflika...

Organiser un scrutin qui se résume à un plébiscite pour une personne, un système et un parti au pouvoir est en soi une atteinte à la démocratie. Aucune voix d'opposition n'a pu s'exprimer à la télévision ou à la radio.

Il reste que la lassitude du peuple algérien face à l'état de guerre intérieure ne fait aucun doute...

Tout à fait. C'est pourquoi le gouvernement a pu jouer très facilement avec ce sentiment unanimement partagé par la population.

Il semble que la Kabylie se soit néanmoins abstenue à 90%. Pourquoi?

Après tout ce qui s'est passé en Kabylie au cours des dernières années, le chef de l'Etat a joué de la provocation en ignorant, notamment, le point très sensible qu'est l'officialisation du tamazight [la langue berbère].

Abdelaziz Bouteflika a-t-il acquis une nouvelle marge de manoeuvre en donnant satisfaction à l'armée?

Les analyses qui consistent à distinguer l'exercice du pouvoir par le chef de l'Etat de la puissante influence de l'armée ne vont pas au fond des choses. Le chef de l'Etat a toujours été désigné et a toujours gouverné avec l'accord du commandement militaire. Il n'a pas le pouvoir de décider seul des axes stratégiques de la politique nationale.

Le pays est-il réellement pacifié?

Malheureusement, non. Il faudrait pour cela que tous les actes de terrorisme, les violences, les arrestations arbitraires cessent. Pour réaliser la paix, il faut traiter les causes de la guerre. Il n'est pas question de cela dans la charte soumise à référendum. Pis, celle-ci peut même devenir un obstacle, car elle énonce des interdictions qui peuvent s'avérer profondément dommageables pour la paix. Par exemple, si je prononce une conférence sur les raisons de la crise à Alger, sur les violations massives des droits de l'homme par les islamistes et par le commandement militaire, on m'opposera le vote massif du peuple algérien.

Quelle est votre préconisation? Une commission Vérité et Réconciliation, comme on a pu le voir en Afrique du Sud?

J'ai été l'un des rédacteurs d'un appel d'intellectuels pour demander la mise en place d'une commission d'enquête indépendante et sous l'égide des Nations unies. Quoi qu'il en soit, lorsqu'un système politique promulgue des lois ou fait adopter une charte, comme c'est le cas de l'Algérie, pour couvrir des exactions, ce n'est pas une voie d'avenir. On l'a vu en Argentine et au Chili: un jour ou l'autre, ce type de mesure, qui ne trompe personne, atteint ses limites et la vérité éclate. Et, pour que la vérité éclate, il faut commencer par autoriser le débat démocratique. Le pouvoir doit admettre que des erreurs ont été commises au plus haut niveau. Je n'envisage pas une opération vérité comme une série de sanctions à l'égard de ceux qui se sont livrés à des abus de droit ou à des violences. J'envisage surtout la divulgation de réalités enfouies et un ensemble de politiques coordonnées qui permettent, peu à peu, de tourner véritablement la page. On ne tourne pas la page en décrétant l'oubli.

Parmi l'éventail de ses arguments, Abdelaziz Bouteflika s'en est pris à la France, exigeant qu'elle demande pardon pour la guerre d'Algérie. Quel impact populaire ce discours rencontre-t-il?

Bien sûr, il n'est pas question d'éluder les crimes commis pendant la colonisation. Il serait bienvenu, de la part de la France, de tourner le dos à la loi du 23 février 2005, qui tend à glorifier l'oeuvre de la colonisation, et de trouver une formulation qui exprime des regrets à l'égard des massacres qui ont été perpétrés durant la période coloniale. Mais parler de cela alors que le problème à l'ordre du jour concerne les crimes accomplis en Algérie dans le cadre de la guerre civile me semble inacceptable. Abdelaziz Bouteflika croit botter en touche en faisant porter l'attention, de manière facile et peu constructive pour l'avenir des relations franco-algériennes, sur des crimes historiques que presque plus personne ne conteste.

   
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