(Dossier de Liberté, 18 novembre 2004)

Amnistie générale

Controverse autour d'un projet

Par Saïd Rabïa 

La question de la teneur de l'amnistie générale que propose Abdelaziz Bouteflika est un faux débat. Le projet et le concept étant, a priori, clairs , c'est, en fait, le champ d'application et la liste des bénéficiaires qui sont, incontestablement, sujets à controverse même si l'ambiance générale tend vers une sorte d'unanimisme.

Mais un unanimisme, qui s'avère fragile tant "l'alliance" présidentielle, - et sa clientèle -, est fondée plus sur des intérêts de pouvoir que sur un projet politique commun. Comme le décret sur les victimes de la tragédie nationale promulgué par Zeroual en 1997, l'initiative du président de la république est, sans doute, elle aussi, en voie de soulever de vives contestations au sein de la société civile et de la classe politique. Le consensus, qui avait entouré l'adoption, en 1999, du texte portant concorde civile, s'est effiloché au fil du temps. Et Bouteflika n'a visiblement pas les moyens de le reconduire, car son entreprise, cette fois-ci, semble dépasser le cadre strictement sécuritaire. L'idée que met en avant le chef de l'État ne relève plus du simple traitement de l'aspect tragique de la crise pour arriver à la paix souhaitée, mais elle franchit bien les lignes politique, morale et les barrières fixées par le devoir de vérité et les exigences de justice.
Sans oublier la responsabilité politique, reconnue par ailleurs, du parti dissous dans le terrorisme. Ce sont ces limites-là, d'ailleurs, que les défenseurs, voire les précurseurs même de l'idée de réconciliation nationale, ne voudraient pas franchir. Ali Yahia Abdenour de la ligue algérienne de la défense des droits de l'homme, qui s'est déjà exprimé sur le sujet, avait souligné le devoir de justice que nécessite une telle démarche. À quelques nuances près, le Parti des travailleurs adoptera la même position. Djoudi Djelloul, son député, qui s'exprimait avant-hier dans les colonnes du quotidien El-moudjahid, qui a consacré cinq pages au thème de l'amnistie générale, posera des préalables à la politique de Aldelaziz Bouteflika en affirmant que sa formation privilégie l'ouverture des dossiers en suspens, entre autres celui des disparus, des droits de l'homme et des réformes économiques. Pour lui, la paix, la sécurité et la stabilité passent inévitablement par le règlement de ces dossiers. Les familles des disparus regroupées dans l'association SOS disparus rejettent, elles aussi, l'offre du locataire d'El-Mouradia tant la vérité n'est pas dite sur le sort de leurs enfants. "Il n'y aura pas d'amnistie générale si le voile n'est pas levé sur cette question", martelait une mère d'un disparu au lendemain de l'annonce du projet de Bouteflika la veille du 1er novembre. Mais, contre toute attente, la contestation est venue de la présidente de l'association nationale des familles victimes du terrorisme, Fatma-Zohra Flici, néanmoins députée du RND, un parti dont le secrétaire général dit assumer le programme du président de la République. Elle déclare que "les gens qui ont commis des crimes doivent répondre de leurs actes et être jugés, et libre après au président de décréter l'amnistie. Il faut d'abord que les attentats cessent pour parler sérieusement d'amnistie." L'élue du parti de Ahmed Ouyahia espère que "le peuple algérien ne lavera pas les criminels de leurs actes". "Et si c'est le cas, ajoute-t-elle, les familles des victimes du terrorisme ne se reconnaîtront point en l'Algérie."  S'agit-il, en fait, de son propre point de vue ou d'une opinion que partage la majorité des responsables de son parti ? Une chose est sûre, après l'évocation d'un probable projet d'amnistie à l'occasion du cinquantième anniversaire du déclenchement de la Révolution, des voix se sont fait entendre pour dire non à une initiative qui s'apparente d'emblée à une forme d'absolution du terrorisme ou demandent du moins des explications sur les véritables visées du chef de l'État. Le pavé, jeté dans la mare, réanime ainsi la classe politique et réveille de leur torpeur des voix étouffées depuis la dernière élection présidentielle qui a même bouleversé l'ordre politique dans le pays.

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Mme Chérifa Bouatta à Liberté

"Beaucoup de familles sont dans l'impasse"

Propos recueillis par Hafida Ameyar

La présidente de la Sarp oppose l'énonciation d'une loi à l'agresseur et l'agressé, pour sortir de la sphère de la confrontation.

Liberté : Que retenez-vous en tant que professionnelle de la proximité avec les victimes du terrorisme ?
Mme Chérifa Bouatta : La proximité avec les victimes nous a instruits sur la nature de la violence qu'ont eu à subir des populations résidant, pendant la dernière décennie, dans une région qualifiée par la presse de "triangle de la mort". Les victimes ont, d'une part, subi des traumas cumulés, des pertes multiples, des deuils traumatiques, des privations, des contraintes et des spectacles horribles (avoir vu des cadavres étêtés, des corps mutilés) et, d'autre part, vécu plus de dix ans sous un régime de terreur. En tant que psychologues de la Sarp, nous ne pouvions rester indifférents aux douleurs des personnes touchées par les violences.

Qu'avez-vous appris, notamment lors de vos contacts avec les familles de disparus ?
Il y a quelque chose de l'ordre du deuil qui ne s'est pas faite, qui ne peut pas se faire s'il n'y a pas de débat. Les familles sont hantées par le "fantôme" du disparu. Elles se demandent où il se trouve, s'il est encore vivant ? La culture intervient beaucoup dans la question du deuil. Le psychologue est un partenaire qui permet à ces personnes de dire quelque chose sur les disparus, mais seul, il ne peut rien faire, car c'est un problème de société. Il est nécessaire d'ouvrir un débat sur ce problème. Il faut que les personnes qui n'ont pas retrouvé les corps disparus aient des sépultures, un lieu ou un espace pour venir se remémorer et se recueillir, c'est-à-dire une reconnaissance sociale.

Que sont devenus les enfants témoins d'assassinats et de massacres collectifs ?
Dans la plupart des cas, les enfants de familles traumatisées ne peuvent que souffrir et développer souvent des troubles psychotraumatiques, parce qu'un enfant seul ça n'existe pas. Pour qu'un enfant évolue "normalement", il faut qu'il ait auprès de lui et avec lui des adultes, des parents, en bonne santé mentale. Cet enfant a également besoin d'évoluer dans un environnement social, où les repères sont clairs pour lui, c'est-à-dire les questions fondamentales, relatives au bien et au mal.

Si amnistie il y a, quelles seraient, selon vous, ses conséquences sur les victimes du terrorisme ?
L'amnistie est une décision politique. Je retiens en tant que professionnelle qu'en Algérie, il y a eu des déchirures, des ruptures à plusieurs niveaux, qui ont touché des individus, des familles et les liens sociaux. Pour qu'il y ait réparation à l'échelle nationale, la présence d'un tiers, en plus de l'agresseur et l'agressé, est nécessaire. Le tiers serait la loi, l'énonciation d'une loi, qui permettrait aux deux parties dans l'adversité, dans le conflit, de retrouver quelque chose de l'ordre du vivre ensemble. La dualité est mortifère, c'est-à-dire qu'on est dans la confrontation. Le tiers permettrait ainsi de sortir de la dualité, pour accéder à des niveaux d'organisation et de structuration sociale et psychologique plus qualitatifs.

Croyez-vous vraiment à la paix entre victimes du terrorisme et familles de disparus ?
Oui, j'y crois en tant que citoyenne. Mais, je suis consciente de ce que ces personnes ont vécu comme douleurs, comme pertes, de ce qu'elles étaient et de leur passé, et de leurs difficultés à se projeter dans l'avenir. Beaucoup de familles sont encore dans une espèce d'impasse, où l'avenir n'existe pas. Elles vivent avec leurs fantômes et leurs morts.

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Ali Merabet, président de l'association des familles des personnes enlevées par les terroristes


"Nous proposons une justice de transition au Président"

Propos recueillis par Nadia Mellal

Liberté : Que pensez-vous de la proposition du président de la république de soumettre à un référendum l'initiative d'une amnistie générale ?
Ali Merabet : Du moment que cette amnistie générale va intervenir après la concorde civile et la grâce amnistiante, nous considérons que ces deux initiatives ont échoué. Aussi, à nos yeux le fait de solliciter un référendum pour passer l'amnistie générale est aussi un aveu d'échec. Parce qu'il ne peut y avoir d'amnistie à l'endroit de gens qui tuent encore et qui n'ont rien demandé, même pas cette amnistie. Je peux vous dire également que cette amnistie sera d'ores et déjà un échec patent, parce qu'on n'a tout simplement pas donné la parole aux victimes du terrorisme.

C'est au président de la république que vous faites allusion ?
Exactement. Le président de la république n'a jamais écouté les victimes du terrorisme. Sans écouter les victimes, il n'y aura pas de justice dans ce pays. Tous les algériens veulent la justice, mais les moyens de faire revenir la paix ne sont pas les bons car l'on ne consulte pas les premiers concernés. Même si ces gens-là ont peur d'appliquer la justice à proprement parler, il y a ce qu'on appelle la justice de transition.

La justice de transition ? De quoi s'agit-il au juste ?
Dans des circonstances particulières que vit un pays, il y a possibilité d'instaurer une justice spécifique s'appliquant uniquement à cette période.

C'est en direction du président de la république que vous formulez cette proposition de justice de transition ?
Exactement. C'est bien au président que nous proposons cette justice de transition, qui a, par ailleurs, eu lieu en Asie, en Afrique du sud et en Amérique latine. À travers notre proposition, nous voulons que les terroristes qui ont commis des crimes passent devant des instances juridiques ou des commissions spéciales créées par cette justice de transition pour reconnaître leurs crimes. Même si cela ne devrait pas être automatiquement traduit par leur emprisonnement. Les victimes du terrorisme, quant à elles, devront également passer au sein de ces instances pour s'exprimer et être écoutées. Il est important que les victimes soient écoutées. Parce que jusque-là les coupables ont eu beaucoup plus de droits que les victimes. Et avec cette justice de transition, cette tendance sera inversée. L'écoute de la victime est une sorte de thérapie pour elles : d'une part, cette écoute est une réparation psychologique et, d'autre part,  elle aura la reconnaissance de sa qualité de victime.  

Pourquoi pensez-vous d'ores et déjà que l'amnistie générale, même soumise à un référendum, sera un échec ?
Parce que la décision d'amnistier les terroristes ne peut pas se prendre de façon unilatérale. Ensuite, il n'appartient ni au président de la république de décréter une amnistie générale ni au peuple de l'approuver. Parce que le peuple ne peut pas dire non à la paix, mais ce n'est pas lui qui est directement concerné par l'amnistie. C'est bien les victimes du terrorisme qui sont impliquées au premier plan dans cette affaire et c'est à elles de décider de ce genre d'initiative.
Cela dit, nous ne sommes pas têtus et nous ne faisons pas de l'opposition pour l'opposition. Nous voulons la paix comme tout le monde, mais pas de façon unilatérale et en ignorant les victimes.

Donc vous demandez au président de vous consulter ?
C'est bien cela et nous réclamons la parole. De toutes les façons, tout ce que fera le président de façon unilatérale ne réussira pas. Si le président veut définitivement tourner la page du terrorisme, il n'a qu'à consulter les victimes sur la façon de ramener la paix et sur le devoir de justice et de mémoire.

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Le docteur Rachid Tlemçani à Liberté

"Le référendum risque d'être une autre supercherie"

Propos recueillis par Hafida Ameyar

Le Dr Rachid Tlemçani est enseignant-chercheur à l'Institut des sciences politiques et des relations internationales, à Alger. L'auteur de "Élections et Élites en Algérie" se livre sur la politique de la réconciliation.

Liberté : Le président de la République a laissé entendre dernièrement la possibilité d'une amnistie générale qui pourrait se décider par voie référendaire. Qu'en pensez-vous ?
Dr Rachid Tlemçani : Avant de parler d'amnistie générale, il est judicieux de rappeler les grandes lignes du bilan chiffré des douze années de terrorisme : plus de 100 000 morts dont plus de 3 000 agents de l'ordre, 14 000 disparus et plus d'un million de personnes déplacées. À cela, il faut ajouter les dégâts matériels estimés à plus de 20 milliards de dollars.
En d'autres termes, chaque famille algérienne a payé un lourd tribut de la "sale guerre" assimilée, à tort, à une "guerre civile" dans le discours médiatique occidental. À l'occasion du 1er Novembre, le président Bouteflika a annoncé qu'un projet portant sur une amnistie générale est en cours de préparation. Cette loi vise à "bâtir" une réconciliation globale et une paix durable. Le président a, toutefois, précisé qu'il n'a pas les prérogatives pour décréter une telle loi. Elle doit se faire par voie référendaire parce qu'elle relève du champ d'intervention du Parlement. Mais, les résultats des référendums sont connus d'avance lorsque les conditions devant permettre à la population de s'exprimer ouvertement dans un débat contradictoire ne sont  pas réunies. Le référendum dont il est question risque d'aboutir à une autre supercherie. Je trouve très étrange que toutes les grandes décisions qui ont marqué l'histoire récente du pays, celle du déclenchement de la lutte armée, en passant par celle du multipartisme jusqu'à la loi sur la privatisation du patrimoine national, aient été prises dans une totale opacité.  

À qui profiterait en premier lieu cette amnistie d'après-vous ?
Nous ignorons qui sont les véritables concernés par cette mesure. Mais, il est permis de spéculer sur les tenants et les aboutissants de cette loi dont les véritables enjeux sont énormes. La sortie de crise que les élections n'ont pas définitivement réglée est associée au traitement de cette épineuse question. L'amnistie générale envisagée pourrait s'adresser aux islamistes, surtout aux anciens politiques de l'ex-FIS et à une nouvelle vague de terroristes, d'une  part, et à des "gens appartenant aux institutions, accusés d'avoir procédé à des disparitions", d'autre part. Il est question de faire  bénéficier de cette amnistie les personnes ayant commis des délits économiques, notamment ceux impliqués dans l'affaire d'El-Khalifa.
La  question de la dilapidation des deniers publics est manifestement au centre de cette question. Il semble qu'on est même prêt à effacer l'ardoise pour recommencer à zéro. Les caisses de l'État ne sont plus vides ; le Trésor public a déjà amassé un pactole d'une quarantaine de milliards de dollars.

D'aucuns estiment que l'amnistie est un passage obligé, la suite naturelle de la politique de la Rahma et de la réconciliation. D'autres s'y opposent, convaincus que l'amnistie vise à enterrer la résistance et les luttes des forces acquises à la démocratie et à la modernité. Quel est le point de vue qui vous paraît le plus juste?
À l'instar de tous les régimes autoritaires qui ont connu des conflits armés et des violations massives des droits de l'Homme, l'État ainsi que ses institutions doivent tôt ou tard assumer leurs responsabilités. Les réconciliations nationales qui ont été mises en ouvre en Afrique du Sud, en Argentine, au Chili et dans  bien d'autres pays, nous enseignent que le succès d'une telle campagne  repose sur deux préalables : l'installation de commissions de vérité et de justice, et l'indépendance de la justice par rapport au pouvoir. Je rappelle que lorsque le président Bouteflika a entamé son mandat, il avait trouvé un processus de réconciliation nationale en marche. Son prédécesseur avait décrété la loi sur la Rahma, qui a ouvert la voie aux islamistes de se repentir et de déposer les armes. Cette loi n'a pas eu les résultats escomptés. Le président Bouteflika a organisé un référendum sur la loi sur la concorde civile quelques mois après son investiture à la magistrature suprême du pays, prenant le soin auparavant de la faire adopter par l'Assemblée nationale. De nombreux terroristes appartenant notamment à l'AIS ont regagné leurs foyers. Les comités de probation, installés dans la précipitation, avaient eu tendance à exonérer les repentis, après leur avoir fait subir un interrogatoire de type policier. Les assassins présumés auraient ainsi pu, à en croire les ONG de défense des droits des victimes, rentrer chez eux en toute impunité. La loi sur la concorde civile est pourtant très claire sur cette question : les personnes ayant commis des meurtres ou des viols ne peuvent prétendre à la clémence de la loi. Jusqu'à aujourd'hui, aucun chiffre officiel n'a été publié sur le nombre exact des repentis. Mais, selon certaines déclarations, quelque 6 000 terroristes s'étaient livrés aux autorités à travers le pays. L'amnistie est, certes, un geste humanitaire d'une grande vertu. La générosité du  peuple algérien est d'ailleurs légendaire. Le problème ne se pose donc pas à ce niveau. C'est plutôt le contenu de cette mesure qui risque de poser un sérieux problème et causer son échec. Sans l'ouverture du champ politique, médiatique et syndical, l'application de cette mesure pourrait mettre en branle un autre cycle de violence, d'autant plus que le champ social risque de s'embraser du jour au lendemain avec l'application brutale de la loi sur la privatisation des entreprises publiques.  

S'il y a amnistie, cela voudrait-il dire que le parti islamiste dissous aurait des chances de renaître sous un autre sigle ?
Je trouve vraiment  étrange que l'ex-FIS, qui a existé en tant que tel durant à peine trois ans, soit devenu, dix ans après sa dissolution, au centre d'un certain discours politique. Cette situation est d'autant plus étrange que le contexte actuel est complètement différent de celui de 1992.  Le président Zeroual avait déclaré à plusieurs reprises que ce dossier est bien clos. La polémique actuelle sur la réhabilitation de l'ex-FIS est née, moins de sa force sociologique que de l'instrumentation de l'islamisme dans une économie de bazar. Les enfants de l'Intifadha de 1988, émeutes ayant précipité le multipartisme et la liberté de la presse, sont aujourd'hui âgés entre 20 à 30 ans et représentent plus de 60% de la population algérienne. Ces jeunes n'ont pas les mêmes repères que ceux de leurs parents. Ils sont orientés beaucoup plus vers l'avenir que vers le passé et vers l'extérieur. De ce point de vue, la réhabilitation de ce parti n'aura aucune influence significative sur l'échiquier politique. À un autre niveau d'analyse, l'on constate ces derniers temps l'apparition d'un nouveau phénomène à travers le territoire national. Il s'agit d'une certaine fébrilité religieuse et des actes d'intolérance perpétrés contre l'Algérie plurielle. Ce phénomène encouragé par un groupe influent au sein du pouvoir est subrepticement en train de préparer la résurgence, contre  vents  et marées,  d'un autre type d'islam politique. Le lancement des travaux de la grande mosquée d'Alger, mosquée qui sera plus somptueuse que celle du Roi Hassan II, s'inscrit dans cette  perspective.

Dans toute cette affaire, que deviendraient les victimes du terrorisme et la revendication d'un statut de victime ?
Il  est  très  difficile "ethniquement" parlant  de clore ce dossier en remettant aux familles de disparus la somme de 100 millions de centimes ainsi qu'un acte de décès, comme il a été préconisé. L'urgence de l'heure est de tenter de connaître la vérité sur toutes les violations exercées par les groupes armés islamistes, notamment celles dont les répercussions sont considérables comme les viols, les disparitions forcées, les exécutions sommaires et les massacres de populations, ainsi que les "abus" commis par les forces de l'ordre. Le statut du disparu politique doit être juridiquement distingué du disparu de droit commun. Il faut libérer la parole pour pouvoir élaborer ce  statut et, par conséquent, écrire un pan entier de notre histoire. Pour cela, la parole doit être donnée aux familles des disparus, aux ONG des droits de l'Homme,  aux partis politiques, à tous les Algériens. C'est ainsi que commence la prise en charge de cette souffrance nationale.

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Abderrahmane Moussaoui évoque l'oubli et le pardon

"L'amnistie : une fiction mobilisée par les nations"

Par Hafida Ameyar

"L'amnistie est moins l'effet d'une quelconque généreuse naïveté politique que de la nécessaire issue de circonstances politiques précises. Elle est une fiction mobilisée chaque fois que les nations vacillent dans leur unité."
Tel est le point de vue de Abderrahmane Moussaoui, exprimé sur les colonnes de Naqd, une revue nationale d'études et de critique sociale.
L'anthropologue algérien affirme que l'État peut octroyer l'amnistie, mais ne peut décider du pardon à la place des victimes. "Le pardon a pour vertu de transformer le tort subi en une dette épongée. Il ne la remboursera pas, et perd le droit de la contracter de nouveau", précise-t-il. L'universitaire classe d'emblée les traumatismes liés à la dernière décennie sanglante dans la case "violence politique". Selon lui, les actions terroristes menées sont souvent destinées "plutôt aux survivants qu'aux victimes qui [.] n'en sont que le support technique". Les effets du viol sont, à ses yeux, "plus ravageurs". "Le viol, écrit-il, est un meurtre symbolisé, destiné à détruire la personne qui le subit ; dans le même temps, il atteint le groupe auquel celle-ci appartient." Abderrahmane Moussaoui signe et persiste : "Au-delà des dégâts matériels visibles et des pertes colossales en vies humaines, la violence qui sévit en Algérie a laissé des séquelles indélébiles." Mais il relève néanmoins que la douleur reste "une construction sociale subjectivisée" et que la souffrance est "éminemment subjective", voire "historiquement, culturellement et socialement construite". À partir de là, déclare l'anthropologue, "le pardon et l'oubli sont souvent évoqués comme le remède idoine", pour en guérir. Moussaoui s'en va expliciter chacune des deux notions. L'amnistie, dit-il, est une "décision volontaire" de ne retenir aucun grief contre autrui, afin de "briser le cycle de la revanche ou de chasser définitivement le spectre de son éventualité". En termes plus clairs, il n'est pas question d'oubli, "mais au contraire d'une mémoire qui renonce à tenir compte". En revanche, le pardon suppose, selon lui, "une reconnaissance du tort de la part du coupable" et c'est, donc, à la victime, et à elle seule, de pardonner.
L'anthropologue algérien, s'appuyant sur la sagesse grecque, reconnaît pourtant que sans réconciliation et sans oubli, pris au sens d'amnistie, "il n'y a plus de cité possible". Il fait remarquer aussi que l'expérience de l'Algérie en matière de réconciliation a besoin de "structures mémorisables", c'est-à-dire de "catégories organisatrices des représentations identitaires collectives".

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Le point de vue des "Psys"

"Il faut identifier les coupables et les victimes"

Par Hafida Ameyar

Au début des années 1990, l'Algérie a brutalement basculé dans un déchaînement de violence. Pendant près d'une décennie, des femmes, des hommes et des enfants ont été victimes d'attentats aveugles, de massacres, d'enlèvements, de séquestrations et de tortures, de grandes pertes matérielles et d'exode.

C ette situation, provoquée par les partisans farouches de la "dawla islamiya" (État théocratique), a eu des incidences sur la santé mentale et physique de la population, enfantant beaucoup de traumatismes et de souffrances. Dans le jargon des psychologues et des psychiatres, on parle d'effractions psychiques, de douleurs profondes, de deuils multiples, de ruptures du lien social ou parental, de séparations et d'abandons, de pertes identitaires, d'altérations des notions de loyauté et de solidarité, de détresse, d'errance ou de délire.

Enquête sur les traumatismes : une première en Algérie
L'ex-société algérienne de la recherche en psychologie, devenue dernièrement une association pour l'aide psychologique, la recherche et la formation (Sarp), a acquis, depuis sa création en 1989, une expérience enviable, en matière de recherche et de prise en charge des victimes de traumatismes, dont les populations ayant vécu des massacres collectifs. Devant l'ampleur du phénomène du terrorisme et l'urgence de la prise en charge psychologique, l'association a lancé un vaste programme de formation spécifique des psy. C'est justement dans cette perspective que s'inscrit l'enquête qu'elle a initiée dès 1998 et qui durera plus de deux années. Cette recherche sur la santé mentale de la population a été réalisée en partenariat avec une organisation hollandaise Transcultural Psychosocial Organisation (TPO) et grâce à l'aide des institutions publiques et d'associations locales. Elle porte sur un échantillon de 800 personnes, âgées entre 18 et 69 ans et vivant dans la capitale, dans deux communautés différemment affectées par la violence terroriste : Sidi Moussa, une région semi-rurale, témoin des massacres de Raïs et Bentalha en 1997, et Dély Ibrahim, une région urbaine relativement nouvelle.
L'enquête a permis à la Sarp d'évaluer "l'importance du désastre" qu'a vécu le pays durant au moins une décennie, à travers l'étendue et la gravité des séquelles reconnues, mais aussi de réfléchir sur l'évolution des conséquences de la violence sur l'individu et la communauté. Les résultats de l'enquête montrent que 78,4% des sujets ont vécu dans un climat de violence et d'insécurité. 54% ont déclaré avoir été des témoins d'événements violents ; 12,3% ont affirmé avoir été obligés de se séparer de leurs familles, en raison de l'insécurité ambiante. Dans leur commentaire, les membres de la Sarp notent que la population de Sidi Moussa a été "plus exposée" aux actes terroristes que celle de Dély Ibrahim. Ils révèlent, en outre, que plusieurs personnes ont quitté leur lieu de résidence au cours de la décennie écoulée.
Globalement, les personnes résidant à Sidi Moussa se sont déplacées plus souvent ; elles sont parmi celles qui, nombreuses, ont perdu des êtres chers, leur propriété, d'autres biens, leurs sources de revenus, etc.  Autre constat : alors que les différentes études dans le monde montrent que 30% de la population souffre de troubles psychiatriques, à un moment ou à un autre de la vie, l'échantillon de la Sarp a affiché un taux de 58%. L'argument avancé par les enquêteurs est le suivant : toutes les personnes interviewées présentent au moins un trouble psychiatrique durant leur vie ! Le trouble le plus fréquent dans l'échantillon est la prévalence des troubles liés au stress post-traumatique (PTSD : 37%), suivie par les troubles anxieux (37%), la dépression (23%) et les troubles somatiques (8,3%). Les professionnels de la Sarp ont néanmoins observé "la présence conjointe de plusieurs troubles" chez le même individu, dans 28% des cas étudiés.
Encore une fois, Sidi Moussa se taille la part du lion dans le domaine des traumatismes : 48% de PTSD, 42% de troubles anxieux, 28% de prévalence de la dépression et 8,3% de troubles somato-psychiques, plus fréquents chez les femmes (12%).  Sur un autre plan, il a été remarqué que le "stress extrême" est tel que 71% des personnes souffrent d'altération de la régulation des affects, 54% d'altération de l'attention ou de la conscience, 50,20% d'altération de la perception de soi, 60,70% de changement de caractère et 61,30% d'altération du système des valeurs. Une place considérable est occupée par la maladie dans la population interviewée : 17,2% de cas d'hypertension artérielle ; 15,5% de cas d'asthme avec les bronchites ; 12,9% de cas de troubles cardiaques.  Précisons enfin que l'enquête en question reste toujours d'actualité. Elle n'a pas livré tous les secrets de la décennie passée et demeure donc un outil de recherche pour celles et ceux qui désirent pousser davantage la réflexion.

Les victimes sont-elles les grandes oubliées ?
Dès les premières années du terrorisme islamiste, bon nombre de professionnels de la santé ont défendu l'idée de l'aide globale à apporter aux victimes ; des thérapeutes ont clairement fait entendre que la restitution des souffrances des patients exige que justice soit rendue. "Si dans les sociétés humaines contemporaines, la loi du talion n'a plus cours, c'est à l'institution judiciaire (et aux autres institutions de l'État) d'énoncer la loi, de restaurer le sens de la culpabilité, en désignant les coupables, le délit et en prononçant la sanction", estime Chérifa Bouatta, présidente de la Sarp. Un autre membre de l'association, en l'occurrence Nourredine Khaled, nous donne une idée de ce que peuvent réclamer les victimes du terrorisme et leurs ayants droit. Pour le psychologue, "les cas suivis" demandent que la justice joue son rôle, que les procès s'ouvrent au public, que les agresseurs soient jugés et que le statut de victime soit reconnu comme tel et non à travers les indemnisations. "Les personnes victimes de violences se sentent incomprises", révèle M. Khaled, rappelant que toutes ces politiques de la rahma, de la concorde civile et de la réconciliation poussent les victimes à croire qu'elles sont "les grandes oubliées" et que l'intérêt est plus porté sur leurs agresseurs. "Avec le temps, des victimes se disent que la politique de la rahma était un peu plus rationnelle que l'amnistie", indique encore le vice-président de la Sarp, avant d'ajouter : "Parler du phénomène d'amnistie, c'est chercher à oublier, à effacer et à repartir à zéro. La victime ne peut oublier que si les institutions de l'état la reconnaissent comme victime et la rétablissent dans ses droits."  Nourredine Khaled précise davantage son idée. "Psychiquement, il est impossible de mettre un voile sur ce qui s'est passé en Algérie. Le traumatisme reste tant qu'on n'a pas parlé de tout cela", dit-il, en plaidant pour des "débats publics pour comprendre ce qui s'est passé". L'exemple sud-africain est cité par les psychologues comme une référence à soigner les traumatismes. "En Afrique du Sud, ils ont suscité un débat, mobilisé la société, pour exorciser tout le mal subi. En Algérie, à la lumière de notre expérience, il y a des résistances à parler de ce qui s'est passé et à susciter des débats publics", soutient le numéro deux de la Sarp.  D'autres psychologues de l'université d'Alger, ayant requis l'anonymat, se demandent pourquoi on cherche à "court-circuiter" la justice, alors que celle-ci joue un rôle fondamental dans "la clarification des évènements passés" et dans "l'identification du coupable et de la victime". D'aucuns signalent "l'importance de la violence" contenue dans l'idéologie islamiste, ainsi que "la dimension historique" de la violence en Algérie. Ils n'omettent pas de parler du "traumatisme transgénérationnel", expliquant qu'un traumatisme récent peut "réactiver" d'autres traumatismes plus anciens, mais aussi persister et se transmettre aux autres générations. Ces psychologues s'interrogent également sur l'éventuelle relation existant entre la violence vécue pendant la dernière décennie et celle établie pendant la guerre coloniale et au lendemain de l'indépendance.
"Si on amnistie sans faire le point, qu'est-ce qui nous garantit que cette violence ne réapparaîtra pas ?" se demande l'un d'eux, en conseillant : "Si on ne traite pas le problème à fond et si on ne situe pas les responsabilités, on risquera de vivre de nouvelles périodes de violence et de conforter le sentiment d'exclusion et d'injustice. L'Algérie a besoin de lois qui tiennent compte de l'avis des victimes du terrorisme."

 

   
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