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FRANÇALGERIE : D’ETATS
HISTOIRE
SECRETE, DE LA GUERRE D’INDEPENDANCE A LA LOUNIS AGGOUN et JEAN-BAPTISTE RIVOIRE Editions
La Découverte PrologueLes trois guerres d'Algérie1830-1848 : une
logique génocidaire
En
1832, deux ans après le débarquement français en Algérie, une sombre affaire
de vol commis par des membres de la tribu des Ouffas provoque la
colère du gouverneur d'Alger, le duc de Rovigo, qui vient d'être
nommé par la France. En représailles, il lance contre les Ouffas
une attaque au cours de laquelle « tout ce qui y vivait fut
voué à la mort » : « En revenant de cette funeste
expédition, racontera le colonel Pélissier de Reynaud, plusieurs
de nos cavaliers portaient des têtes au bout de leurs lances et une
d'elles servit, dit-on, à un horrible festin
[1]
. » Simple dérapage d'un colonel français,
ou massacre prémédité ? « Des têtes. Apportez des têtes, aurait
demandé à l'époque le gouverneur d'Alger. Bouchez les conduites d'eau crevées
avec la tête d'un Bédouin que vous rencontrerez. » Bilan, « il
y eut douze mille morts chez les Ouffas. On trouva, les jours suivants, bracelets
et boucles d'oreilles en abondance au marché algérois de Bab-Azoun. La devise
de Rovigo était : "On m'a coupé trois têtes ; si dans 48 heures
les coupables ne me sont pas livrés, j'irai chez vous et je prendrai trois
cents têtes ; et il tenait parole"
[2]
. » Dès lors, et jusqu'en 1848, les troupes françaises
engagées dans la conquête de l'Algérie multiplient les expéditions
meurtrières. En 1834, une mission parlementaire dresse à son retour
d'Algérie un sévère bilan de la conquête : « En un mot,
nous avons débordé en barbarie les barbares que nous venions civiliser
et nous nous plaignons de ne pas réussir auprès d'eux
[3]
. » À partir de 1837 et l'arrivée de
la Légion étrangère commandée par Achille de Saint-Arnaud sous la supervision
du général Bugeaud, les massacres délibérés prennent une dimension effarante.
L'objectif affiché, que l'on n'hésiterait pas aujourd'hui à qualifier de
génocidaire, est de réduire les effectifs des populations algériennes, pour
permettre à la colonisation de prendre ses aises. L'expression consacrée
est : « Comprimer les Arabes » - elle est d'Alexis de Tocqueville,
qui préférait cela à l'« extermination » des Indiens en Amérique. Pour Bugeaud, le but « n'est pas de courir
après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d'empêcher
les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, [.] de jouir de leurs
champs ». « Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes
[.], ou bien exterminez-les jusqu'au dernier
[4]
» : cela s'appelle la razzia.
Et la razzia devient bientôt routine : « Nous tombions sur une
portion de la tribu des Garabas qui a été surprise, gobée, dévalisée :
neuf cent quarante-trois boufs, trois mille moutons et chèvres, trois cents ânes,
soixante chevaux, trois mulets, vingt chameaux, force poules, beaucoup de
tapis, des tentes, de l'orge, du blé, de l'argent, etc., sept femmes et quelques
hommes (ceux qui n'ont pas pu se sauver ont été tués), je crois qu'il est
difficile de faire razzia plus complète. [.] Tant mieux, c'est très amusant », écrit
le lieutenant-colonel de Montagnac, un de ces nombreux militaires français
arrivés en Algérie avec le grade de lieutenant et repartis une quinzaine
d'années plus tard avec celui de général. « Les femmes, les enfants
accrochés dans les épaisses broussailles qu'ils sont obligés de traverser,
se rendent à nous, continue de Montagnac. On tue, on égorge ; les cris
des épouvantés, des mourants, se mêlent au bruit des bestiaux qui mugissent,
bêlent de tous côtés. Chaque soldat arrive avec quelques pauvres femmes ou
enfants qu'il chasse, comme des bêtes, devant lui [.]. Vous me demandez ce
que nous faisons des femmes que nous prenons. On en garde quelques-unes comme
otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu, à l'enchère,
comme bêtes de somme. Parmi ces femmes, il y en a souvent de très jolies
[5]
. » « Jamais peut-être une occupation ne s'est
faite avec autant de désordre, même dans les siècles les plus barbares », écrira
Pélissier de Reynaud dans ses chroniques algériennes en 1839. De
retour d'un voyage d'enquête en Algérie en 1841, Alexis de Tocqueville
admettra : « Nous faisons la guerre de façon beaucoup plus
barbare que les Arabes eux-mêmes. [.] C'est, quant à présent, de
leur côté que la civilisation se rencontre
[6]
. » Février 1842, Tlemcen. Le lieutenant-colonel
de Montagnac raconte l'ambiance qui règne dans un camp dressé par
La Moricière, un officier polytechnicien connu pour avoir systématisé les
massacres en les rebaptisant razzias, du nom de la pratique ancestrale
de l'ennemi lui-même
[7]
: « Il y a partout un pied de
neige, hommes et chevaux, tout est couvert d'un manteau de frimas ;
l'aspect du bivouac a quelque chose de sinistre. On n'entend que le bêlement
des moutons et les cris des quelques malheureux enfants que nous avons pris,
et qui meurent de froid dans les bras de leurs mères. [.] À dix heures du
matin, nous levons notre triste camp et nous nous dirigeons vers l'emplacement
où, la veille, nous avions fait cette fameuse razzia et où nous avions trouvé plus
de 6 000 têtes de bétail. Le terrain que nous parcourons est jonché de
cadavres de chèvres, de moutons, morts de froid ; quelques hommes, femmes,
enfants, gisent dans les broussailles, morts ou mourants. [.] La Moricière
profita de notre séjour à Frendah pour faire rechercher, par une colonne
de quatre cents hommes, les bestiaux que nous avions laissés la veille ;
cette colonne rencontra dans toutes les directions des cadavres d'hommes,
de femmes, d'enfants. Ces malheureux, après avoir épuisé toutes leurs facultés
physiques, étaient tombés anéantis. Cette expédition, par un temps horrible,
a eu des conséquences immenses pour l'accomplissement de notre ouvre :
toutes les fractions de tribus, et surtout la grande portion de Hachem, se
sont rendues immédiatement. Il ne nous reste plus maintenant qu'à organiser
ces nombreuses populations et à polir enfin l'ouvre immense que nous venons
de terminer dans l'espace de quatre mois d'hiver. » Suite à cette expédition,
La Moricière recevra la Légion d'honneur. Commentaire du général de Martimprey : « Cette
campagne peut être considérée comme la cause la plus efficace de la conquête ;
elle comptera dans les plus belles pages des annales de l'armée française. » « Toutes les populations qui n'acceptent pas
nos conditions doivent être rasées », écrit le lieutenant-colonel
de Montagnac en mars 1843. « Tout doit être pris, saccagé,
sans distinction d'âge ni de sexe : l'herbe ne doit plus pousser
où l'armée française a mis le pied. Qui veut la fin veut les moyens,
quoi qu'en disent nos philanthropes. Tous les bons militaires que
j'ai l'honneur de commander sont prévenus par moi-même que s'il leur
arrive de m'amener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups
de plat de sabre. [.] Voilà, mon brave ami, comment il faut faire
la guerre aux Arabes : tuer tous les hommes jusqu'à l'âge de
quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger
des bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs ;
en un mot, anéantir tout ce qui ne rampe pas devant nous comme des
chiens
[8]
. » Et les razzias redoublent de férocité. Juillet 1845, Dahra, le long du littoral à l'ouest
d'Alger, vers Ténès. Le général Bugeaud préconise d'agir sans ménagement
avec les fuyards, hommes, femmes, enfants et troupeaux, qui se réfugient
dans les cavernes : « Enfumez-les comme des renards ! » Le
colonel Pélissier (à ne pas confondre avec Pélissier de Reynaud,
cité précédemment) s'exécute. « "À bout de patience", face au "fanatisme
sauvage de ces malheureux" qui exigent, pour sortir, que l'armée
française s'éloigne, il fait mettre le feu à l'entrée des cavernes.
Le matin, tout est consommé. Cinq cents victimes, dit le rapport
officiel. Aux environs de mille, témoignera un officier espagnol
présent », qui donnera une description détaillée du drame : « Rien
ne pourrait donner idée de l'horrible spectacle que présentait la
caverne. Tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient
les convulsions qu'ils avaient dû éprouver avant d'expirer. Le sang
leur sortait par la bouche
[9]
. » Une partie de la population de
la grotte est morte piétinée par les animaux affolés. Telle est l'ouvre qui
distinguera Pélissier, lequel dira : « La peau d'un de mes tambours
avait plus de prix que la peau de tous ces misérables
[10]
. » Pour Saint-Arnaud, l'essentiel est que « le
colonel Pélissier et moi, nous étions chargés de soumettre le Dahra,
et le Dahra est soumis ». D'ailleurs, il raconte lui-même sa
propre « enfumade » des Sbéahs : « Alors je fais
hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière.
La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. [.] Personne
que moi ne sait qu'il y a là-dessous cinq cents brigands qui n'égorgeront
plus les Français. » Un mois plus tard : « Je n'ai
pas encore tout à fait fini avec les Sbéahs, mais cela avance. À la
fin de l'expédition, j'aurai tué ou pris plus de deux mille Sbéahs.
La tribu entière compte de dix à douze mille âmes. Et peut-être ne
seront-ils pas corrigés
[11]
? » En 1849, c'est la prise de l'oasis de Zaâtcha ;
l'assaut se termine par un massacre général, qui donne lieu à des « scènes
déplorables » : « Les zouaves, dans l'enivrement de
leur victoire, se précipitaient avec fureur sur les malheureuses
victimes qui n'avaient pu fuir. Ici, un soldat amputait, en plaisantant,
le sein d'une pauvre femme, qui demandait comme une grâce d'être
achevée et expirait quelques instants après dans les souffrances ;
là un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui
brisait la cervelle contre la muraille ; ailleurs, c'était d'autres
scènes qu'un être dégradé peut seul comprendre et qu'une bouche honnête
ne peut raconter », relate un témoin, Baudricour, tandis que
le colonel Dumontel, parlant du même événement, ne fait pas dans
la dentelle : « L'élan de nos soldats a été admirable.
[.] Le sévère châtiment infligé à cette oasis a produit un salutaire
effet
[12]
. » Quelques années plus tard, prise de Laghouat, racontée
par Eugène Fromentin, « jeune peintre et tendre écrivain »,
dans Un été dans le Sahara : « Sur
les deux mille et quelque cent cadavres que l'on releva les jours
suivants, plus des deux tiers furent trouvés en ville. On marchait
sur du sang ; les cadavres empêchaient de passer. On dit que
pendant longtemps la ville sentit la mort ; et je ne suis pas
sûr que l'odeur ait entièrement disparu. Quand on eut enfoui tous
les morts, il ne resta plus personne dans la ville, exceptés les
douze cents hommes de garnison. Les survivants avaient pris la fuite.
Les chiens eux-mêmes, épouvantés, privés de leur maître, émigrèrent
en masse et ne sont pas revenus
[13]
. » À l'issue de ces années d'horreur, l'Algérie a perdu
le quart de sa population : de 1830 à 1849, sur une population
estimée à 3 millions d'habitants à l'arrivée des Français, la
conquête fait 700 000 morts. Au cours du siècle qui suit, jalonné de
révoltes brutalement réprimées, la mémoire de cette guerre génocidaire
restera inscrite dans les esprits de plusieurs générations. 1945-1962 : la « guerre
contre-insurrectionnelle »
On peut considérer que la deuxième guerre d'Algérie
commence véritablement en mai 1945, à Sétif. Ce jour-là, la
population « indigène » est autorisée à manifester pacifiquement
pour célébrer la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans la foule,
surgit soudain un drapeau algérien. Furieuse, la police intervient
pour s'en emparer, mais elle provoque une échauffourée. Une fusillade éclate.
L'émeute se déchaîne, les manifestants s'en prennent aux Européens, à Sétif
et dans plusieurs localités de la région. Bilan du côté des colons :
cent deux (ou cent trois) tués, cent dix blessés et dix viols
[14]
. La
répression,
conduite par l'armée française, mais aussi par des milices européennes
déchaînées, sera d'une incroyable violence et fera des milliers de
victimes : exécutions sommaires, massacres de civils, bombardements
de mechtas par la Marine et l'aviation. Le bilan ne pourra jamais être établi.
Selon l'historienne Annie Rey-Goldzeiguer, « la seule affirmation
possible, c'est que le chiffre dépasse le centuple des pertes européennes
et que reste, dans les mémoires de tous, le souvenir d'un massacre
qui a marqué cette génération
[15]
». Ce
n'est
donc pas un hasard si l'histoire semble se répéter dans la même région,
en août 1955, dix mois après le déclenchement de la guerre d'indépendance.
Responsable local de l'Armée de libération nationale (ALN), Youssef
Zighout incite la population du Constantinois à se révolter, comme
le rapporte l'historien Gilbert Meynier, auteur d'une magistrale
histoire du FLN : « Le 20 août, en fin de matinée,
en une trentaine de points du Constantinois, accompagnés de femmes
et d'enfants, plusieurs milliers de paysans, sommairement armés de
bâtons, haches, faucilles, fourches, serpes de démasclage de liège,
couteaux, soigneusement encadrés de djounoud [combattants
de l'ALN] en armes, s'élancèrent contre les civils - surtout européens - et
contre des objectifs militaires ou administratifs. [.] Comme dix
ans plus tôt, la répression fut impitoyable. [.] Des mechtas entières
furent exterminées. Des centaines de gens furent enfermés au stade
de Skikda où se produisirent des assassinats de masse. Des milices
européennes surexcitées se livrèrent à la chasse à l'Arabe, en particulier
lors des obsèques de soixante Européens à Skikda. Le maire de Skikda,
Benquet Crevaux, se vanta d'avoir tiré de son balcon sur tout passant
qui n'était pas européen. [.] Un rapport militaire rapporte que soixante
civils auraient été exécutés sans jugement à El-Khroub et enterrés
au lieu-dit Saroui. Un autre mentionne pour le seul secteur d'El-Harrouch
sept cent cinquante morts
[16]
. » Bilan total : quelque
5 000 civils assassinés. Janvier 1957,
Kabylie. Récit de l'écrivain Mouloud Féraoun : « Des viols
systématiques sont commis aux Ouadhias. Les soldats ont eu quartier
libre pour souiller, tuer, brûler. Les maquisards de leur côté ont
cru bon d'accabler la population et de la terroriser pour éviter
qu'elle ne se rallie [aux Français]. C'est à qui se montrera le plus
cruel, du fellagha ou du soldat. L'un pour continuer à dominer les
ruines, l'autre pour les libérer de cette domination. [.] Après la
mort du lieutenant Jacote, [.] le douar a été ratissé. Le premier
village fut carrément vidé de ses habitants. Dans les autres villages,
on a cueilli tous les hommes. Les hommes ont été enfermés tous ensemble
durant quinze jours. On en a tué environ quatre-vingts, fusillés
par petits paquets chaque soir. On faisait préparer les tombes à l'avance.
Par ailleurs, après quinze jours, on a constaté que plus de cent
autres avaient disparu. On suppose qu'ils ont été enfermés dans des
gourbis pleins de paille et brûlés. Aucun gourbi, aucune meule ne
subsiste dans les champs. Les femmes sont restées dans les villages,
chez elles. Ordre leur fut donné de laisser les portes ouvertes et
de séjourner isolément dans les différentes pièces de chaque maison.
Le douar fut donc transformé en un populeux BMC [bordel militaire
de campagne] où furent lâchées les compagnies de chasseurs alpins
ou autres légionnaires. Cent cinquante jeunes filles ont pu trouver
refuge au couvent des Sours blanches et chez les Pères blancs. On
ne trouve aucune trace de quelques autres
[17]
. » Dans
un documentaire de Patrick Rotman, diffusé sur France 3 en 2002, un
ancien appelé confirme que la région des Ouadhias devint quelques
jours durant un immense bordel. Pire : il révèle qu'un jour,
un soldat sort un nourrisson de son berceau et lui fracasse la tête
en le projetant contre un mur. Poussé à la confidence, il avouera
finalement être lui-même l'auteur de ce terrible geste
[18]
. Cette
année
1957, Tahar Zbiri, officier de l'ALN, fait état dans l'Aurès de « civils
sommairement exécutés ou jetés dans le vide à bord d'hélicoptères
ou du haut d'un ravin, de tortures collectives, de femmes mises à nu
puis déchiquetées par des chiens excités par de sadiques paras à bannir
du rang de l'humanité ». Ces évocations, écrit Gilbert Meynier, « concordent
avec le célèbre article de Robert Bonnaud, paru en avril 1957
dans la revue Esprit, et intitulé "La paix des Nementchas"
[19]
». Dans le Nord-Constantinois, à Béni-Tlilane, « douar
de 2 000 habitants, il y aurait eu près d'une centaine d'exécutions
et l'oued aurait été teinté en rouge. Des hommes auraient été obligés de
creuser leur tombe avant d'être abattus. D'autres auraient été enterrés vivants
ou achevés à coups de hache
[20]
». Outre
les massacres (méthode employée également par le FLN, comme lors du massacre
dit « de Mellouza » - il s'agissait en fait du douar voisin
de Béni-Ilmane -, lors duquel les trois cent un habitants masculins
du village furent assassinés, le 29 mai 1957, pour cause de
collaboration supposée avec l'ennemi
[21]
), l'armée française a fait de la torture
systématique une arme de terreur. Prétendument justifiée par la « recherche
de renseignements », sa pratique a été portée à une échelle jusque-là inédite,
notamment lors de la « bataille d'Alger », début 1957 - ce que
reconnaîtra en 2002 l'un des principaux responsables de cette politique,
le général Paul Aussaresses
[22]
. Mais les Français ont aussi expérimenté en
Algérie d'autres méthodes très efficaces de guerre contre-insurrectionnelle,
comme la création de faux maquis destinés à discréditer l'adversaire. Exemple :
la « Force K ». En
octobre 1956,
Maurice Lassabe, un ancien commissaire de police sous Vichy promu
divisionnaire en Algérie, recrute Djillali Belhadj, alias « Kobus », un militant indépendantiste alors emprisonné.
Objectif du policier français, qui se fait appeler M. Aideux
(E2, un service qui, comme en métropole, s'occupe des manipulations),
racontent Roger Faligot et Pascal Krop : « Convaincre Kobus
de travailler pour les Français en organisant dans la région de Duperré un
contre-maquis contrôlé par la DST. Officiellement, cette "Force K" sera
antifrançaise, mais, en sous-main, alimentée par les Français, elle
combattra le FLN
[23]
. » Composée d'anciens nationalistes « retournés » ou
recrutés de force, de criminels en fuite ou de voyous déguisés en combattants
du FLN, la « Force K » est secrètement commandée par les capitaines
Conille et Hentic, deux agents des services spéciaux français. Pour discréditer
le FLN, elle fait courir la rumeur que ce dernier est inféodé aux communistes
et que ses membres sont donc des « anti-Dieu » - cette surenchère
intégriste, on le verra, sera répétée presque à l'identique dans les années
1994-1997 par les GIA de la Sécurité militaire, pour décrédibiliser les maquis
de l'Armée islamique du salut (AIS). Une
autre technique de guerre psychologique, redoutablement efficace,
a été mise
en ouvre par les Français : faire croire à l'ennemi qu'il était
totalement infiltré afin de l'inciter à organiser des purges injustifiées.
C'est ce qui est arrivé en 1958 à un haut responsable de l'ALN, le
colonel Amirouche, chef de la wilaya 3 (Kabylie). Intoxiqué par les
services d'action psychologique du capitaine Paul-Alain Léger, il
procéda à une terrible épuration des maquis kabyles, qui restera
dans les mémoires sous le nom de « complot bleu », ou « bleuite » - affaire
relatée en détail par Gilbert Meynier
[24]
. Spécialement visés, les plus instruits.
D'une nouvelle recrue lettrée à la fois en arabe et en français, Amirouche
aurait dit : « Celui-ci mérite d'être égorgé deux fois
[25]
. » Le
30 juillet
1958, à son PC dans l'Akfadou, « devant environ six cents djounoud chantant en chour des chants
patriotiques et assemblés en carré au garde-à-vous pour que leur
soit divulgué le complot, commencèrent les grandes séances d'interrogatoires
où furent entendus les principaux cadres du "complot". [.] Le tribunal
militaire commença ses séances le 2 août pendant que se poursuivaient
les interrogatoires. [.] Alors que des gradés enchaînés attendaient
leur supplice, des dizaines d'autres enduraient diverses tortures.
[.] D'après un rapport de l'aspirant politique Hocine Zahouane, "le
colonel Amirouche [.] réagit d'une façon brutale et spontanée, sans
réflexion aucune. En confiant la direction de l'enquête, je veux
dire des tortures, à un certain capitaine Ahcene [.], ancien collaborateur
de la Gestapo, il déclencha le système de tortures le plus terrifiant
que l'on ai jamais vu. [.] Outre les méthodes de la baignoire, de
la flagellation, de la pendaison par les pieds, les coups de pied
et de poing, des systèmes incroyables allaient voir le jour :
l'arrachage des ongles, l'insertion d'aiguilles entre ongles et chairs,
l'induction d'essence et l'inflammation des parties sexuelles. [.]
Amirouche lui-même aurait déclaré que 20 % des exécutés étaient
innocents, mais il se serait défendu en ces termes : "En tuant
les deux tiers des Algériens, ce serait un beau résultat si l'on
savait que l'autre tiers vivrait libre"
[26]
. » Au total, estime l'historien Sadek
Sellam, les purges effectuées au sein de l'ALN de 1958 à 1961, largement
provoquées par les opérations d'intoxication de l'armée française, ont fait
quelque 7 000 victimes, privant ainsi la révolution algérienne d'une
bonne partie de ses cadres
[27]
. Cette
affolante contamination par les méthodes de l'adversaire fera malheureusement école.
La torture deviendra une pratique routinière pour les forces de sécurité de
l'Algérie indépendante. Et lors de la « sale guerre » déclenchée
en 1992, les généraux du « clan éradicateur » vont reprendre
et perfectionner les méthodes de guerre contre-insurrectionnelle
mises au point par l'armée française quelque trente-cinq ans plus
tôt. 1988-2004 : la « sale
guerre » des généraux éradicateurs
« Je
suis prêt et décidé à éliminer trois millions d'Algériens s'il le
faut pour maintenir l'ordre que les islamistes menacent
[28]
. » En prononçant cette phrase, en
mai 1992, devant quelques dizaines d'officiers supérieurs à Alger, le
colonel Smaïl Lamari, dit « Smaïn », numéro deux des services secrets
algériens, se rend-il compte qu'il inscrit son action dans la droite ligne
de celle de ses prédécesseurs français ? Comme les généraux Massu ou
Bigeard, dont les paras torturaient les Algériens avec d'autant plus de facilité qu'ils
ne les considéraient pas comme des hommes, mais comme des « ratons »,
ou des « bougnoules »
[29]
, les généraux éradicateurs algériens justifient
désormais leurs crimes en considérant leurs adversaires islamistes comme
des « infra-humains » (terme qui sera explicitement utilisé par
certains intellectuels soutenant l'armée). Et
surtout, tout au long de la « troisième guerre d'Algérie », ils
ont déployé - selon les termes de l'organisation Algeria-Watch, auteur
en octobre 2003 d'un remarquable rapport sur ce sujet - une « effroyable "machine
de mort", en large partie secrète, [.] utilisant, à une échelle sans
précédent dans l'histoire des guerres civiles de la seconde moitié du xxe siècle, les techniques de "guerre secrète" théorisées
par certains officiers français au cours de la guerre d'indépendance
algérienne, de 1954 à 1962 : escadrons de la mort, torture systématique,
enlèvements et disparitions, manipulation de la violence des opposants,
désinformation et "action psychologique", etc.
[30]
». Très liés à la
DST française, celle-là même qui avait excellé dans la création de « faux
maquis » destinés à terroriser la population lors de la guerre
d'indépendance, les chefs du DRS (ex-Sécurité militaire), « Toufik » Médiène, « Smaïn » Lamari
et Kamel Abderrahmane, créent ainsi à leur tour à partir de 1991
des « contre-maquis ». Composés d'islamistes « retournés » et
secrètement commandés par des officiers du DRS, ces faux maquis qui
se font appeler, comme les vrais, « Groupes islamiques armés » reçoivent
pour mission de terroriser la population. À partir de l'année 1994,
le DRS multiplie ces faux maquis et parvient même à placer à la tête
de l'ensemble des « groupes islamiques armés » (les vrais
et ceux qu'il dirige secrètement) un islamiste qu'elle contrôle :
Djamel Zitouni. Pour
les généraux éradicateurs, la manipulation des GIA présente de nombreux
avantages : elle permet d'inciter la population à se retourner
contre les vrais islamistes en rébellion contre le régime, mais également
de couvrir les opérations de « sale guerre » menées par
les forces spéciales de l'armée, des opérations qu'il est impossible
d'assumer devant l'opinion publique internationale. Dès 1993, les
officiers du DRS qui arrêtent des suspects, de nuit, dans les montagnes,
prennent ainsi l'habitude de se faire passer pour des islamistes.
Au fil des mois, ces méthodes de « guerre contre-insurectionnelle » qui
permettent de faire croire à la population qu'elle est systématiquement
victime de « Groupes islamiques armés » vont permettre
de brouiller les pistes en rendant difficile la distinction entre
les crimes commis par de véritables islamistes et ceux imputables à des
commandos des forces spéciales de l'armée. À l'été 1997, la confusion
atteindra son comble avec l'organisation dans les banlieues islamistes
d'Alger de terribles massacres de civils couverts par l'armée et
commis par des commandos mixtes composés d'anciens islamistes « retournés » par
les autorités et d'officiers du DRS infiltrés agissant avec la garantie
que l'armée n'interviendrait pas. Et les généraux vont également utiliser la couverture
du « GIA » pour prendre Paris en otage. Dès 1993, des citoyens
français sont en effet la cible de nombreuses opérations « terroristes »,
en Algérie puis en France même. Attribuées à l'époque au « GIA »,
ces opérations sont aujourd'hui dénoncées par plusieurs anciens officiers
du DRS comme ayant été des opérations de « guerre psychologique » commanditées
par les généraux pour terroriser la population française et contraindre
Paris à soutenir coûte que coûte leur politique répressive. Comme
l'OAS à la fin de la deuxième guerre d'Algérie, les généraux auront
donc été jusqu'à utiliser le terrorisme pour contraindre la « métropole » à ne
pas les lâcher. Guerres génocidaires
et paix des cimetières
Dans
chacune des trois guerres qui viennent d'être évoquées, la France est donc
impliquée. Mais à chaque époque, correspond une mentalité. En 1830,
on tue, on brûle, on pille et on s'en vante avec une décontraction
qui en dit long sur la façon dont les militaires français considéraient
les « indigènes ». Entre 1945 et 1962, les méthodes
sont comparables, mais l'époque a changé. Certes, les Algériens sont
encore des indigènes dépossédés de droits, mais avec la Déclaration
universelle des droits de l'homme adoptée en 1948, il devient plus
difficile d'assumer les crimes contre l'humanité commis par l'armée.
Pour combattre l'ennemi avec succès sans s'aliéner l'opinion publique
internationale, les militaires français mettent au point des méthodes
de « guerre moderne » particulièrement efficaces
[31]
: obsédés par leur échec en Indochine
face au « Viêt-cong », leur objectif premier est de couper les
résistants de la population (« retirer l'eau au poisson »), grâce à l'« action
psychologique » et aux techniques de basse police, qui frappent cruellement
la population civile
[32]
. Après 1988
et le massacre à la mitrailleuse de plusieurs centaines de jeunes
manifestants à Alger, c'est en coulisse et au prix d'une gigantesque
manipulation de l'islamisme et de l'opinion publique internationale
que va se mener la troisième guerre d'Algérie. Pour justifier l'interruption
des premières élections libres de toute l'histoire du pays et le
coup d'État qui s'ensuit, les putschistes vont en effet tout faire
pour inciter l'opposition islamiste à basculer dans la lutte armée,
un scénario apocalyptique sur lequel ils s'appuient encore aujourd'hui
pour justifier leur maintien au pouvoir. En cent soixante-quatorze
années, la population algérienne n'aura décidément jamais eu le droit
de choisir ses dirigeants et elle aura payé un lourd tribut à la
colonisation. Environ
700 000 victimes de 1830 à 1848, sans doute au moins 300 000
de 1954 à 1962, près de 200 000 depuis 1992 : c'est dire à quel
point les armées affectées à ces tueries n'ont jamais cessé de trancher
des têtes, et les populations algériennes n'ont jamais trouvé le
temps pour les relever. Et pour chaque tué, quels drames l'accompagnent ?
Combien de veuves et de veufs, combien d'orphelins ? Combien
sont handicapés à vie, combien sont devenus fous ? Combien ont
perdu leur maison, leur propriété, combien ont été déportés, exilés,
envoyés dans des camps de concentration
[33]
? Combien, restés vivants, auraient
préféré mourir plutôt que de subir l'humiliation d'une vie pitoyable ?
Combien ont vu leur équilibre psychique bouleversé, combien de femmes violées,
parfois en présence de leur mari ou de leur père ? Et comment une société peut-elle
se relever lorsque tant de ceux qui pensent, qui organisent, qui aident,
qui protestent ont été voués à la mort près de deux siècles durant ? La guerre, c'est toujours laid, on n'y fait pas
de cadeau, dira-t-on. Mais la plupart de ces tués ne sont pas des « hommes » pris « les
armes à la main », selon l'expression consacrée pour justifier
leur meurtre : il s'agit pour l'essentiel de civils innocents,
de femmes, de vieillards, d'enfants, de nourrissons, les plus vulnérables,
tirés de leur lit, de leur berceau, exécutés sauvagement, en abandon
total des sentiments humains, par l'une ou l'autre des parties armées,
par vengeance, par punition, pour terroriser, voire pour gagner à soi
la soumission des rescapés. Tuer ne vise pas à anéantir les forces
militaires de l'adversaire, mais à terroriser les survivants, à pérenniser
l'impact de la violence sur les générations futures. Pour l'historien Olivier Le Cour Grandmaison, évoquant
la conquête coloniale, cette guerre permanente ne connaîtra que « des
moments de paix consécutifs à l'écrasement des résistances et des
insurrections », des « paix des cimetières, devrait-on
dire, car cette paix n'a pas pour fondement la concorde ou des accords
conclus entre puissances souveraines, qui se reconnaissent comme
telles, au-delà des conflits les ayant opposées, mais la supériorité momentanée
des armes et la terreur de masse
[34]
». Voilà le quotidien auquel sont soumis les Algériens
depuis cent soixante-quatorze ans : le reniement de leur humanité.
Trois guerres mettant en ouvre des procédés analogues, présentés
pour les besoins de la communication sous les vocables de « compression »,
de « pacification » ou d'« éradication », mais
visant les mêmes objectifs : annihiler toute capacité de la
société à s'organiser, faire disparaître ses élites, détruire son économie,
brûler ses vergers, voler ses biens, tuer, tuer, tuer. « Comprimer » comme
on se livre parfois à l'enrayement d'une prolifération trop forte
de rats, de cafards, de mouches, avec l'apport de techniques toujours
plus modernes. Il devient ensuite aisé de justifier le sort réservé à ces « rats » en
affirmant qu'il n'y a dans l'histoire aucune trace de leur aptitude à constituer
un État. La boucle est bouclée et on peut repartir pour un autre
tour. Comment
cette situation a-t-elle été rendue possible ? Par quel cheminement
cela s'est-il produit ? C'est à tout cela que nous avons voulu
répondre dans ce livre. Pour aider à comprendre, dans toute sa vérité,
la troisième guerre d'Algérie, qui se déroule depuis 1988 dans un
silence à crever les tympans.
[1] Cité par François Maspero, L'Honneur de Saint-Arnaud, Plon, Paris, 1993, p. 89 (édition de poche : Seuil, coll. « Points », Paris, 1995). Ce livre remarquable est l'un des rares à retracer avec précision les conditions effroyables de la conquête de l'Algérie par la France.
[2]
Ibid., p. 142.
[3]
Ibid., p. 91.
[4]
Ibid., p. 177-178.
[5]
Ibid., p. 193. [6] Marc Ferro (dir.), Le Livre noir de la colonisation, XVIe-XXIe siècle : de l'extermination à la repentance, Robert Laffont, Paris, 2003, p. 491. [7] Voir François Maspero, préface à l'ouvrage d'Yves Benot, Massacres coloniaux, 1944-1950. La IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, Paris, 2001. [8] Lieutenant-colonel Lucien François de Montagnac, Lettres d'un soldat, Plon, Paris, 1885, réédité par Christian Destremeau, 1998, p. 153 (cité par Alain Ruscio, « Y'a bon les colonies », in Oublier nos crimes, Autrement, n° 144, avril 1994, p. 41). [9] Cité par François Maspero, L'Honneur de Saint-Arnaud, op. cit., p. 243 et 246. [10] Cité par François Maspero, préface à l'ouvrage d'Yves Benot, Massacres coloniaux, op. cit., p. IX. [11] Cité par François Maspero, L'Honneur de Saint-Arnaud, op. cit., p. 247-249.
[12]
Ibid., p. 312-313.
[13]
Ibid., p. 230. [14] Sur les événements du Nord-Constantinois en mai-juin 1945, et les années qui les ont précédés, voir l'ouvrage de référence de Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d'Algérie. 1940-1945, de Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, Paris, 2002. [15] Ibid., p. 12. [16] Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Fayard, Paris, 2002, pp. 280-281. [17] Mouloud Féraoun, Journal 1955-1962, Bouchène, Alger, 1990, p. 204 (réédition de l'ouvrage posthume paru au Seuil, en 1962). [18] Document télévisé de Patrick Rotman, L'Ennemi intime. État d'armes, France 3, 6 mars 2002. [19] Texte intégral dans l'ouvrage de Marc Ferro (dir.), Le Livre noir de la colonisation, op. cit., p. 13. [20] Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, op. cit., p. 285. [21] Ibid., p. 453. [22] Paul Aussaresses, Services spéciaux. Algérie, 1955-1957, Perrin, Paris, 2001. [23] Roger Faligot et Pascal Krop, DST, police secrète, op. cit., p. 176. [24] Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, op. cit., pp. 430-445.
[25]
Ibid., p. 433.
[26]
Ibid., p. 434. [27] Cité par Gilbert Meynier, ibid., p. 430. [28] Cité par Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., p. 163. [29] Comme l'a dénoncé le général Jacques Paris de Bollardière, in Peter Batty, La Guerre d'Algérie, 3 : Un problème de conscience, documentaire télévisé de la RTBF, 1984 (diffusé sur FR 3 en 1990). [30] Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, Algérie : la machine de mort, <www.algeria-watch.org/fr/mrv/mrvtort/machine_mort/machine_mort.htm>, octobre 2003. [31] Méthodes dont l'un des principaux théoriciens fut le colonel Roger Trinquier, La Guerre moderne, La Table ronde, Paris, 1961. [32] Sur ce point, voir le documentaire de Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française, Canal Plus, « Lundi investigation », 1er septembre 2003 ; et l'ouvrage très documenté à paraître sous le même titre (La Découverte, Paris, 2004). [33] Marc Ferro, Le Livre noir de la colonisation, op. cit., p. 496. [34] Olivier Le Cour Grandmaison, « Guerre coloniale : guerre totale ? Brève remarques sur la conquête de l'Algérie », Drôle d'époque, n° 12, printemps 2003.
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www.algeria-watch.org
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