Pour M. Jean-François Kahn

Marianne

Monsieur le Directeur,

Avant tout, permettez-moi de me présenter. Je suis Monsieur Tigha Abdelkader, Algérien de nationalité, ex-membre du Département du Renseignement et de la Sécurité, l’ex-Sécurité Militaire. Je viens par le présent email attirer votre attention sur ce qui a été publié dans un article de votre journal, paru le 14 mars 2004, à propos du suicide du journaliste Didier Contant. Si je ne vous écris qu’après cette longue période, c’est à cause de ma détention à l’époque dans un centre de réfugiés en Hollande, chose qui ne m’avait pas permis de prendre connaissance de votre article. Mais aujourd’hui, après notamment la médiatisation du procès entre votre journal et le journaliste de Canal Plus J.B. Rivoire, je viens vous donner les précisions nécessaires sur ma personne.

Vous avez affirmé dans votre article que j’étais « douteux » et que je participais au dédouanement les islamistes de leurs crimes après avoir révélé au monde entier les dessous de mon ancien service qui est le DRS. Comment pouvez-vous affirmer des inexactitudes aussi énormes à mon sujet, sans avoir pris seulement la peine de me contacter à l’époque dans ma détention en Hollande, ce qui était pourtant très facile, puis que plusieurs autres journalistes l’ont fait ? Il s’agit là de graves mensonges, qui attentent gravement à mon honneur. En tant que membre du DRS, j’ai moi-même participé à la lutte contre le terrorisme islamiste, et plusieurs membres de ma famille ont été victimes de celui-ci : c’est donc m’insulter de prétendre que j’aurais cherché à dédouaner les islamistes, ce que je n’ai jamais fait.

Monsieur, permettez-moi de vous informer que la plupart de mes frères sont des agents de police au sein de la Direction Générale de la Sûreté Nationale en Algérie. J’aimerais commencer par mon frère Tigha Abdenacer, alias Le Japonais, Officier de Police ayant exercé au niveau de la Sûreté de Daïra de Boufarik, wilaya de Blida. Il a été assassiné en 1993 par le premier groupe du GIA composé alors des terroristes Zouabri Ali et Layada Abdelhak, détenu actuellement en Algérie, lequel était même présent lors de cet attentat meurtrier survenu a Boufarik vers 04 heures du matin. Mon frère a été assassiné suite à une Fetwa décidée contre lui pour avoir tout simplement pénétré dans la mosquée Ettouba de Boufarik pour enlever les hauts-parleurs afin d’éviter aux extrémistes de prêcher dans ce lieu car il était connu comme étant une mosquée de recrutement pour le maquis. Le pire est que après avoir essuyé des rafales d’un Kalachnicov au moment ou il a été a bord du véhicule de police de marque 505, Layada s’est rapproche de lui et lui a fracassé le crâne a l’aide d’un fusil a canon scié. Voila le sort de mon premier frère et vous pouvez diligenter votre propre enquête.

Le deuxième est mon frère Tigha Mohamed, ex-Chef du Service Régional de la police judiciaire de Blida, ami intime à l’époque des chefs du DRS notamment le général Smain Lamari, directeur actuel de la Direction du Contre Espionnage. Après l’assassinat de mon frère Abdenacer, mon frère Mohamed a mis sur pied les premières brigades de lutte anti-terroriste, appelés a l’époque Ninjas, avec le consentement du Général Smain Lamari lui-même.

Durant la fin de l’année 1993, une embuscade lui a été tendue sur la route en se rendant le matin au siège du Commissariat, par le chef du groupe terroriste urbain de Blida, le nommé El Hachemi Badrani. Mais mon frère n’a pas trouve la mort grâce à des citoyens qui l’ont évacué rapidement vers l’hôpital militaire, mais il a perdu ses doigts de la main gauche. Malgré sa blessure, il a continué à travailler tout en refusant sa mise a disponibilité médicale. Il a accepté de continuer de travailler alors qu’à cette époque beaucoup de policiers ont préféré quitter leurs postes pour aller se réfugier a l’étranger par peur des représailles des groupes du GIA. Après quelques mois, une bombe dissimulée au centre ville dans un poste électrique lui a explosé au visage et il a été de nouveau hospitalisé a l’hôpital militaire de la première région militaire. Mais Dieu Merci, il a été sauvé par ses médecins.

J’ai cité devant vous deux cas, sans parler du calvaire que ma famille a subi durant le règne du GIA en Algérie. Maintenant, revenons à ma personne pour vous expliquer les dessous de la relation entre le régime algérien et la famille Tigha. Comme je l’ai expliqué plus haut, mon frère Tigha Mohamed était en relation étroite avec le Général Smain Lamari et aussi le Colonel Djebbar Mehenna, chef du Centre du DRS a Blida. Mais cette relation a commencé à se détériorer vers la fin de l annee 1997 après l’arrestation par les brigades de mon frère d’un réseau de trafic de véhicules en provenance de l’étranger. Le chef du réseau était un fils d’un colonel de la première région militaire.

Après son arrestation, son père est intervenu par le biais du Colonel Djebbar Mehenna, sachant bien qu’il était l’ami de mon frère, pour faire libérer son fils et faire arrêter les poursuites de l’enquête. Mon frère avait refusé d’arrêter l’enquête parce qu’elle touchait les plus hauts responsables militaires, tout en répondant à Djebbar Mehenna honnêtement qu’il n’était pas une marionnette aux mains du DRS, ce qui a rendu furieux le Colonel Djebbar Mehenna et touts ses amis militaires. Comme la coutume le dicte en Algerie, Djebbar Mehenna a demandé au responsable de mon frère, le nommé Issouli Mohamed, Directeur général de la police judiciaire, de faire muter mon frère de la wilaya de Blida. Le harcèlement avait commencé et la coopération entre la police de Blida et le DRS s’est soudainement arrêtée. Mon frère avait été mis à l’écart par un simple télégramme envoyé par la Direction Générale de la Police, bien sûr avec la bénédiction du Général Smain Lamari.

Depuis les révélations que j’ai faite aux médias étrangers, le régime algérien a cherché à tout prix à me décrédibiliser, car c’est bien la vérité qui lui fait peur. Ils ont utilisé tous les moyens possibles pour m’empêcher de parler et d’expliquer au monde entier ce qui s’est passé réellement en Algérie. Ils ont menacé, de nombreuses fois, ma femme et mes enfants restés en Algérie pour que je me taise. Même ici en Hollande, l’Ambassadeur algérien a adressé une lettre aux autorités hollandaises pour les convaincre que j’étais un membre d El-Qaida. Je détiens une copie de cette lettre. Ils ont essayé cette dernière carte d’El-Qaida à cause de l’actualité. Comment expliquez-vous qu’un membre du DRS puisse devenir du jour au lendemain un membre d’El-Qaida ? C’est une absurdité, mais ça explique également le genre de diplomates algériens qui sont en poste ici en Europe.
Revenant aux médias algériens, certes il y a des journalistes intègres en Algérie, mais ceux-ci ne peuvent en aucun cas avoir un visa pour la France et pour bien d’autres pays. Ils sont toujours derrière leurs bureaux et ne donnent jamais aucun avis sur la vérité des affaires algérienne et du pouvoir du DRS, soit par compromission, soit par peur de mourir sous n’importe quel scénario. Dès que j’ai fait les premières révélations sur des secrets classés de mon service, les médias algériens ont commencé à me traiter de trafiquant de drogue, de voleur de véhicules et enfin d’être un membre d’El-Qaida. Pourquoi et pour qui ? J’ai fait des déclarations sur le fonctionnement du service secret algérien, mais pas sur la presse algérienne, bien que je suis en possession d’informations sur certaines infiltrations au sein de la presse. Je vous donne ici l’exemple du Quotidien d’Oran, qui a été financé par la Direction du Contre Espionnage. Faites vos propres enquêtes en Algérie et vous allez découvrir beaucoup de choses.

Ma question a votre journal est la suivante : pourquoi, vous qui êtes des Occidentaux, libres et indépendants, vous m’avez accusé de vouloir dédouaner les islamistes, moi dont la famille a été victime du GIA algérien? Est-ce parce que j’ai fait des révélations contre le régime? Est-ce parce que j’ai apporté des preuves très précises de la façon dont le DRS contrôlait le GIA pour commettre les pires crimes (comme l’enlèvement des moines de Tibéhirine et bien d’autres) et les pires assassinats? Si c’est le cas, je persiste et je signe, car la réalité c’est que les islamistes ont commis des crimes, mais que le DRS en a commis aussi énormément et qu’il a beaucoup utilisé le GIA pour faire attribuer ses crimes aux islamistes. Dire cela, ce n’est pas dédouaner les islamistes, c’est dire la vérité. Le régime algérien est responsable de beaucoup de faits et de crimes commis par le GIA, et je suis sûr que l’avenir le confirmera. Pour moi, il n’était pas normal de prétendre combattre les islamistes avec ces moyens là.

Vous êtes bien placés pour savoir que les deux poids et les deux mesures existent même au sein des Nations Unies, qui a fermé les yeux sur toutes ces exactions en Algérie. Au Liban, un Premier Ministre et un député sont assassinés et c’est le Conseil de Sécurité tout entier qui intervient rapidement. Mais concernant l’Algérie, des milliers de gens avec preuves à l’appui ont été assassinés, et rien n’est fait sauf de dire que les personnes qui détiennent les informations nécessaires « dédouanent les islamistes ». J’ai lu que vous aviez affirmé au tribunal que Marianne avait autant publié sur les crimes de l’armée que sur ceux des islamistes. Sur Internet, où on trouve énormément d’articles sur l’Algérie, j’ai bien trouvé des articles de votre journal dénonçant les islamistes mais aucun dénonçant l’armée : j’aimerais bien que vous me donniez les références (titre et date) de ceux-là.

Cher Monsieur, je considère cette lettre comme un droit de réponse a votre phrase mensongère me concernant dans votre article de mars 2004. Je le dis avec courage et avec fierté, je ne suis ni islamiste, ni pro-islamiste et ni l’Arabe de service. Je fais ce que ma conscience est en train de me dicter, dire toutes les vérités. Et si vous êtes un journaliste honnête, comme vous le dites, alors je suis sûr que vous publierez ce courrier et que vous reconnaîtrez que vous avez eu tort de m’accuser sans rien vérifier. Et je suis à la disposition de vos journalistes : si vous en envoyez un me voir en Hollande, je suis prêt à répondre à toutes ses questions et à lui donner toutes les informations qu’il voudra pour qu’il vérifie que je ne dis que la vérité.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, mes salutations distinguées.

Signé : Monsieur Tigha Abelkader.

 
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Jean-Baptiste Rivoire: Droit de réponse au journal El Watan

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