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(Dossier de
Liberté,
18 novembre 2004)
Amnistie
générale
Controverse autour
d'un projet
Par Saïd
Rabïa
La
question de la teneur de l'amnistie générale
que propose Abdelaziz Bouteflika est un faux débat. Le projet et le
concept étant, a priori, clairs , c'est, en fait, le champ d'application
et la liste des bénéficiaires qui sont, incontestablement, sujets à controverse
même si l'ambiance générale tend vers une sorte d'unanimisme.
Mais un
unanimisme, qui s'avère fragile tant "l'alliance" présidentielle, - et
sa clientèle -, est fondée plus sur des intérêts
de pouvoir que sur un projet politique commun. Comme le décret sur les
victimes de la tragédie nationale promulgué par Zeroual en 1997,
l'initiative du président de la république est, sans doute, elle
aussi, en voie de soulever de vives contestations au sein de la société civile
et de la classe politique. Le consensus, qui avait entouré l'adoption,
en 1999, du texte portant concorde civile, s'est effiloché au fil du
temps. Et Bouteflika n'a visiblement pas les moyens de le reconduire, car son
entreprise, cette fois-ci, semble dépasser le cadre strictement sécuritaire.
L'idée que met en avant le chef de l'État ne relève plus
du simple traitement de l'aspect tragique de la crise pour arriver à la
paix souhaitée, mais elle franchit bien les lignes politique, morale
et les barrières fixées par le devoir de vérité et
les exigences de justice.
Sans oublier la responsabilité politique, reconnue par ailleurs, du
parti dissous dans le terrorisme. Ce sont ces limites-là, d'ailleurs,
que les défenseurs, voire les précurseurs même de l'idée
de réconciliation nationale, ne voudraient pas franchir. Ali Yahia Abdenour
de la ligue algérienne de la défense des droits de l'homme, qui
s'est déjà exprimé sur le sujet, avait souligné le
devoir de justice que nécessite une telle démarche. À quelques
nuances près, le Parti des travailleurs adoptera la même position.
Djoudi Djelloul, son député, qui s'exprimait avant-hier dans
les colonnes du quotidien El-moudjahid, qui a consacré cinq pages au
thème de l'amnistie générale, posera des préalables à la
politique de Aldelaziz Bouteflika en affirmant que sa formation privilégie
l'ouverture des dossiers en suspens, entre autres celui des disparus, des droits
de l'homme et des réformes économiques. Pour lui, la paix, la
sécurité et la stabilité passent inévitablement
par le règlement de ces dossiers. Les familles des disparus regroupées
dans l'association SOS disparus rejettent, elles aussi, l'offre du locataire
d'El-Mouradia tant la vérité n'est pas dite sur le sort de leurs
enfants. "Il n'y aura pas d'amnistie générale si le voile n'est
pas levé sur cette question", martelait une mère d'un disparu
au lendemain de l'annonce du projet de Bouteflika la veille du 1er novembre.
Mais, contre toute attente, la contestation est venue de la présidente
de l'association nationale des familles victimes du terrorisme, Fatma-Zohra
Flici, néanmoins députée du RND, un parti dont le secrétaire
général dit assumer le programme du président de la République.
Elle déclare que "les gens qui ont commis des crimes doivent répondre
de leurs actes et être jugés, et libre après au président
de décréter l'amnistie. Il faut d'abord que les attentats cessent
pour parler sérieusement d'amnistie." L'élue du parti de Ahmed
Ouyahia espère que "le peuple algérien ne lavera pas les criminels
de leurs actes". "Et si c'est le cas, ajoute-t-elle, les familles des victimes
du terrorisme ne se reconnaîtront point en l'Algérie." S'agit-il,
en fait, de son propre point de vue ou d'une opinion que partage la majorité des
responsables de son parti ? Une chose est sûre, après l'évocation
d'un probable projet d'amnistie à l'occasion du cinquantième
anniversaire du déclenchement de la Révolution, des voix se sont
fait entendre pour dire non à une initiative qui s'apparente d'emblée à une
forme d'absolution du terrorisme ou demandent du moins des explications sur
les véritables visées du chef de l'État. Le pavé,
jeté dans la mare, réanime ainsi la classe politique et réveille
de leur torpeur des voix étouffées depuis la dernière élection
présidentielle qui a même bouleversé l'ordre politique
dans le pays.
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Mme
Chérifa Bouatta à Liberté
"Beaucoup
de familles sont dans l'impasse"
Propos
recueillis par Hafida Ameyar
La présidente de la Sarp oppose l'énonciation
d'une loi à l'agresseur et l'agressé, pour sortir de la sphère
de la confrontation.
Liberté : Que retenez-vous en tant que professionnelle
de la proximité avec les victimes du terrorisme ?
Mme Chérifa Bouatta : La proximité avec les victimes nous a instruits
sur la nature de la violence qu'ont eu à subir des populations résidant,
pendant la dernière décennie, dans une région qualifiée
par la presse de "triangle de la mort". Les victimes ont, d'une part, subi
des traumas cumulés, des pertes multiples, des deuils traumatiques,
des privations, des contraintes et des spectacles horribles (avoir vu des cadavres étêtés,
des corps mutilés) et, d'autre part, vécu plus de dix ans sous
un régime de terreur. En tant que psychologues de la Sarp, nous ne pouvions
rester indifférents aux douleurs des personnes touchées par les
violences.
Qu'avez-vous appris, notamment lors de vos contacts avec les
familles de disparus ?
Il y a quelque chose de l'ordre du deuil qui ne s'est pas faite, qui ne peut
pas se faire s'il n'y a pas de débat. Les familles sont hantées
par le "fantôme" du disparu. Elles se demandent où il se trouve,
s'il est encore vivant ? La culture intervient beaucoup dans la question du
deuil. Le psychologue est un partenaire qui permet à ces personnes de
dire quelque chose sur les disparus, mais seul, il ne peut rien faire, car
c'est un problème de société. Il est nécessaire
d'ouvrir un débat sur ce problème. Il faut que les personnes
qui n'ont pas retrouvé les corps disparus aient des sépultures,
un lieu ou un espace pour venir se remémorer et se recueillir, c'est-à-dire
une reconnaissance sociale.
Que sont devenus les enfants témoins d'assassinats et de massacres
collectifs ?
Dans la plupart des cas, les enfants de familles traumatisées ne peuvent
que souffrir et développer souvent des troubles psychotraumatiques,
parce qu'un enfant seul ça n'existe pas. Pour qu'un enfant évolue "normalement",
il faut qu'il ait auprès de lui et avec lui des adultes, des parents,
en bonne santé mentale. Cet enfant a également besoin d'évoluer
dans un environnement social, où les repères sont clairs pour
lui, c'est-à-dire les questions fondamentales, relatives au bien et
au mal.
Si amnistie
il y a, quelles seraient, selon vous, ses conséquences
sur les victimes du terrorisme ?
L'amnistie est une décision politique. Je retiens en tant que professionnelle
qu'en Algérie, il y a eu des déchirures, des ruptures à plusieurs
niveaux, qui ont touché des individus, des familles et les liens sociaux.
Pour qu'il y ait réparation à l'échelle nationale, la
présence d'un tiers, en plus de l'agresseur et l'agressé, est
nécessaire. Le tiers serait la loi, l'énonciation d'une loi,
qui permettrait aux deux parties dans l'adversité, dans le conflit,
de retrouver quelque chose de l'ordre du vivre ensemble. La dualité est
mortifère, c'est-à-dire qu'on est dans la confrontation. Le tiers
permettrait ainsi de sortir de la dualité, pour accéder à des
niveaux d'organisation et de structuration sociale et psychologique plus qualitatifs.
Croyez-vous
vraiment à la
paix entre victimes du terrorisme et familles de disparus ?
Oui, j'y crois en tant que citoyenne. Mais, je suis consciente de ce que
ces personnes ont vécu comme douleurs, comme pertes, de ce qu'elles étaient
et de leur passé, et de leurs difficultés à se projeter
dans l'avenir. Beaucoup de familles sont encore dans une espèce d'impasse,
où l'avenir n'existe pas. Elles vivent avec leurs fantômes et
leurs morts.
--------------------------------- Ali
Merabet, président de l'association des familles
des personnes enlevées par les terroristes
"Nous proposons une justice de transition au Président"
Propos recueillis par Nadia
Mellal
Liberté : Que pensez-vous de la proposition du président
de la république de soumettre à un référendum l'initiative
d'une amnistie générale ?
Ali Merabet : Du moment que cette amnistie générale va intervenir
après la concorde civile et la grâce amnistiante, nous considérons
que ces deux initiatives ont échoué. Aussi, à nos yeux
le fait de solliciter un référendum pour passer l'amnistie générale
est aussi un aveu d'échec. Parce qu'il ne peut y avoir d'amnistie à l'endroit
de gens qui tuent encore et qui n'ont rien demandé, même pas cette
amnistie. Je peux vous dire également que cette amnistie sera d'ores
et déjà un échec patent, parce qu'on n'a tout simplement
pas donné la parole aux victimes du terrorisme.
C'est
au président de la république
que vous faites allusion ?
Exactement. Le président de la république n'a jamais écouté les
victimes du terrorisme. Sans écouter les victimes, il n'y aura pas de
justice dans ce pays. Tous les algériens veulent la justice, mais les
moyens de faire revenir la paix ne sont pas les bons car l'on ne consulte pas
les premiers concernés. Même si ces gens-là ont peur d'appliquer
la justice à proprement parler, il y a ce qu'on appelle la justice de
transition.
La justice de transition ? De quoi s'agit-il au juste ?
Dans des circonstances particulières que vit un pays, il y a possibilité d'instaurer
une justice spécifique s'appliquant uniquement à cette période.
C'est
en direction du président de la république
que vous formulez cette proposition de justice de transition ?
Exactement. C'est bien au président que nous proposons cette justice
de transition, qui a, par ailleurs, eu lieu en Asie, en Afrique du sud et en
Amérique latine. À travers notre proposition, nous voulons que
les terroristes qui ont commis des crimes passent devant des instances juridiques
ou des commissions spéciales créées par cette justice
de transition pour reconnaître leurs crimes. Même si cela ne devrait
pas être automatiquement traduit par leur emprisonnement. Les victimes
du terrorisme, quant à elles, devront également passer au sein
de ces instances pour s'exprimer et être écoutées. Il est
important que les victimes soient écoutées. Parce que jusque-là les
coupables ont eu beaucoup plus de droits que les victimes. Et avec cette justice
de transition, cette tendance sera inversée. L'écoute de la victime
est une sorte de thérapie pour elles : d'une part, cette écoute
est une réparation psychologique et, d'autre part, elle aura la
reconnaissance de sa qualité de victime.
Pourquoi
pensez-vous d'ores et déjà que l'amnistie
générale, même soumise à un référendum,
sera un échec ?
Parce que la décision d'amnistier les terroristes ne peut pas se prendre
de façon unilatérale. Ensuite, il n'appartient ni au président
de la république de décréter une amnistie générale
ni au peuple de l'approuver. Parce que le peuple ne peut pas dire non à la
paix, mais ce n'est pas lui qui est directement concerné par l'amnistie.
C'est bien les victimes du terrorisme qui sont impliquées au premier
plan dans cette affaire et c'est à elles de décider de ce genre
d'initiative.
Cela dit, nous ne sommes pas têtus et nous ne faisons pas de l'opposition
pour l'opposition. Nous voulons la paix comme tout le monde, mais pas de façon
unilatérale et en ignorant les victimes.
Donc vous
demandez au président de vous consulter ?
C'est bien cela et nous réclamons la parole. De toutes les façons,
tout ce que fera le président de façon unilatérale ne
réussira pas. Si le président veut définitivement tourner
la page du terrorisme, il n'a qu'à consulter les victimes sur la façon
de ramener la paix et sur le devoir de justice et de mémoire.
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Le docteur
Rachid Tlemçani à Liberté
"Le référendum
risque d'être une autre supercherie"
Propos
recueillis par Hafida Ameyar Le
Dr Rachid Tlemçani est enseignant-chercheur à l'Institut
des sciences politiques et des relations internationales, à Alger. L'auteur
de "Élections et Élites en Algérie" se livre sur la politique
de la réconciliation.
Liberté : Le président de la République
a laissé entendre dernièrement la possibilité d'une amnistie
générale qui pourrait se décider par voie référendaire.
Qu'en pensez-vous ?
Dr Rachid Tlemçani : Avant de parler d'amnistie générale,
il est judicieux de rappeler les grandes lignes du bilan chiffré des
douze années de terrorisme : plus de 100 000 morts dont plus de 3 000
agents de l'ordre, 14 000 disparus et plus d'un million de personnes déplacées. À cela,
il faut ajouter les dégâts matériels estimés à plus
de 20 milliards de dollars.
En d'autres termes, chaque famille algérienne a payé un lourd
tribut de la "sale guerre" assimilée, à tort, à une "guerre
civile" dans le discours médiatique occidental. À l'occasion
du 1er Novembre, le président Bouteflika a annoncé qu'un projet
portant sur une amnistie générale est en cours de préparation.
Cette loi vise à "bâtir" une réconciliation globale et
une paix durable. Le président a, toutefois, précisé qu'il
n'a pas les prérogatives pour décréter une telle loi.
Elle doit se faire par voie référendaire parce qu'elle relève
du champ d'intervention du Parlement. Mais, les résultats des référendums
sont connus d'avance lorsque les conditions devant permettre à la population
de s'exprimer ouvertement dans un débat contradictoire ne sont pas
réunies. Le référendum dont il est question risque d'aboutir à une
autre supercherie. Je trouve très étrange que toutes les grandes
décisions qui ont marqué l'histoire récente du pays, celle
du déclenchement de la lutte armée, en passant par celle du multipartisme
jusqu'à la loi sur la privatisation du patrimoine national, aient été prises
dans une totale opacité.
À qui profiterait en premier lieu cette amnistie d'après-vous
?
Nous ignorons qui sont les véritables concernés par cette mesure.
Mais, il est permis de spéculer sur les tenants et les aboutissants
de cette loi dont les véritables enjeux sont énormes. La sortie
de crise que les élections n'ont pas définitivement réglée
est associée au traitement de cette épineuse question. L'amnistie
générale envisagée pourrait s'adresser aux islamistes,
surtout aux anciens politiques de l'ex-FIS et à une nouvelle vague de
terroristes, d'une part, et à des "gens appartenant aux institutions,
accusés d'avoir procédé à des disparitions", d'autre
part. Il est question de faire bénéficier de cette amnistie
les personnes ayant commis des délits économiques, notamment
ceux impliqués dans l'affaire d'El-Khalifa.
La question de la dilapidation des deniers publics est manifestement
au centre de cette question. Il semble qu'on est même prêt à effacer
l'ardoise pour recommencer à zéro. Les caisses de l'État
ne sont plus vides ; le Trésor public a déjà amassé un
pactole d'une quarantaine de milliards de dollars.
D'aucuns estiment que l'amnistie est un passage obligé, la suite naturelle
de la politique de la Rahma et de la réconciliation. D'autres s'y opposent,
convaincus que l'amnistie vise à enterrer la résistance et les
luttes des forces acquises à la démocratie et à la modernité.
Quel est le point de vue qui vous paraît le plus juste?
À l'instar de tous les régimes autoritaires qui ont connu des conflits
armés et des violations massives des droits de l'Homme, l'État
ainsi que ses institutions doivent tôt ou tard assumer leurs responsabilités.
Les réconciliations nationales qui ont été mises en ouvre
en Afrique du Sud, en Argentine, au Chili et dans bien d'autres pays, nous
enseignent que le succès d'une telle campagne repose sur deux préalables
: l'installation de commissions de vérité et de justice, et l'indépendance
de la justice par rapport au pouvoir. Je rappelle que lorsque le président
Bouteflika a entamé son mandat, il avait trouvé un processus de
réconciliation nationale en marche. Son prédécesseur avait
décrété la loi sur la Rahma, qui a ouvert la voie aux islamistes
de se repentir et de déposer les armes. Cette loi n'a pas eu les résultats
escomptés. Le président Bouteflika a organisé un référendum
sur la loi sur la concorde civile quelques mois après son investiture à la
magistrature suprême du pays, prenant le soin auparavant de la faire adopter
par l'Assemblée nationale. De nombreux terroristes appartenant notamment à l'AIS
ont regagné leurs foyers. Les comités de probation, installés
dans la précipitation, avaient eu tendance à exonérer les
repentis, après leur avoir fait subir un interrogatoire de type policier.
Les assassins présumés auraient ainsi pu, à en croire les
ONG de défense des droits des victimes, rentrer chez eux en toute impunité.
La loi sur la concorde civile est pourtant très claire sur cette question
: les personnes ayant commis des meurtres ou des viols ne peuvent prétendre à la
clémence de la loi. Jusqu'à aujourd'hui, aucun chiffre officiel
n'a été publié sur le nombre exact des repentis. Mais, selon
certaines déclarations, quelque 6 000 terroristes s'étaient livrés
aux autorités à travers le pays. L'amnistie est, certes, un geste
humanitaire d'une grande vertu. La générosité du peuple
algérien est d'ailleurs légendaire. Le problème ne se pose
donc pas à ce niveau. C'est plutôt le contenu de cette mesure qui
risque de poser un sérieux problème et causer son échec.
Sans l'ouverture du champ politique, médiatique et syndical, l'application
de cette mesure pourrait mettre en branle un autre cycle de violence, d'autant
plus que le champ social risque de s'embraser du jour au lendemain avec l'application
brutale de la loi sur la privatisation des entreprises publiques.
S'il y
a amnistie, cela voudrait-il dire que le parti islamiste dissous aurait des
chances de renaître sous un autre sigle ?
Je trouve vraiment étrange que l'ex-FIS, qui a existé en
tant que tel durant à peine trois ans, soit devenu, dix ans après
sa dissolution, au centre d'un certain discours politique. Cette situation
est d'autant plus étrange que le contexte actuel est complètement
différent de celui de 1992. Le président Zeroual avait
déclaré à plusieurs reprises que ce dossier est bien clos.
La polémique actuelle sur la réhabilitation de l'ex-FIS est née,
moins de sa force sociologique que de l'instrumentation de l'islamisme dans
une économie de bazar. Les enfants de l'Intifadha de 1988, émeutes
ayant précipité le multipartisme et la liberté de la presse,
sont aujourd'hui âgés entre 20 à 30 ans et représentent
plus de 60% de la population algérienne. Ces jeunes n'ont pas les mêmes
repères que ceux de leurs parents. Ils sont orientés beaucoup
plus vers l'avenir que vers le passé et vers l'extérieur. De
ce point de vue, la réhabilitation de ce parti n'aura aucune influence
significative sur l'échiquier politique. À un autre niveau d'analyse,
l'on constate ces derniers temps l'apparition d'un nouveau phénomène à travers
le territoire national. Il s'agit d'une certaine fébrilité religieuse
et des actes d'intolérance perpétrés contre l'Algérie
plurielle. Ce phénomène encouragé par un groupe influent
au sein du pouvoir est subrepticement en train de préparer la résurgence,
contre vents et marées, d'un autre type d'islam politique.
Le lancement des travaux de la grande mosquée d'Alger, mosquée
qui sera plus somptueuse que celle du Roi Hassan II, s'inscrit dans cette perspective.
Dans toute cette affaire, que deviendraient les victimes du
terrorisme et la revendication d'un statut de victime ?
Il est très difficile "ethniquement" parlant de
clore ce dossier en remettant aux familles de disparus la somme de 100 millions
de centimes ainsi qu'un acte de décès, comme il a été préconisé.
L'urgence de l'heure est de tenter de connaître la vérité sur
toutes les violations exercées par les groupes armés islamistes,
notamment celles dont les répercussions sont considérables comme
les viols, les disparitions forcées, les exécutions sommaires
et les massacres de populations, ainsi que les "abus" commis par les forces
de l'ordre. Le statut du disparu politique doit être juridiquement distingué du
disparu de droit commun. Il faut libérer la parole pour pouvoir élaborer
ce statut et, par conséquent, écrire un pan entier de notre
histoire. Pour cela, la parole doit être donnée aux familles des
disparus, aux ONG des droits de l'Homme, aux partis politiques, à tous
les Algériens. C'est ainsi que commence la prise en charge de cette
souffrance nationale.
-------------------------------- Abderrahmane
Moussaoui évoque
l'oubli et le pardon
"L'amnistie
: une fiction mobilisée par les nations"
Par Hafida Ameyar
"L'amnistie
est moins l'effet d'une quelconque généreuse
naïveté politique que de la nécessaire issue de circonstances
politiques précises. Elle est une fiction mobilisée chaque fois
que les nations vacillent dans leur unité."
Tel est le point de vue de Abderrahmane Moussaoui, exprimé sur les colonnes
de Naqd, une revue nationale d'études et de critique sociale.
L'anthropologue algérien affirme que l'État peut octroyer l'amnistie,
mais ne peut décider du pardon à la place des victimes. "Le pardon
a pour vertu de transformer le tort subi en une dette épongée.
Il ne la remboursera pas, et perd le droit de la contracter de nouveau", précise-t-il.
L'universitaire classe d'emblée les traumatismes liés à la
dernière décennie sanglante dans la case "violence politique".
Selon lui, les actions terroristes menées sont souvent destinées "plutôt
aux survivants qu'aux victimes qui [.] n'en sont que le support technique".
Les effets du viol sont, à ses yeux, "plus ravageurs". "Le viol, écrit-il,
est un meurtre symbolisé, destiné à détruire la
personne qui le subit ; dans le même temps, il atteint le groupe auquel
celle-ci appartient." Abderrahmane Moussaoui signe et persiste : "Au-delà des
dégâts matériels visibles et des pertes colossales en vies
humaines, la violence qui sévit en Algérie a laissé des
séquelles indélébiles." Mais il relève néanmoins
que la douleur reste "une construction sociale subjectivisée" et que
la souffrance est "éminemment subjective", voire "historiquement, culturellement
et socialement construite". À partir de là, déclare l'anthropologue, "le
pardon et l'oubli sont souvent évoqués comme le remède
idoine", pour en guérir. Moussaoui s'en va expliciter chacune des deux
notions. L'amnistie, dit-il, est une "décision volontaire" de ne retenir
aucun grief contre autrui, afin de "briser le cycle de la revanche ou de chasser
définitivement le spectre de son éventualité". En termes
plus clairs, il n'est pas question d'oubli, "mais au contraire d'une mémoire
qui renonce à tenir compte". En revanche, le pardon suppose, selon lui, "une
reconnaissance du tort de la part du coupable" et c'est, donc, à la
victime, et à elle seule, de pardonner.
L'anthropologue algérien, s'appuyant sur la sagesse grecque, reconnaît
pourtant que sans réconciliation et sans oubli, pris au sens d'amnistie, "il
n'y a plus de cité possible". Il fait remarquer aussi que l'expérience
de l'Algérie en matière de réconciliation a besoin de "structures
mémorisables", c'est-à-dire de "catégories organisatrices
des représentations identitaires collectives".
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Le
point de vue des "Psys"
"Il
faut identifier les coupables et les victimes"
Par Hafida Ameyar Au
début des années 1990, l'Algérie a
brutalement basculé dans un déchaînement de violence. Pendant
près d'une décennie, des femmes, des hommes et des enfants ont été victimes
d'attentats aveugles, de massacres, d'enlèvements, de séquestrations
et de tortures, de grandes pertes matérielles et d'exode.
C ette
situation, provoquée par les partisans farouches
de la "dawla islamiya" (État théocratique), a eu des incidences
sur la santé mentale et physique de la population, enfantant beaucoup
de traumatismes et de souffrances. Dans le jargon des psychologues et des psychiatres,
on parle d'effractions psychiques, de douleurs profondes, de deuils multiples,
de ruptures du lien social ou parental, de séparations et d'abandons,
de pertes identitaires, d'altérations des notions de loyauté et
de solidarité, de détresse, d'errance ou de délire.
Enquête sur les traumatismes : une première en
Algérie
L'ex-société algérienne de la recherche en psychologie,
devenue dernièrement une association pour l'aide psychologique, la recherche
et la formation (Sarp), a acquis, depuis sa création en 1989, une expérience
enviable, en matière de recherche et de prise en charge des victimes
de traumatismes, dont les populations ayant vécu des massacres collectifs.
Devant l'ampleur du phénomène du terrorisme et l'urgence de la
prise en charge psychologique, l'association a lancé un vaste programme
de formation spécifique des psy. C'est justement dans cette perspective
que s'inscrit l'enquête qu'elle a initiée dès 1998 et qui
durera plus de deux années. Cette recherche sur la santé mentale
de la population a été réalisée en partenariat
avec une organisation hollandaise Transcultural Psychosocial Organisation (TPO)
et grâce à l'aide des institutions publiques et d'associations
locales. Elle porte sur un échantillon de 800 personnes, âgées
entre 18 et 69 ans et vivant dans la capitale, dans deux communautés
différemment affectées par la violence terroriste : Sidi Moussa,
une région semi-rurale, témoin des massacres de Raïs et
Bentalha en 1997, et Dély Ibrahim, une région urbaine relativement
nouvelle.
L'enquête a permis à la Sarp d'évaluer "l'importance du
désastre" qu'a vécu le pays durant au moins une décennie, à travers
l'étendue et la gravité des séquelles reconnues, mais
aussi de réfléchir sur l'évolution des conséquences
de la violence sur l'individu et la communauté. Les résultats
de l'enquête montrent que 78,4% des sujets ont vécu dans un climat
de violence et d'insécurité. 54% ont déclaré avoir été des
témoins d'événements violents ; 12,3% ont affirmé avoir été obligés
de se séparer de leurs familles, en raison de l'insécurité ambiante.
Dans leur commentaire, les membres de la Sarp notent que la population de Sidi
Moussa a été "plus exposée" aux actes terroristes que
celle de Dély Ibrahim. Ils révèlent, en outre, que plusieurs
personnes ont quitté leur lieu de résidence au cours de la décennie écoulée.
Globalement, les personnes résidant à Sidi Moussa se sont déplacées
plus souvent ; elles sont parmi celles qui, nombreuses, ont perdu des êtres
chers, leur propriété, d'autres biens, leurs sources de revenus,
etc. Autre constat : alors que les différentes études dans
le monde montrent que 30% de la population souffre de troubles psychiatriques, à un
moment ou à un autre de la vie, l'échantillon de la Sarp a affiché un
taux de 58%. L'argument avancé par les enquêteurs est le suivant
: toutes les personnes interviewées présentent au moins un trouble
psychiatrique durant leur vie ! Le trouble le plus fréquent dans l'échantillon
est la prévalence des troubles liés au stress post-traumatique
(PTSD : 37%), suivie par les troubles anxieux (37%), la dépression (23%)
et les troubles somatiques (8,3%). Les professionnels de la Sarp ont néanmoins
observé "la présence conjointe de plusieurs troubles" chez le
même individu, dans 28% des cas étudiés.
Encore une fois, Sidi Moussa se taille la part du lion dans le domaine des
traumatismes : 48% de PTSD, 42% de troubles anxieux, 28% de prévalence
de la dépression et 8,3% de troubles somato-psychiques, plus fréquents
chez les femmes (12%). Sur un autre plan, il a été remarqué que
le "stress extrême" est tel que 71% des personnes souffrent d'altération
de la régulation des affects, 54% d'altération de l'attention
ou de la conscience, 50,20% d'altération de la perception de soi, 60,70%
de changement de caractère et 61,30% d'altération du système
des valeurs. Une place considérable est occupée par la maladie
dans la population interviewée : 17,2% de cas d'hypertension artérielle
; 15,5% de cas d'asthme avec les bronchites ; 12,9% de cas de troubles cardiaques. Précisons
enfin que l'enquête en question reste toujours d'actualité. Elle
n'a pas livré tous les secrets de la décennie passée et
demeure donc un outil de recherche pour celles et ceux qui désirent
pousser davantage la réflexion.
Les victimes sont-elles les grandes oubliées ?
Dès les premières années du terrorisme islamiste, bon
nombre de professionnels de la santé ont défendu l'idée
de l'aide globale à apporter aux victimes ; des thérapeutes ont
clairement fait entendre que la restitution des souffrances des patients exige
que justice soit rendue. "Si dans les sociétés humaines contemporaines,
la loi du talion n'a plus cours, c'est à l'institution judiciaire (et
aux autres institutions de l'État) d'énoncer la loi, de restaurer
le sens de la culpabilité, en désignant les coupables, le délit
et en prononçant la sanction", estime Chérifa Bouatta, présidente
de la Sarp. Un autre membre de l'association, en l'occurrence Nourredine Khaled,
nous donne une idée de ce que peuvent réclamer les victimes du
terrorisme et leurs ayants droit. Pour le psychologue, "les cas suivis" demandent
que la justice joue son rôle, que les procès s'ouvrent au public,
que les agresseurs soient jugés et que le statut de victime soit reconnu
comme tel et non à travers les indemnisations. "Les personnes victimes
de violences se sentent incomprises", révèle M. Khaled, rappelant
que toutes ces politiques de la rahma, de la concorde civile et de la réconciliation
poussent les victimes à croire qu'elles sont "les grandes oubliées" et
que l'intérêt est plus porté sur leurs agresseurs. "Avec
le temps, des victimes se disent que la politique de la rahma était
un peu plus rationnelle que l'amnistie", indique encore le vice-président
de la Sarp, avant d'ajouter : "Parler du phénomène d'amnistie,
c'est chercher à oublier, à effacer et à repartir à zéro.
La victime ne peut oublier que si les institutions de l'état la reconnaissent
comme victime et la rétablissent dans ses droits." Nourredine
Khaled précise davantage son idée. "Psychiquement, il est impossible
de mettre un voile sur ce qui s'est passé en Algérie. Le traumatisme
reste tant qu'on n'a pas parlé de tout cela", dit-il, en plaidant pour
des "débats publics pour comprendre ce qui s'est passé". L'exemple
sud-africain est cité par les psychologues comme une référence à soigner
les traumatismes. "En Afrique du Sud, ils ont suscité un débat,
mobilisé la société, pour exorciser tout le mal subi.
En Algérie, à la lumière de notre expérience, il
y a des résistances à parler de ce qui s'est passé et à susciter
des débats publics", soutient le numéro deux de la Sarp. D'autres
psychologues de l'université d'Alger, ayant requis l'anonymat, se demandent
pourquoi on cherche à "court-circuiter" la justice, alors que celle-ci
joue un rôle fondamental dans "la clarification des évènements
passés" et dans "l'identification du coupable et de la victime". D'aucuns
signalent "l'importance de la violence" contenue dans l'idéologie islamiste,
ainsi que "la dimension historique" de la violence en Algérie. Ils n'omettent
pas de parler du "traumatisme transgénérationnel", expliquant
qu'un traumatisme récent peut "réactiver" d'autres traumatismes
plus anciens, mais aussi persister et se transmettre aux autres générations.
Ces psychologues s'interrogent également sur l'éventuelle relation
existant entre la violence vécue pendant la dernière décennie
et celle établie pendant la guerre coloniale et au lendemain de l'indépendance.
"Si on amnistie sans faire le point, qu'est-ce qui nous garantit que cette violence
ne réapparaîtra pas ?" se demande l'un d'eux, en conseillant : "Si
on ne traite pas le problème à fond et si on ne situe pas les responsabilités,
on risquera de vivre de nouvelles périodes de violence et de conforter
le sentiment d'exclusion et d'injustice. L'Algérie a besoin de lois qui
tiennent compte de l'avis des victimes du terrorisme."
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