| Interrogé par
RFI sur la dernière présidentielle,
les harkis, boudiaf et le sahara occidental
Les
réponses du général
Nezzar
Par
RFI, Liberté, 30 septembre 2004
L’ancien membre du Haut comité d’État (HCE)
et ministre de la Défense, qui se trouve actuellement en France
pour la sortie de son dernier livre Journal de guerre, a accordé un
entretien à Radio France internationale, diffusé mardi
et mercredi. Nous reproduisons l’essentiel des questions abordées.
RFI : Khaled
Nezzar, comme vous le savez, votre nom est souvent associé à la
violente répression des années 1990 contre les islamistes.
Ce livre est-il une façon de montrer qu’il y a un autre
général Nezzar ?
Khaled Nezzar : Absolument pas. En 1992, j’ai été confronté au
phénomène de l’islamisme. Le président Chadli
a démissionné, l’armée a réagi, sans
quoi le pays allait sombrer. Le seul moyen était d’arrêter
ce processus de la mort.
C’est vous, en tant que ministre de la Défense, qui aviez
arrêté le processus électoral. Douze ans après,
vous auriez refait la même chose après tout le sang versé,
on parle de 200 000 morts ?
Ce chiffre est inexact, il faut descendre d’un tiers. Mais cela
fait quand même beaucoup de morts. Aujourd’hui dans la même
situation ? J’aurais fait la même chose, sans aucun état
d’âme parce que sans cela, ça aurait été la
régression totale du pays.
Six mois plus
tard, le président (du HCE) Mohamed Boudiaf est
assassiné. Qui en a été l’auteur : un islamiste
infiltré dans l’armée ou les faucons de votre armée
?
Je ne sais pas qui on pourrait appeler “faucons” mais alors,
il n’y aurait pas plus faucon que moi (rires)…
Donc vous assumez
le rôle de “faucon” que
vous avez tenu en 1992 ?
Non, pas le rôle de “faucon”, mon rôle de militaire
responsable.
Qui a assassiné Boudiaf
?
Un militaire qui est toujours en prison.
Manipulé par
qui ?
Jusqu’à présent, il ne parle pas. Pour moi, à 99%,
il a été manipulé par les islamistes. Tôt
ou tard, il parlera.
Pourquoi n’avez-vous pas pris le pouvoir après
la mort de Boudiaf ?
Parce que justement, il a été tué par un militaire.
Cela aurait pu vouloir dire : “Les militaires l’ont tué pour
prendre le pouvoir”. J’aurais pratiquement légitimé cette
idée. C’est pourquoi, on a laissé Ali Kafi prendre
la tête du HCE et jouer pleinement son rôle, au même
titre que les quatre autres membres.
Vous avez démarré votre carrière militaire en France, à l’École
de guerre, avant de déserter, en 1958, sous le grade de sous-lieutenant.
Pourquoi ?
Ce n’était pas à l’École de guerre mais à l’École
des “officiers de base”, j’en suis sorti aspirant en
partant pour rejoindre mes frères. Je suis issu d’une famille
de révolutionnaires et de maquisards, je n’avais d’autre
choix que de rejoindre mes frères. Je ne pouvais pas les combattre
(…). Entre ma génération et celle qui a déclenché la
Révolution, il ne se pose pas une question de légitimité comme
vous dites. Cela ne va pas au-delà de la jalousie. Nous étions
venus de l’armée française comme d’autres sont
venus des écoles du Moyen-Orient, mais ceux qui nous ont confié des
responsabilités étaient des maquisards.
À la fin de la Guerre d’Algérie, il y a eu un épisode
terrible : le massacre de dizaines de milliers de harkis par l’armée
algérienne. Jusqu’à aujourd’hui, vous ne regrettez
pas ce sang versé ?
On a dit qu’on avait tué 150 000 harkis alors que le total
des effectifs était de 70 000 ! Bon. Moi, en tant que témoin,
je peux dire qu’il a eu certains dépassements…
Mais le président Bouteflika, lors d’une récente
visite en France, a tenu des propos très durs à l’encontre
des harkis, n’est-il pas temps de tourner la page ?
Il
n’y a pas d’autres choix. Cinquante ans après,
il y a des vérités à dire, tant du côté algérien
que du côté français, disons-les et tirons un trait.
En 1999, vous
aviez traité Bouteflika de “canasson”.
Pensez-vous que la génération Boumediene dont il fait partie
doit passer la main ?
Il serait peut-être temps de s’y préparer. Bouteflika,
qui était proche de Boumediene à une époque, sait
comment ce dernier a passé le relais, dans des conditions difficiles
et à quelqu’un qui n’en avait pas la capacité.
Peut-être va-t-il lui-même commencer à préparer
cela ?
Bouteflika prépare-t-il
aussi mal sa succession que Boumediene ?
Dans un sens, on peut le redouter. Mais je ne pense pas qu’il n’ait
pas pensé à cela. Ne
craignez-vous pas, avec ce score de 85% — obtenu à l’élection
du 8 avril—, le retour du parti unique ?
Je dis qu’il a obtenu la majorité des suffrages (entre 50%
et 60%), mais 85% c’est la république bananière.
Comment cela a-t-il pu se passer ? Je n’en sais rien. Reste qu’il
a eu la majorité parce que, étant fatigués, les
gens ont adhéré à son programme de “paix et
de réconciliation nationale”.
Après le limogeage du général Mohamed Lamari, n’a-t-il
pas des pouvoirs que jamais un président algérien n’a
eu depuis Boumediene ?
Lamari n’a pas été limogé, il est parti de
son plein gré. Pour la suite, il faut attendre pour juger.
Au moment où le conflit du Sahara durcit les relations entre
l’Algérie et le Maroc, voyez-vous l’esquisse d’une
solution ?
Ni indépendance du Sahara ni intégration au Maroc. Mais,
une voie qui puisse arranger tous les pays du Maghreb et permettre la
constitution de l’espace maghrébin.
Une autonomie ?
Cela dépend de quelle autonomie. Peut-être appartient-il
aux sages de la région de la trouver. Cela dit, quand le Maroc
change complètement de points de vue, nous instaure un visa pour
le supprimer sans avertir les Algériens, la confiance en prend
un coup. Or, il faut la restaurer pour régler nos différends,
notamment à la frontière.
Nous avons deux millions d’Algériens qui vont dépenser
quatre milliards de dollars au Maroc et aucun Marocain ne vient chez
nous. Le Maghreb ne peut se construire dans un sens unique. Et, je suis
d’accord, il n’y aura pas d’UMA sans le règlement
de la question du Sahara.
On peut imaginer
cette autonomie sous souveraineté marocaine
?
Je ne crois pas à cette solution.
Sous quelle souveraineté alors
?
Celle des pays maghrébins par exemple.
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