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EXIGEANT
QUE LUI SOIT LIVRÉ UN GROUPE DU GSPC
Kadhafi
menace d’intervenir au Tchad
L'Expression,
10 juillet 2004
Derrière la surenchère se profilent des positionnements
politiques et des actes d’allégeance.
La Libye a donné aux chefs du Mouvement pour la démocratie
et la justice au Tchad (le Mdjt) 48 heures pour lui livrer les membres
du Groupe salafiste pour la prédication et le combat qu’ils
détiennent, «sous peine de représailles militaires»,
a déclaré le porte-parole du Mdjt à Paris, Aboubakar
Radjab-Dazi.
«
Les services secrets libyens nous ont donné 48 heures pour qu’on
leur livre les prisonniers salafistes encore entre les mains du Mdjt
(...), sinon nous subirons les foudres des forces libyennes», a-t-il
ironisé. Cet ultimatum, confirmé d’ailleurs par les
services secrets libyens, prend fin aujour-d’hui, samedi, mais
a été pris «très à la légère» par
le mouvement de la rébellion tchadienne. «Nous n’avons
aucune intention de respecter cet ultimatum (...). On ne donne pas de
l’importance à ces menaces libyennes. C’est quotidien
: pour un oui, pour un non, les Libyens nous menacent», a commenté le
porte-parole, excluant toute «attaque frontale» de la part
des forces armées de Tripoli, mais envisageant «la possibilité d’un
appui aérien à une attaque de l’armée tchadienne».
Les services secrets libyens, qui ont communiqué l’ultimatum
par téléphone cellulaire au président du Mdjt, Hassan
Abdellah Merdigué, ont les nerfs à vif depuis quelques
semaines et donnent l’air d’avoir été harcelés
par Kaddafi pour mettre un terme à cette histoire d’islamistes
algériens du Gspc «retenus en otage aux portes de la Jamahiriya
par un mouvement rebelle très ami avec Tripoli». Déjà,
on observe deux mouvements de troupes, l’un du côté libyen,
l’autre du côté de l’armée de Deby, et
si l’étau se resserre sur les combattants du Mdjt au Tibesti,
il y a fort à craindre de voir les ultras du mouvement rebelle
libérer les hommes du Gspc.
Ménage à trois
Il y a quelques
jours, avait éclaté le différend
Tripoli-Mdjt, qui couvait, depuis la mort mystérieuse du président-fondateur
du mouvement rebelle tchadien, Youssouf Togoïmi, dans un hôpital
libyen, en décembre 2002. Le chef rebelle avait marché sur
une mine dans le nord du Tchad et s’était gravement blessé.
Depuis, il se faisait soigner dans un hôpital de Tripoli, jusqu’à sa
mort, quelques mois plus tard, mort jugée «très suspecte» par
le Mdjt. Youssouf Togoïmi est le père de la rébellion
qui éclata dans le Tibesti en septembre 1998. Ancien ministre
de la Défense et représentant de la «ligne pure et
dure» du Mdjt, Togoïmi avait pu, par le biais de Tripoli,
arriver à un compromis avec Tripoli. Son second, le général
Adoum Togoï, partisan d’une «réconciliation soft»,
lui reproche son trop-plein de radicalisme. Les divergences entre les
deux hommes freinent la réconciliation avec N’djamena (élu
en 1996, le chef de l’Etat Idriss Deby est réélu
en mai 2001). Le mouvement rebelle militaro-politique sombre dans de
graves dissensions internes qui l’empêchent de préciser
ses objectifs politiques.
A la mort de Togoïm, Togoï rejoint la Libye qui tente alors
de le replacer en pole position dans le commandement désormais
divisé du Mdjt. Ce jeu devient d’autant plus trouble que
Kadhafi n’entend plus jouer l’arbitre et le réconciliateur,
mais tirer profit de chaque nouvelle situation qui se présente,
faisant largement honneur à sa réputation. Cette tendance
devient claire lorsque, en décembre 2002, à Tripoli même,
le ministre tchadien des Affaires étrangères, Mohamed-Salah
Annadif, rencontre le général Togoï. Ce jeu trouble
d’un «ménage à trois» est encore plus
exacerbé par la présence sur le territoire du Tchad du
Gspc algérien. Mené par Amari Saïfi, dit Abderrezak
le Para, le groupe salafiste vient de sortir d’une extraordinaire
aventure qui l’a mené, au terme d’un rapt de trente-deux
touristes européens, enlevés au Sahara algérien,
au Mali, au Niger puis au Tchad, où il a échoué dans
le grand désert rocailleux et hostile du Tibesti.
La présence du Gspc, loin de constituer une menace, a été au
contraire une bénédiction pour tous. Pour le régime
Deby, d’abord, qui annonce, le 10 mars 2004, qu’une colonne
de combattants du Gspc, «qui allaient rallier le Mdjt», a été accrochée
par l’armée tchadienne. Résultat : 43 terroristes
islamistes ont été tués dans les combats, dont 9
Algériens, des Nigérians, des Nigériens et des Maliens.
N’djamena n’oublie pas de préciser que dix-huit autres
avaient été faits prisonniers, parmi lesquels un combattant
présenté comme un élément de la rébellion
du Mdjt. Cet accrochage est resté bizarre à ce jour : sans
témoins, sans riposte et sans objectif clair. D’autant plus
que quelques jours après, N’djamena déclare détenir
les preuves formelles d’une connexion Gspc-Mdjt. Le clin d’oeil
est fait à l’endroit de Washington qui avait inclus le Gspc
dans sa «liste noire des organisations terroristes», lui
suggérant qu’elle ferait mieux d’inclure encore le
Mdjt.
Quelques jours plus tard, le mouvement rebelle annonce qu’il détient
une vingtaine d’islamistes algériens, dont Amari Saïfi,
dit Abderrezak le Para, le n°2 du Gspc. Le coup médiatique
a été retentissant et le Mdjt souhaitait, en remettant
les membres du Gspc à l’Algérie, pays d’origine, à l’Allemagne,
pays qui avait lancé un mandat d’arrêt international
contre «le Para», ou à un autre pays tiers, recevoir
la reconnaissance internationale pour ce geste fort et symbolique. Le
point marqué au régime Deby serait déterminant.
Pour la Libye, fortement secouée par les révélations
ininterrompues concernant ses actions politiques très suspectes,
il s’agit d’abord de jouer les médiateurs, d’autant
plus que le Tchad constitue sa zone d’influence par excellence,
bien que l’ultimatum donné au Mdjt soit un véritable
acte de belligérance, et ne ressemble ni de près ni de
loin à une médiation, même musclée.
A qui profite la manip?
Où est l’Algérie dans tout cela? La question mérite
d’être posée dans le seul cas où «le
Para» serait encore au Tchad. Or, d’aucuns soutiennent qu’il
est arrivé à Alger depuis une vingtaine de jours, dans
un état de santé lamentable, et que les responsables de
la sécurité sont intéressés au plus haut
point par les aveux qu’il va faire. Selon l’envoyé spécial
de L’Expression à Tripoli, les ser-vices secrets libyens
continuent à négocier avec le Mdjt en vue de récupérer
les membres du Gspc détenus au Tibesti et que ces négociations
sont menées, côté libyen, par le colonel Chaïbouni
et l’officier Mahdi Goukouni, un Toubon libyen.
Une autre source, proche du Mdjt, cite que le général Massoud
Abdelaziz, spécialiste libyen du dossier tchadien, fait le va-et-vient
entre Tripoli et N’djamena. Responsable de la base militaire de
Sebha, au sud de la Libye, le général est l’envoyé spécial
de Kadhafi en personne pour les dossiers sensibles. Si l’on ajoute
que des experts militaires américains, fortement et durablement
installés sur la bande du Sahel, sont présents et que l’ombre
d’Al Qaîda plane sur cette contrée aride et infestée
de mouvements rebelles et de commerçants d’armes qui règnent
sur des populations misérables, on aura tous les ingrédients
d’une affaire où la manipulation et la désinformation
se jouent à grande échelle.
Fayçal OUKACI
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