Réponse au quotidien Liberté à propos de " La sale guerre réécrite"

par Mohammed Samraoui

Cette mise au point est destinée à apporter toute la lumière sur le dossier fallacieux - pas moins de quatre articles ! - intitulé en Une " Un officier déserteur de l'ANP remet sur papier le "qui tue qui ?" - "La sale guerre réécrite ", publié par le quotidien " indépendant " Liberté dans son édition datée du 25 septembre 2003. Dans ce dossier prétendant rendre compte de mon livre récemment publié, Chroniques des années de sang, le mensonge, la calomnie et l'amalgame occupent une place de choix. Et ce, dans le but évident de protéger une caste de généraux véreux et prédateurs qui ont déclaré la guerre au peuple algérien en commettant des actes criminels (assassinats, massacres, exactions, enlèvements, torture…), en confisquant le pouvoir et en squattant les institutions de la République sous couvert d'une lutte contre le péril islamiste qu'ils ont eux-mêmes mis en place, dans le seul but de dresser les Algériens entre eux, semant la haine et le désespoir pour mieux s'accaparer la rente pétrolière.

Je note d'abord que le titre même de ce dossier (directement inspiré, j'y reviendrai, par le DRS, la police politique que j'ai connue de l'intérieur), est un aveu : en titrant " La sale guerre réécrite ", le DRS et Liberté ne se rendent même pas compte qu'ils admettent que la tragédie qui ensanglante l'Algérie depuis 1992 est bien une " sale guerre " conduite essentiellement par quelques généraux sanguinaires (ce terme s'est en effet imposé depuis le livre dénonciateur publié sous ce titre en 2001 par l'ex-sous-lieutenant Habib Souaïdia). Je suis simplement accusé d'avoir " réécrit " l'histoire de cette sale guerre, ce que Liberté est en vérité bien incapable de prouver.

Je ne conteste pas à Liberté le droit d'avoir une opinion différente de la mienne - libre à ce journal d'accréditer ou non la thèse de la propagande officielle -, mais je ne saurai accepter les contrevérités qu'il assène aux Algériens en général et à ses lecteurs en particulier.
Le journaliste Nabil Benhadad s'attèle ainsi à relever les " erreurs factuelles " de mon livre. Il affirme que je prétendrai que les chefs du GIA, " de Moh Léveilley à Antar Zouabri, en passant par Layada, Djaâfar El-Afghani, Cherif Gousmi et Djamel Zitouni, tous ces dirigeants étaient des agents des services ". Alors que j'explique en détail dans mon livre (voir pages 216-217) que si les premiers " émirs " de 1992 et 1993 (Moh Léveilley et Abdelhak Layada) étaient bien des agents du DRS, ce n'était pas le cas de leurs successeurs jusqu'en octobre 1994 (Djaâfar El-Afghani, Sayah Attia et Chérif Gousmi) ; en revanche, après que ces derniers aient été éliminés à l'initiative de Djamel Zitouni, celui-ci prendra la tête des GIA jusqu'à son remplacement en juin 1996 par Antar Zouabri. Et je donne de nombreuses preuves que l'un et l'autre étaient contrôlés directement par le DRS.

Autre prétendue erreur, selon le plumitif de Liberté : " Pour la mort du général Fodhil Saïdi [en juin 1996], l'auteur n'offre comme argument que la mort de tous ses compagnons lors de l'accident de voiture. Pourtant, le chauffeur a bien survécu. " Alors que je n'ai pas écrit que tous ses compagnons étaient morts, mais seulement que " aucun [d'eux n'était] sorti indemne de l'accident " (p. 279).

Sur les 316 pages de mon livre, pourtant pleines de détails et d'accusations graves et précises sur les crimes des généraux, ce sont les deux seules prétendues " erreurs " relevées par Nabil Benhadad, le " journaliste " de Liberté. Mais je devrais plutôt dire " par mes ex-collègues " du DRS. Car le malheureux M. Benhadad, piètre recopieur, a vendu la mèche : son article comporte des passages entiers qui sont au mot près exactement les mêmes que ceux qu'on a pu lire dans un article du quotidien Le Matin, signé d'un certain Yacine Kenzy, paru deux jours plus tôt sous le titre " Mohamed Samraoui relance le "Qui tue qui ?" ". Pour qui, comme moi, connaît les pratiques du Service d'action psychologique du DRS - longtemps dirigé par le colonel Hadj Zoubir et aujourd'hui par le colonel Faouzi -, cette gaffe est significative : ce service a l'habitude de préparer des argumentaires de désinformation à l'attention de ses correspondants dans les journaux " indépendants ", à charge pour eux de les réécrire à leur manière. Ce que le paresseux M. Benhadad n'a même pas su faire…
Faute de pouvoir récuser mon livre, le DRS, par Liberté interposé, s'attaque donc à ma personne. Mon engagement au sein de l'Armée suscite des interrogations de la part de M. Benhadad, qui n'hésite pas à souligner que la " SM faisait régner la terreur sous l'ère de Boumediene, Merbah et Zerhouni ". Sans chercher à me justifier ou à défendre qui que ce soit, pourquoi s'en prendre exclusivement à Boumediene, Merbah ou Zerhouni, lorsque des criminels toujours en place depuis 1990 continuent à tuer des innocents et à piller le pays en toute impunité sans qu'ils soient fustigés par une presse complaisante ? Que cela plaise ou non à mes détracteurs, j'ai de tout temps œuvré dans la transparence en étant l'un des pionniers de la campagne de moralisation entamée par les services depuis 1982. Ceux qui me connaissent peuvent en témoigner. Je n'en tire aucune gloire, car je n'ai fait qu'accomplir mon devoir. Celui de servir l'Algérie et les Algériens sans distinction aucune.
Prétendre que j'ai déserté à la suite de la fin de mission à l'ambassade d'Algérie en Allemagne (comme l'a fait le " parrain " Nezzar au procès de Paris en juillet 2002) relève de la pure sottise : il suffit de se référer à la date de mon rappel (le 26 janvier 1996, avec effet à compter du 1er février suivant) pour se rendre compte que cela ne correspond nullement à la période des mouvements de personnels.

Plus loin, ce journaliste zélé en rajoute pour assimiler mon choix de ne plus cautionner la dérive des généraux du DRS, à une " défense des islamistes persécutés ", comme si ces derniers avaient besoin de mon support pour être leur avocat. J'ai simplement dit NON à la manipulation, NON à l'humiliation du peuple, NON à la guerre fratricide menée par des aventuriers pour leurs seuls desseins égoïstes. Je persiste à dire que le FIS n'aurait jamais constitué une menace sérieuse pour le pays sans le rôle occulte du DRS, qui encourageait et alimentait l'extrémisme dans le seul but d'étouffer la soif de démocratie et le besoin de liberté qui se manifestaient depuis octobre 1988. Cette politique suicidaire de division a été adoptée pour favoriser le maintien d'une oligarchie aux commandes de l'Algérie.

Dans un autre article du dossier de Liberté, une certaine Nadia Mellal énonce un autre bobard made in DRS, concernant le début de ma carrière dans la SM : " Il était chargé comme simple élément de mener des investigations dans le Service de la prévention économique. " Pourquoi un tel mensonge, alors que depuis 1982, je suis notoirement connu de la plupart des directeurs d'entreprises des quinze wilayate de l'Est algérien comme étant le premier responsable de cette importante structure qui tire sa dénomination de la DGPS (Délégation générale de la prévention et de la sécurité) - à ce titre, j'avais déjà en 1982 assuré l'intérim du directeur régional de la SM, le commandant Maarouf. Les archives sont là pour en attester.

Plus loin, la " journaliste " experte en désinformation avance : " "C'est un simple élément qui n'a aucun pouvoir et qui, même s'il est officier, n'a pas eu de responsabilités", disent de lui ceux qui le connaissent. Pendant cette période, Mohammed Samraoui a profité de son poste au niveau de la prévention économique en exerçant des trafics d'influence à Constantine. Son trafic d'influence, il l'a fait à travers des chantages et des pressions sur les autorités locales et les services des impôts pour régler ses problèmes personnels. Ce qui lui a permis d'acheter une villa de plusieurs milliards de centimes dans la wilaya de Annaba, pour ensuite la revendre après sa désertion, en 1996, en Allemagne, tout en transférant illégalement son argent dans ce pays."

Le DRS prend-il les Algériens pour des débiles ? Comment quelqu'un qui n'a " aucun pouvoir " peut-il exercer des pressions sur des autorités locales ? Puisque j'aurais acquis une villa de plusieurs milliards de centimes et que je l'aurais revendue, j'invite tout simplement cette journaliste menteuse et malhonnête à publier le nom de celui qui l'a achetée et les documents fonciers qui prouveraient de telles assertions. Chiche !

Présentant de façon confuse ma carrière au sein de la Sécurité militaire, Mme Mellal affirme que je n'ai jamais été " le numéro 2 de la Direction du contre-espionnage (DCE) au niveau de la Sécurité militaire ". Et pourtant, là encore, les archives pourront en attester : de mars 1990 à juin 1992, j'ai bel et bien dirigé le Service de recherche et d'analyse (SRA) de la DGDS (devenue DRS en septembre 1990), poste qui était bien le second de la direction du contre-espionnage. Cette prétendue journaliste, comme son collègue, révèle d'ailleurs ingénument pour qui elle travaille, quand elle écrit : " Il aurait dit à l'époque aux services de la Sécurité militaire qui lui demandaient de regagner le pays : "Je ne veux pas rentrer car je me sens bien ici et je suis bien payé." " Qui pourrait croire de pareilles sornettes ? Si j'avais déserté " pour des besoins strictement pécuniaires ", comme elle le prétend, j'aurais fait un bien étrange calcul, puisque j'ai perdu toute rémunération du DRS en le faisant… La vérité est hélas plus simple : dès lors que je me dissociais des agissements criminels de mes chefs, je savais que ma vie était en danger, comme je le raconte dans mon livre en évoquant tant de camarades officiers honnêtes qui ont été assassinés par le DRS en Algérie.

Aujourd'hui, je n'ai aucun complexe à dire que j'ai servi l'Algérie et rien que l'Algérie, jamais un quelconque clan mafieux. J'ai défendu en toutes circonstances les positions de l'Algérie conformément au serment de Novembre 1954, en faisant appel d'abord à ma conscience et ensuite à la morale.

La journaliste ne prend pas de gants non plus pour faire un raccourci et assimiler à la protection dont je fais l'objet depuis juillet 2003 par la police allemande à une " prise en charge " par un service de renseignement. Lorsqu'on n'a pas d'argument, mieux vaut se taire pour ne pas sombrer dans le ridicule et s'oublier à ses délires. La garde à laquelle elle fait allusion m'a été accordée à la suite d'une déposition devant la justice contre les généraux criminels, car j'ai fait le serment de poursuivre la lutte jusqu'au recouvrement de la dignité du peuple algérien. Mon combat ne s'arrêtera que le jour où les vrais coupables du génocide répondront de leurs actes devant une juridiction pénale internationale.

Quant à une prétendue " récupération " par le Mouvement algérien des officiers libres (MAOL), j'ai déjà répondu par le passé à ce genre d'accusation. Au risque de me répéter, je redis à ces journalistes indignes que je n'ai jamais accusé l'Armée en tant qu'institution (à qui je voue tout mon respect), mais la clique des généraux autoproclamés qui oppressent le peuple et sucent son sang. Ceux-là mêmes qui utilisent l'Armée comme rempart et comme bouclier pour perpétuer leur système mafieux et qui assimilent toute attaque contre eux à une attaque de l'ANP et qui bénéficient de la connivence de journalistes de cette étrange espèce.
Les porte-parole du DRS croient me décrédibiliser définitivement par des insinuations du genre : " Samraoui n'a pas le niveau requis pour rédiger un livre " ; " Il n'a pas été un témoin oculaire direct des massacres terroristes " ; " C'est [François Gèze] qui réécrivait les chapitres "… Cela ne convaincra que leurs collègues de bureau. Était-il nécessaire que je sois présent sur le champ de bataille pour dénoncer les exactions que Smaïl Lamari et ses sbires m'ont raconté avec délectation ? De 1992 à 1996, je suis retourné suffisamment souvent en Algérie, visitant à chaque fois mes anciens collègues, pour ne rien ignorer des méthodes barbares comme les exactions, la torture et les manipulations que je réprouvais et qui ont conduit au gâchis que l'on connaît . Et si le DRS a un problème avec M. Gèze, c'est son affaire, pas la mienne. Pour ma part, entre M. Gèze et les " philosophes " français " amis de l'Algérie " qui bénéficièrent de somptueux " cachets " pour défendre la république des généraux ripoux, il n'y a aucune hésitation. Chacun est libre de choisir ses amis.

Enfin, pour répondre à un autre journaliste de Liberté, un certain " F. A. " - sans sombrer dans la polémique relative aux " juteuses affaires " qui m'auraient permis de m'" offrir une retraite dorée en Allemagne ", puisque je le mets au défi de dénoncer la moindre affaire à laquelle je serais lié -, lequel s'interroge sur l'opportunité de la parution du livre en cette période et qui n'hésite pas à conclure à une cabale contre les généraux montée par le président Bouteflika, il est de mon devoir d'informer l'opinion publique que la parution de ce livre est uniquement mue par un désir de vérité et de justice. Je ne tiens à faire partie d'aucun clan ; la conspiration et le complot n'ont jamais fait partie de mes mœurs et Bouteflika n'a nullement besoin de mes services, pour la simple raison qu'il appartient au peuple et au peuple seul de juger s'il est digne d'être reconduit ou pas à la tête de la magistrature suprême du pays. Faisons confiance au peuple et l'Algérie se portera mieux.

Je ne remercierai jamais assez le quotidien Liberté de m'avoir donné l'opportunité de m'exprimer. Mais au fait, à qui appartient ce journal et pour qui roule-t-il ? Pour que l'opinion publique puisse se faire sa propre idée, il n´est pas superflu de rappeler que Liberté est la propriété d'un certain Issaâd Rebrab, illustre inconnu jusqu'en 1991 et qui est un ami, ou plutôt un homme-lige, du général Toufik, le puissant patron du DRS. Grâce à son protecteur, cet homme d'affaire bénéficia en 1991 d'une ligne de crédit de 200 millions de dollars pour importer des voitures de Corée du Sud, alors que l'Algérie était au bord de la banqueroute et qu'elle réduisait drastiquement ses importations de médicaments et de produits de première nécessité.

Les masques sont tombés et le peuple algérien n'est plus dupe, il sait distinguer les vrais journalistes qui font honneur à la corporation par leur courage et leur honnêteté, des mercenaires de la plume qui n'ont d'autre ambition que d'être des relais médiatiques à la solde d'un clan mafieux représenté par des généraux criminels et voleurs.

Mohammed Samraoui
27 septembre 2003

 

   
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