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MOKRANE AÏT LARBI À L'EXPRESSION
« L'amnistie générale exige des conditions »
L'Expression, 28
novembre 2004 « Le problème réside dans le fait que les conditions
d'ordre politique ne sont pas réunies. »
L'Expression : L'amnistie générale qui n'était, il y a
quelques mois, qu'une rumeur est devenue une réalité avec l'annonce
par le chef de l'Etat d'un référendum dans ce sens. En tant que
juriste, comment voyez-vous ce projet ? Y a-t-il des préalables juridiques à mettre
au point avant de soumet-tre ce projet à l'appréciation du peuple?
Me Mokrane Aït Larbi: Il n'y a aucun problème d'ordre
juridique en la matière : le Parlement peut adopter une loi sur l'amnistie
selon la procédure ordinaire. C'est-à-dire après l'adoption
d'un projet de loi par le conseil des ministres, il est soumis à l'APN
et au Conseil de la nation pour débat et adoption. Et la loi entre
en vigueur après sa promulgation et sa publication au Journal officiel.
Par ailleurs, le président de la République peut légiférer
par ordonnance dans les périodes d'intersession du Parlement mais
il doit soumettre cette ordonnance à l'approbation de chacune des
deux chambres à sa prochaine session sans débat, mais je ne
pense pas qu'il optera pour cette procédure car elle est lourde de
conséquences politiques. Enfin, le président de la République
peut saisir le peuple sur la question par voie référendaire.
Plusieurs pays, à l'image de l'Afrique du Sud, ont décrété l'amnistie
générale. Y a-t-il un parallèle à faire entre ces
pays et l'Algérie?
Dans chaque pays, une amnistie générale doit obéir à des
considérations internes. Concernant notre pays, le problème n'est
pas d'ordre juridique mais réside dans le fait que les conditions d'ordre
politique ne sont pas réunies. Il n'y a donc pas de parallèle à faire.
Sur le plan politique, quelle répercussion pourrait avoir une amnistie
générale sur la cohésion sociale? Cette démarche
ne risque-t-elle pas justement d'entacher la notion d'Etat de droit et surtout
de susciter une frustration chez les familles des victimes du terrorisme, d'autant
plus que l'Algérie s'est engagée depuis quelque temps dans le
processus de réforme de la justice?
Justement, je pense qu'on ne peut pas parler d'une amnistie générale
avant que les conditions ne soient réunies: l'amnistie générale
n'est pas un simple moyen pour régler la crise mais le couronnement
d'une action politique menée par l'Etat, les partis politiques, la société civile
et des personnalités, et d'une action militaire menée sur le
terrain par l'ANP. Elle ne peut avoir lieu avant de faire taire les armes.
Les terroristes doivent se rendre aux pouvoirs publics et être jugés
par les tribunaux avec toutes les garanties relatives aux droits de la défense.
En plus, les dirigeants des partis islamistes doivent dénoncer publiquement
le terrorisme et la violence en tant que moyen d'expression politique. Comme
ils doivent s'engager à respecter la Constitution, les lois de la République
et les normes du fonctionnement démocratique. En outre, les agents de
l'Etat qui auraient commis, ordonné ou toléré les actes
de torture et les exécutions sommaires, doivent être jugés.
Et enfin, il faut lever l'état d'urgence et l'interdiction de manifestations
et de réunions pacifiques, et ouvrir les médias lourds pour un
débat général sur la crise, ses causes et ses conséquences.
Dans le discours officiel, l'état d'urgence « ne gêne
pas les libertés publiques ». Or, le constituant a prévu
l'état d'urgence justement pour restreindre certaines libertés
dans des situations de crise pour protéger l'Etat et la société.
Sinon, à quoi sert l'état d'urgence? Dans ce cas, et seulement
dans ce cas, l'amnistie générale ne sera pas incompatible avec
la cohésion sociale, l'Etat de droit et le respect des décisions
de la justice dont vous parlez.
D'après vous, pourquoi les commissions probatoires de wilaya prévues
dans le cadre de la loi sur la concorde civile n'ont pas fait leur travail?
A défaut d'éléments d'appréciation, je ne suis
pas en mesure de dire si les commissions ont fait leur travail ou pas. Je dois
simplement rappeler que leur mission est limitée dans le temps.
Concernant toujours la réforme de la justice, en plus de la révision
des codes pénal et civil, il a été mis en place récemment
une structure interministérielle chargée de lutter contre la
corruption. Cette mesure est-elle suffisante pour venir à bout de ce
phénomène?
La révision de certains codes pour les compléter et les adapter à de
nouvelles exigences ne peut pas constituer en soi une réforme de la
justice car il s'agit là d'une mission permanente des pouvoirs exécutif
et législatif. Et on ne peut pas parler de la réforme de la justice
avant de garantir l'indépendance des juges et de rendre effectif le
principe de l'inamovibilité des magistrats du siège. Peut-on,
en effet, parler de la réforme de la justice dans un pays où des
présidents de cour et de tribunaux sont mutés chaque année,
et au moment où même des présidents de chambre sont mutés
d'une cour à une autre sans leur demande? Concernant ces derniers, le
pouvoir politique ne pourra même pas se cacher derrière les « fonctions
spécifiques ». Quant à la lutte contre la corruption,
les textes existent. Ce qui manque, c'est la volonté politique, et on
ne peut pas lutter contre ce fléau dans un système basé justement
sur la corruption.
Comment appréciez-vous les réformes mises en oeuvre, notamment
dans le secteur pénitentiaire, les droits de la défense, la mission
des magistrats. Ne pensez-vous pas, pour ce qui est de la surpopulation carcérale,
que le non-respect de la durée légale de la détention
préventive est responsable de cette situation?
Concernant les droits de la défense, malgré certains amendements,
il n'y a aucun changement dans les pratiques. Pour assurer les droits de la
défense, il y a évidemment les textes, mais il y a surtout les
pratiques. A titre d'exemple, la détention provisoire est une exception
selon les termes de l'article 123 du code de procédure pénale.
Dans les pratiques, cette exception devient la règle. Le rôle
de l'avocat est de défendre les droits, celui du juge est de les garantir.
Malheureusement, le barreau ne peut plus accomplir sa mission à cause
du statut de l'avocat qui a conduit à la prolifération de « cabinets »,
et à des conseils de l'ordre élus selon des considérations
extra-professionnelles, à l'image des élections communales (listes,
invitations, restauration, réceptions, laxisme, inscription de centaines
de stagiaires à la veille de chaque élection, bâtonnier « inamovible »...),
en un mot, à la dévalorisation de la profession.
Les magistrats, de leur côté, ne peuvent pas garantir les droits,
et les causes sont multiples : la mainmise de l'Exécutif sur la magistrature,
le non-respect du principe de l'inamovibilité, les promotions selon
des considérations extraprofessionnelles, le comportement de certains
magistrats à l'audience et la corruption...Tout ceci a conduit à un
conflit larvé entre le barreau et la magistrature au détriment
des droits des justiciables.
Le pouvoir politique, au lieu de chercher à améliorer la situation,
veut gérer les magistrats comme des petits fonctionnaires et faire taire
la défense par « une réforme » qui donnerait
des prérogatives disciplinaires aux procureurs généraux.
On me répliquera que la justice en France a des prérogatives
disciplinaires. Oui justement, donnez d'abord aux juges algériens la
même formation, les mêmes moyens et la même indépendance
que les magistrats français.
Quant au secteur pénitentiaire, malgré l'existence de problèmes
objectifs (promiscuité, vétusté de certains établissements,
manque de moyens), on peut constater une certaine amélioration par la
formation d'officiers pénitentiaires, de consignes aux gardiens pour
respecter les droits des détenus, les conditions des parloirs, la possibilité pour
les détenus d'avoir des journaux, de suivre des cours...
Les consignes relatives au respect des droits des détenus ne sont pas
toujours respectées et des cas de sévices existent toujours dans
certains établissements. Il faut dire qu'on est loin de la situation
des prisons des années 80 où le détenu était à la
merci de son gardien. Mais beaucoup reste à faire.
Le dossier des disparus, les événements de Kabylie, la restriction
des libertés individuelles et collectives sont les principaux thèmes
d'actualité. Comment voyez-vous la situation des droits de l'homme en
Algérie?
Concernant les droits de l'homme, il y a une nette amélioration dans
les textes, mais malheureusement il y a une régression dans les pratiques.
On ne doit pas oublier que, malgré l'amélioration de la situation
sécuritaire, les marches pacifiques à Alger sont interdites,
les réunions sont soumises à autorisation, des demandes d'agrément
de partis politiques ne sont ni acceptées ni rejetées, les médias
lourds sont le monopole du pouvoir, des cas de torture sont signalés
par la presse, dénoncés par les associations de défense
des droits de l'homme et les avocats, des journalistes sont condamnés à des
peines de prison pour délit de presse, etc. Par ailleurs, les auteurs
et les commanditaires des crimes commis en Kabylie pendant le Printemps noir
ne sont pas poursuivis pour qu'ils répondent de leurs actes devant les
juges. La crise de Kabylie est aujourd'hui ignorée par le pouvoir qui
ne respecte même pas ses engagements relatifs aux élus. Sur le
plan formel, la Kabylie n'est pas représentée au Sénat
et sur le plan réel, elle est « représentée » à l'APN
par 1% des voix. Le dialogue «taiwan» ou « dubaï » n'a
pas conduit au règlement de la crise.
Aujourd'hui, le pouvoir doit assumer ses responsabilités et prendre
des mesures sur toutes les questions que pose cette région, notamment
un plan d'urgence et d'envergure sur les plans économique et social,
et rétablir le droit. La Kabylie a le droit, à l'image des autres
régions, de vivre dans la tranquillité, la prospérité et
le respect de ses droits.
La classe politique, qui doit en principe porter les préoccupations
de la population et s'exprimer sur les sujets d'actualité de l'heure,
a brillé par son absence. A quoi est dû, selon vous, ce silence?
Y a-t-il une classe politique au sens moderne du terme dans notre pays? Y a-t-il
des partis politiques qui assument leur rôle de partis au pouvoir? Y
a-t-il, enfin, des partis politiques qui assument leur rôle dans l'opposition?
Les partis politiques s'agitent à la veille de chaque élection
pour avoir leurs quotas, notamment à l'Assemblée nationale. Depuis
l'élection présidentielle du 8 avril, le rôle des partis
politiques est réduit à des communiqués de presse pour
manifester un accord ou un désaccord sur un problème d'actualité tel
que l'amnistie générale. Mais l'initiative leur échappe
totalement.
Une vie politique normale doit passer par la révision de la loi sur
les partis politiques afin d'aider et d'encourager les formations qui ont une
existence réelle dans la société et qui respectent les
dispositions de la Constitution dans le discours et les pratiques, et afin
de mettre un terme à l'anarchie et à la manipulation par le pouvoir
de partis qui n'existent que dans un dossier au ministère de l'Intérieur
et dans les commissions électorales.
Entretien
réalisé par Arezki LOUNI |
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