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Mohammed
Samraoui
Chronique
des années de Sang
Algérie: comment les services secrets ont
manipulé les groupes islamistes
Editions
Denoel, septembre 2003
Couverture
du livre
Sommaire
Prologue
Revue de presse
Introduction
« Il
y a deux Histoires : l’Histoire officielle, mensongère,
qui nous est enseignée, et l’Histoire secrète
où se trouvent les vraies causes des événements,
une Histoire honteuse. »
Honoré DE BALZAC, Les Illusions perdues.
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« Comment
comprendre cette conception policière et paranoïaque
de la subversion universelle façonnant l’esprit de
certains officiers qui, progressivement, se perdent dans la dégradation
morale et professionnelle induite par la pratique systématique
de la torture et de l’assassinat, s’abaissant à ce
niveau de cruauté et d’apparente irrationalité ?
[…] Plus ces militaires plongent dans cet abîme de
barbarie et d’indignité, plus se dégrade leur
compétence spécifiquement militaire, […] et
plus s’affaiblit leur capacité d’affronter un
authentique ennemi sur un véritable champ de bataille, face à des
troupes organisées et bien commandées, qui tirent
pour de vrai. »
Colonel Prudencio GARCÍA .(1) |
Officier supérieur des services secrets de l’Armée
nationale populaire algérienne (ANP), j’ai participé en
janvier 1992 au coup d’État qui a destitué le président
Chadli Bendjedid. Tout au long du début des années 1990,
j’ai pris part à la lutte contre les réseaux du terrorisme
intégriste, parce que j’estimais qu’il était
de mon devoir de contribuer à sauver le pays. La suite des événements
m’a permis de réaliser qu’en fait je me faisais le
complice des bourreaux du peuple algérien. Et que je participais
non pas à la défense des intérêts de l’Algérie,
mais à la sauvegarde des intérêts d’une oligarchie
qui ne rêvait que d’accaparement par tous les moyens — destruction,
saccage et mensonge — pour imposer son diktat, une forme perverse
et inavouée de totalitarisme.
J’ai essayé de raisonner et de convaincre mes supérieurs
de la nécessité de changer une stratégie qui allait à l’encontre
des aspirations du peuple, et qui ne pouvait que produire des dégâts
considérables. N’ayant pas été entendu, je
me suis démarqué dès 1992 et j’ai été l’un
des premiers officiers supérieurs de l’ANP, à partir
de 1996, à refuser de cautionner cette dérive en désertant
les rangs d’une institution devenue un instrument de répression
entre les mains criminelles des ennemis de l’Algérie.
Pourquoi j’ai déserté
Par
devoir de vérité envers la mémoire de toutes
les victimes de cette guerre absurde, j’ai décidé de
dénoncer dans ce livre les véritables auteurs du drame
vécu par mon pays. Une « sale » guerre conduite par
des généraux incompétents et assoiffés de
pouvoir, qui fuient le devant de la scène pour masquer leur médiocrité et
mieux ériger leur pouvoir sur les cadavres de leurs compatriotes.
Tout ce que je rapporte ici, ce sont des faits ou des déclarations
de divers protagonistes, dont j’ai été le témoin
direct dans l’exercice de mes fonctions. En apportant des informations
précises et indiscutables, ce livre se veut une contribution à ce
combat en vue de restituer la vérité historique ; j’espère
qu’il pourra servir un jour de pièce à conviction à un
tribunal impartial chargé de juger les responsables.
Je me suis engagé dans l’Armée nationale populaire
en juillet 1974. Après un diplôme d’ingénieur
en biochimie (en 1977) et une formation d’officier d’octobre
1978 à juin 1979 (où j’ai fini vice-major de promotion),
j’ai été affecté en tant qu’instructeur à l’école
de la Sécurité militaire (les services secrets de l’armée,
plus connus sous les initiales SM) de Béni-Messous. J’ai
ensuite occupé différents postes, toujours au sein de la
SM, à Constantine, à Guelma et à Tipasa.
De mars 1990 à juillet 1992, j’ai été nommé à Alger,
comme responsable du service de recherche et d’analyse à la
direction du contre-espionnage. En parallèle, j’ai enseigné à l’école
des officiers de la SM de Béni-Messous et j’ai été membre
de l’administration de l’état de siège en 1991,
puis de l’état d’urgence à partir de janvier
1992 (même si officiellement c’est à partir de février
1992 qu’il a été décrété). Au
cours de l’été 1992, en désaccord avec la
façon dont était conduite la lutte anti-terroriste, j’ai
demandé à être relevé de mes fonctions, ce
qui m’a été refusé. Dans des circonstances
que j’aurai l’occasion de relater, j’ai finalement
accepté d’être muté à l’ambassade
d’Algérie en Allemagne, où, de septembre 1992 à janvier
1996, j’ai occupé les fonctions d’attaché militaire
et de conseiller (responsable de l’antenne locale de la SM),
avec le grade de commandant, puis de lieutenant-colonel.
Depuis 1992, bien que mon esprit ait à plusieurs reprises été traversé par
des doutes, je croyais participer au sauvetage de l’Algérie.
Mais en 1995, j’ai été confronté à des
preuves irréfutables de la machination contre le peuple. J’ai
alors pris la décision, en mon âme et conscience, de rompre
définitivement avec ce système. Je me considérais
au service de l’Algérie et non d’un clan sans scrupule
qui cherchait par tous les moyens à sauvegarder ses intérêts
et ses privilèges, n’hésitant pas à dresser
les Algériens les uns contre les autres et à assassiner
des innocents pour faire main basse sur les structures politiques et économiques
du pays.
Ayant clairement manifesté mes désaccords sur leurs méthodes à mes
supérieurs, j’ai été brutalement rappelé à Alger
le 26 janvier 1996. J’y suis retourné le 4 février,
mais je n’y suis resté qu’une semaine. Le chef des
services, le général Mohamed Médiène, dit
Toufik, chercha à « acheter » mon silence en m’offrant
un poste dans son staff et en me proposant au grade de colonel — j’étais
de toute manière sur le tableau d’avancement de juillet
1996. Mais je connaissais la valeur de ses « promesses ».
Le 12 février, je quittai donc le pays par le vol Alger-Bruxelles.
Rester en Algérie signifiait pour moi donner des ordres à des
Algériens de tuer d’autres Algériens, leur imposer
des souffrances, les interner, les avilir… Ce qui était
en totale contradiction avec ma conscience et avec le serment fait à nos
martyrs lors de mon incorporation dans les rangs de l’ANP. Je ne
voulais pas trahir non plus la fidélité à notre
devise, « Loyauté, bravoure, vigilance ».
Comment éviter de participer à cette guerre insensée
? Démissionner, comme me l’ont suggéré certains
amis ? Cela n’était plus possible. En temps de « guerre »,
nul n’a le droit de le faire, sans que cela ne soit interprété et
sanctionné comme un acte de « trahison ». D’ailleurs,
de nombreux officiers honnêtes et scrupuleux, qui refusaient de
s’impliquer dans cette aventure, ont été mystérieusement
assassinés : en l’absence de toute enquête sérieuse,
leur mort a toujours été attribuée aux Groupes islamistes
armés (GIA), alors qu’en réalité leur élimination
a été commanditée par leurs chefs crapuleux, au
motif qu’ils refusaient d’appliquer leurs instructions criminelles
ou qu’ils risquaient de le faire. Face à cette dérive
mafieuse, déserter était l’unique choix qui me restait.
C’est donc ce que j’ai fait : j’ai demandé (et
obtenu) l’asile politique en Allemagne, où je vis depuis
lors.
La
dérive islamiste
Ayant vécu au cœur du système, je peux dire que la
réalité de la guerre qui déchire mon pays depuis
1992 est bien plus complexe que ne le laissent entendre les analyses
manichéennes dominantes en Europe, opposant militaires républicains
et fanatiques islamiques. C’est pourquoi mon objectif est de contribuer à la
vérité historique, sans aucune complaisance ni parti
pris.
Dans ce témoignage, je mets en cause les chefs de l’armée
qui manipulent et instrumentalisent la violence islamiste depuis des
années. Certains pourraient être tentés de croire
que je me fais ainsi l’avocat du Front islamique du salut (FIS)
ou des islamistes, et c’est pourquoi je tiens d’emblée à préciser
que je n’ai jamais appartenu à une quelconque organisation
politique et qu’il n’est nullement dans mes intentions de
nier ou de dédouaner les crimes abjects commis par les islamistes,
qui ont été rapportés par de nombreux ouvrages — qu’ils
aient ou non été manipulés, les auteurs de ces crimes
restent des criminels, qui devront être jugés un jour. S’il
y a eu la guerre, c’est qu’il y avait forcément deux
protagonistes : à mes yeux, les généraux et les
dirigeants du FIS sont coresponsables du drame algérien.
Triomphante à partir de 1989, l’idéologie islamiste
prétendait restaurer les valeurs de l’islam, en tentant
souvent de les imposer par la force et non par la conviction. Même
si la base de ce parti était hétérogène,
il ne fait aucun doute que certains dirigeants du FIS encourageaient
cette dérive autoritaire. Celle-ci a favorisé la naissance
d’un courant radical, hostile à toute modernité.
Ce courant développait un discours antidémocratique, illustré par
les slogans « Démocratie = kofr (impie) » ou « La
seule loi, c’est le Coran ». Il prônait l’islamisation
par la force, le port obligatoire du hidjab ou l’instauration d’interdits
religieux ; il prélevait aussi l’impôt « révolutionnaire »,
qui deviendra durant les années de sang l’« impôt
du djihad » (c’est cette frange extrémiste que la
SM poussera, par les moyens qu’on verra, à la radicalisation
et à la confrontation, entraînant toute une jeunesse à prendre
les armes, à rejoindre les maquis et à embrasser le
langage de la violence).
Par la suite, les calculs politiciens de dirigeants du FIS, combinés
aux manipulations et provocations des services, ont fait que la dynamique
impulsée par ce parti s’engageait dans une logique d’affrontement
rendant de plus en plus aléatoire toute perspective de cohabitation.
Le président Chadli Bendjedid a bien essayé de jouer à l’équilibriste,
en tentant de concilier à la fois les courants démocratiques
(y compris ceux existant dans le FIS) et les généraux « décideurs »,
hostiles aux islamistes « inquisiteurs » qui allaient exiger
des comptes et prendre le contrôle de la rente (commerce extérieur
et exportations de pétrole et de gaz). Son entêtement dans
cette voie lui coûtera son poste, un certain 11 janvier 1992. À partir
de cette date funeste, les généraux de l’ombre allaient
utiliser l’alibi de l’interruption du processus électoral
pour jeter des milliers d’Algériens dans une atroce guerre
civile : une folie sans précédent allait s’emparer
des jeunes, dressés les uns contre les autres par un pouvoir machiavélique
alors qu’ils ne rêvaient que de liberté, de justice
et de dignité.
L’islamisme radical n’est toutefois pas sorti du néant.
Dans les années 1980, la misère sociale, la marginalisation
des élites modernistes, le refus de tout projet de société cohérent
permettant une synthèse harmonieuse entre modernité et
tradition, tout comme l’absence de libertés démocratiques
et une corruption ostentatoire, ont été les ingrédients
qui ont favorisé l’émergence de l’islamisme
en Algérie. S’inscrivant dans un contexte géopolitique
en mutation (chute du Mur de Berlin, déclin du communisme, fin
de la guerre froide et donc du monde bipolaire, mondialisation…),
cette émergence n’est que la conséquence logique
de la médiocrité des principaux décideurs, ces chefs
de l’armée qui refusaient de céder le flambeau ;
mais également de la dépravation de cette pseudo-élite
prébendière, renvoyant à la société l’image
d’un pouvoir arrogant, miné par la corruption, l’incurie
et la gabegie. Ces dirigeants ne s’apercevaient pas que le monde était
en plein bouleversement, et que l’islam politique se posait en
alternative à l’hégémonie américaine,
depuis la chute de l’empire communiste : ils voulaient gérer
comme au « bon vieux temps ». D’où l’incompréhension
d’abord, la stupeur ensuite, et enfin la résistance farouche à toutes
les tentatives de réformes qui ont suivi l’« ouverture
politique contrôlée » du début 1989.
Les pays européens ont observé ces changements sans en
saisir vraiment les enjeux, hésitant entre la satisfaction que
promettait l’ouverture démocratique et la crainte de voir
s’installer une dictature islamique aux portes de l’Europe.
La perspective d’un État théocratique à l’iranienne
ne pouvait être envisagée et encore moins acceptée.
Cela explique le peu de réactions de la part des gouvernements
européens lorsque les généraux iront très
loin, à partir du putsch de 1992, dans la répression.
Ce putsch a définitivement, et pour le pire, consolidé le
pouvoir total sur le pays des généraux Khaled Nezzar, Larbi
Belkheir, Mohamed Touati, Mohamed Lamari et consorts. Ceux qu’on
désigne souvent en Algérie comme le « clan des DAF »,
car la plupart d’entre eux sont d’anciens déserteurs
ou démissionnaires de l’armée française — certains,
comme les généraux Mohamed Lamari et Mohamed Touati, n’ont
rejoint les maquis de l’Armée de libération nationale
(ALN) qu’en 1961, soit quelques mois seulement avant l’indépendance
et n’ont jamais pris les armes contre les forces d’occupation.
À
l’évidence, une bonne partie des dirigeants du FIS a ainsi
péché par inexpérience politique et a été souvent
débordée par son aile extrémiste incontrôlée,
plus d’une fois manipulée par la SM. Le FIS aura de fait
grandement contribué au déploiement des manœuvres
de contrôle du pouvoir par les généraux sortis des
rangs de l’armée coloniale.
L’extraordinaire invention de la « thèse du “Qui
tue qui ?” »
À
partir des grands massacres de l’automne 1997, l’opinion
internationale a enfin commencé à prêter attention
aux nombreux observateurs, notamment des ONG (organisations non gouvernementales)
de défense des droits de l’homme, des journalistes et des
experts de la crise algérienne, qui soupçonnaient de longue
date l’implication des forces de sécurité dans les
violences attribuées aux islamistes, mais qui prêchaient
jusque-là dans le désert. Que des forces dépendant
de l’armée aient commis (ou contribué à commettre)
de tels crimes est assurément difficile à admettre. D’autant
plus que ces abominations sont à peine concevables : comment imaginer
que de simples citoyens (dont des enfants, des femmes et des vieillards…)
soient kidnappés, mutilés, violés, massacrés
ou égorgés, à l’instigation de ceux-là mêmes
qui étaient censés les protéger ?
Et pourtant, on le verra, toutes les manipulations antérieures
de la violence islamiste dont j’ai été le témoin
préfiguraient cette abomination. Certes, essentiellement de 1992 à 1996,
des groupes islamistes radicaux tout à fait autonomes ont commis
des crimes et des atrocités. Mais une grande partie des assassinats
et des massacres attribués aux islamistes depuis 1992 — et
plus encore depuis 1997 — est en réalité l’œuvre
directe ou indirecte d’hommes qui relevaient organiquement des
structures de sécurité.
C’est ce que je m’attellerai à démontrer tout
au long de cet ouvrage, dont l’objet est de contribuer à la
manifestation de la vérité sur cette « décennie
rouge », caractérisée par des chiffres terrifiants
: 200 000 morts, 12 000 disparus, des dizaines de centres de torture
(à une échelle « industrielle »), 13 000 internés,
400 000 exilés et plus d’un million de déplacés.
Et par le sinistre qui a frappé l’économie du pays
: paupérisation de la majeure partie de la population (le chômage
touche plus de 30 % de la population active et, selon les estimations
de certaines ONG, 15 millions d’Algériens vivent au-dessous
du seuil de pauvreté, ce qui est paradoxal pour un pays aussi
riche), réapparition des maladies éradiquées depuis
plusieurs décennies (typhoïde, tuberculose, peste bubonique…)
et généralisation des fléaux sociaux (corruption,
banditisme, prostitution, trafic de stupéfiants, suicides…).
Ce livre vise donc à empêcher une nouvelle falsification
de l’Histoire de l’Algérie, comme cela
a déjà été le
cas de celle de la guerre de libération, qui a été réécrite
par des imposteurs pour en devenir les héros. Car
l’opinion
internationale est encore très loin de soupçonner
l’ampleur
invraisemblable des diaboliques manipulations de la « SM » (le
sigle de la mythique Sécurité militaire a survécu à tous
les changements de dénomination, DCSM, DGPS, DGDS
et enfin DRS depuis septembre 1990 (2)). Et notamment de
celles qui concernent l’information
sur les événements de la guerre, systématiquement
et habilement remplacée, « en temps réel »,
par la désinformation.
L’illustration la plus incroyable de cette politique est sans doute
l’invention de la « thèse du “Qui
tue qui ?” ».
Fin 1997, après les atroces massacres de l’Algérois,
les militants algériens des droits de l’homme
et les ONG internationales de défense des droits de
l’homme ont réaffirmé avec
force leur revendication, déjà ancienne, d’une
commission d’enquête internationale indépendante
pour faire la lumière sur les soupçons d’implication
des forces de sécurité dans la violence islamiste.
Et cette fois, ils ont commencé à être
entendus de la « communauté internationale » — au
point que le porte-parole du gouvernement américain,
James Rubin, déclarera, le 5 janvier 1998, que son
gouvernement souhaitait une commission d’enquête
internationale pour connaître
les commanditaires des massacres . (3)
Face à cette menace, le service de propagande du DRS (4) inventera
un slogan redoutablement efficace : par l’intermédiaire
de ses relais médiatiques, en Algérie et à l’étranger
(surtout en France, où il n’en manque pas),
il fera savoir que ces ONG et les personnalités qui
les soutiennent osent, absurdement, poser la question de « Qui
tue qui ? » — formule que
les défenseurs des droits de l’homme n’ont
pourtant jamais utilisée. Une question systématiquement
qualifiée
d’« obscène » (terme repris notamment
par les philosophes français André Glucksmann
et Bernard-Henri Lévy), puisque « tous ces crimes
ont été revendiqués
par les GIA » — en oubliant bien sûr de
vérifier
l’existence de ces revendications et, quand elles existaient,
leur authenticité. Dans les années qui suivront,
et jusqu’à aujourd’hui,
tous ceux qui mettront en cause le rôle des forces
de sécurité dans
les attentats, assassinats et massacres inexpliqués
se verront accusés d’être des « partisans
de la thèse
du “qui tue qui ?” ».
Car, il faut le savoir, le service de propagande du DRS et
une certaine presse sont chargés de débusquer toutes les velléités
de remise en cause du discours officiel. Le moindre doute, la plus timide
interrogation sont condamnés comme des « tentatives d’absoudre
les islamistes de leurs crimes », dans le but de conforter l’interprétation
dominante du conflit : la juste lutte des militaires républicains
et laïcs contre les « fous de Dieu » terroristes. Une
simplification qui justifie tous les crimes, en renvoyant dos à dos
dans un manichéisme mystificateur certains des protagonistes du
drame et en faisant l’impasse sur d’autres acteurs majeurs, à commencer
par le peuple algérien lui-même.
Les méthodes permettant d’entretenir l’amalgame ont
atteint un tel degré de perfectionnement que même les plus
avertis en arrivent parfois à douter. Ainsi, pour démontrer
que les massacres de civils sont bien le fait des islamistes, le DRS
a mis au point une technique presque infaillible, consistant à inclure
de vrais islamistes dans les groupes des forces combinées chargés
de ces « opérations » (il s’agit d’individus
préalablement arrêtés et « retournés » sous
la torture ou « tenus » par des promesses de clémence
pour des crimes commis antérieurement). Et lors des massacres,
les habitants des premières maisons de la localité visée étaient
volontairement épargnés, de manière à permettre
aux survivants de témoigner ensuite qu’ils ont reconnu des
islamistes. Il va sans dire que ces islamistes « alibis » agissaient à visage
découvert, tandis que les militaires portaient des cagoules. C’est
dans ces conditions que la « thèse du “Qui tue qui
?” » a fait recette.
La
SM au cœur
du pouvoir
En
choisissant le corps de la SM au moment de m’engager au sein
de l’Armée nationale populaire, un certain 7 juillet 1974 — j’avais
vingt et un ans —, mon ambition était d’apporter ma
modeste contribution à l’édification d’un État
de droit puissant, démocratique, bâti sur les « idéaux
de novembre » (ceux des initiateurs de la guerre de libération,
le 1er novembre 1954), respectueux des libertés et des choix du
peuple. Avec le temps, du fait des fonctions et des responsabilités
que j’ai eu l’honneur d’assumer, et avec l’expérience
accumulée tout au long d’une carrière de plus de
vingt ans, je peux attester avec certitude que la SM constitue le « cœur » du
pouvoir en Algérie.
Véritable État dans l’État, doté de
prérogatives et de moyens illimités, ce corps de sécurité a
acquis, à juste titre, la réputation de « faiseur
de rois ». Car les « services », comme on les appelle,
nomment ou dégomment directeurs généraux d’entreprises
publiques, walis (préfets), consuls et ambassadeurs, députés
et ministres, et même… présidents de la République.
Malheureusement, au cours des années 1990, j’ai aussi acquis
une autre certitude. Au lieu de mettre ses moyens et ses compétences
au service du pays et de son peuple, la SM s’acharnat contre l’Algérie
et les Algériens. Les chefs du DRS, Mohamed Médiène,
Smaïl Lamari et Kamel Abderrahmane, sous prétexte de sauver
le pays de la « menace intégriste », ont organisé,
avec la complaisance et la complicité de généraux
mafieux et de quelques « marionnettes civiles », le pillage
des richesses du pays et les crimes les plus abominables contre leurs
propres concitoyens, n’épargnant ni les islamistes, ni les
démocrates, ni les intellectuels, ni même les militaires.
La seule devise de ces prédateurs a été de faire
marcher le pays à leur guise, aucune forme de contestation n’étant
permise.
À
partir de 1988, et surtout de 1992, trente ans après la fin de
leur guerre de libération, les jeunes Algériens
ont découvert
les camps de concentration (appelés par euphémisme « centres
de sûreté ») au Sahara, les enlèvements,
l’usage
massif de la torture (utilisée de façon
systématique
pour extorquer des informations et, surtout, pour avilir
les détenus),
les liquidations physiques, les assassinats politiques
(Mohamed Boudiaf, Kasdi Merbah, Abdelhak Benhamouda,
Abdelkader Hachani…), les tribunaux
d’exception, le couvre-feu, le « deuxième
collège » (5),
les milices de « patriotes » et les « groupes
de légitime
défense », rappelant étrangement
les pratiques de l’armée coloniale (recrutement
et instrumentalisation de supplétifs : harkis,
mokhzanis, goumiers, etc.). On ne s’étonnera
donc pas si les Algériens voient la politique
des généraux
d’aujourd’hui comme la continuation de celle
menée
par les chefs militaires français dans les années
1950.
Je n’ai plus le droit de me taire, car se taire serait synonyme
de complicité avec ce pouvoir criminel. C’est pourquoi l’intention
première de cet ouvrage est de témoigner sur des événements
bien précis que j’ai vécus, comme acteur ou observateur
averti. Je le fais par conviction, devoir et honnêteté intellectuelle,
pour que l’histoire de l’Algérie contemporaine ne
soit pas falsifiée par les imposteurs et les conspirateurs sanguinaires.
Je le fais également par fidélité à la mémoire
de ceux qui, nombreux au cours de cette décennie rouge, furent
victimes du crime planifié. En espérant que ma modeste
contribution aidera à restituer au peuple algérien sa souveraineté,
sa liberté et son indépendance si chèrement
acquises.
Cet ouvrage abordera l’infiltration du FIS en tant que structure
politique, la déstabilisation du Premier ministre Mouloud Hamrouche
(initiateur sincère des réformes économiques) en
1990 et 1991, la formation des premiers « noyaux durs » de
l’islamisme radical, l’interruption (en janvier 1992) du
processus électoral qui avait pour but premier de « libérer » la
violence, la création par les services secrets des « GIA »,
leur fonctionnement en tant qu’alliés du pouvoir. Car c’est
dans ces années-là (1990-1992), je le montrerai, que s’enracinent
les principaux germes du drame qui ensanglante l’Algérie
jusqu’à ce jour.
J’évoquerai également, le plus précisément
possible, le rôle de ces « Groupes islamistes de l’armée » (surnom
que leur a donné la rue algérienne, qui n’est plus
dupe depuis longtemps) dans les massacres et assassinats les plus spectaculaires,
ainsi que les liquidations de personnalités politiques et militaires.
Et aussi leur utilisation par les chefs de la SM dans l’entretien
de la « sale guerre », les tentatives d’assassinats
contre des opposants à l’étranger ou leur instrumentalisation
contre les « intérêts » français,
notamment lors des attentats tragiques de Paris en 1995.
À
la lecture de ces pages, le lecteur non averti sera sans doute surpris
par le caractère sophistiqué et l’ampleur invraisemblable
de toutes ces manipulations, pourtant bien réelles. Mais il doit
savoir que ces pratiques des chefs de l’armée et des services
qui dirigent en sous-main le pays depuis 1988 ne constituent pas une
innovation : elles s’inscrivent dans une longue tradition de gestion
politique par les « coups tordus », tradition qui remonte à l’indépendance
de l’Algérie en 1962 et même à la guerre de
libération. Même si ce n’est pas l’objet de
ce livre, il faut rappeler en effet que, dès 1962, le pouvoir
réel a été confisqué par une poignée
d’officiers, souvent formés à l’école
du KGB soviétique, et qui feront de la désinformation et
de la manipulation des armes essentielles pour gérer les conflits
en leur sein et pour contrôler le peuple. En manipulant la violence
islamiste comme masque du terrorisme d’État, les « décideurs » d’aujourd’hui
n’ont rien fait d’autre que de pousser à l’extrême
ces méthodes apprises de leurs aînés.
Il me faut enfin préciser que l’écriture de cet ouvrage
a été rendue difficile par le fait que j’ai dû procéder à un
important effort de mémoire pour reconstituer des événements
qui se sont produits il y a plus de dix ans. D’où certaines
lacunes, inévitables : j’ai choisi d’être le
plus précis possible, au risque d’omettre certains noms,
dates ou lieux dont je n’étais pas certain. Ce choix de
la rigueur est à mes yeux une précaution indispensable,
afin que les généraux manipulateurs et leurs relais ne
puissent jeter la suspicion et le discrédit sur la relation d’événements
authentiques en les qualifiant d’« affabulations ».
Car, à l’instar de nombreux autres acteurs en rupture des « années
de sang » et aujourd’hui exilés, je suis, à l’heure
où j’écris ces lignes, dans l’impossibilité matérielle
de prouver — au sens de preuves judiciaires — systématiquement
l’ensemble des faits que je rapporte. Alors que mes détracteurs,
eux, sont en mesure de « fabriquer » preuves et témoins.
C’est pourquoi j’ai choisi de ne citer nommément que
les acteurs de ces épisodes dramatiques dont je sais que, s’ils
s’aventuraient à me poursuivre pour « diffamation » devant
la justice française, je serais en mesure de leur opposer des « offres
de preuves » que leurs avocats ne pourront contester.
Dernière précision : je sais par avance que ces pages seront
violemment critiquées par les décideurs
algériens,
par le biais du Service d’action psychologique
du DRS et de ses relais médiatiques. J’en
ai déjà été averti
de mille manières. Et notamment le 3 juillet 2002,
lorsque j’ai
témoigné devant la 17e chambre du Tribunal
de grande instance de Paris, en faveur de l’ex-lieutenant
des forces spéciales
Habib Souaïdia, qui était poursuivi en diffamation
par l’ex-ministre
de la Défense, le général Khaled
Nezzar, pour les propos qu’il avait tenus en mai
2001 contre les décideurs
algériens sur la chaîne France 5, suite à la
publication de son livre La Sale Guerre . (6)
Après mon témoignage, le général Nezzar a
déclaré au tribunal : « M. Samraoui a quitté l’Algérie
en 1992, c’est-à-dire six à sept mois après
l’arrêt du processus électoral. Après douze
années de situation en Algérie, il y a eu des développements
et je ne crois pas que M. Samraoui ait intégré tous ces éléments
. » Je relève au passage que M. Nezzar a parlé, en
2002, de « douze années » : il considère donc
que la « situation » dont il est l’un des responsables
a commencé dès 1990, et non pas depuis le coup d’État
de janvier 1992 : c’est là l’une des clés de
compréhension du drame que vit mon pays depuis cette époque
et c’est donc un point essentiel que je tente d’expliquer
dans ce livre. Et, surtout, je pense avoir parfaitement « intégré tous
les éléments » dont il parle. Le lecteur en jugera.
Notes:
1- Prudencio GARCIA,
El Drama de la autonomía militar, Alianza Editorial, Madrid, 1995.
Cet ouvrage remarquable d’un officier espagnol en retraite est consacré au
comportement des forces armées argentines sous la dictature du général
Jorge Rafael Videla (1976-1983). Un modèle répressif directe-ment
inspiré des techniques de l’armée française
durant la guerre de libération de l’Algérie (1954-1962).
Un modèle qui a aussi inspiré les généraux
algériens des « années de sang », depuis 1992.
2-
La Sécurité militaire est issue du MALG (ministère
de l’Armement et des Liaisons générales), le service
de renseignements du FLN qui fut dissous en 1962 à l’indépendance.
Omniprésente depuis dans tous les rouages de l’État
et du parti (du temps du parti unique à qui il servait de police
politique), la SM a été restructurée en 1980 sous
le nom de DCSM (Direction centrale de la sécurité militaire),
qui a cédé le pas en 1983 à la DGPS (Délégation
générale à la prévention et à la
sécurité, relevant de la présidence de la République),
elle-même remplacée, après la « vague » démocratique
d’octobre 1988, par la DGDS (Délégation générale à la
documentation et à la sécurité, relevant toujours
de la prési-dence et non du ministère de la Défense
nationale). La DGDS a été officiellement dissoute en
juin 1990 sans que cela affecte son personnel, son efficacité ou
ses moyens. En septembre 1990, j’y reviendrai, la SM est devenue
le DRS (Département du renseignement et de la sécurité),
placé sous la direction du général Mohamed Médiène,
dit « Toufik ».
Malgré l’usure du temps, le défilé des générations
et les changements de dénomination, le terme « SM » est
toujours usité, car il fait partie de l’inconscient des
cadres et des citoyens, marqué par des années de terreur
et d’oppression.
3-
Daily Press Briefing released by the Office of the Spokeman, US Department
of State, 6 janvier 1998.
4-
Pendant toute la « seconde guerre d’Algérie »,
et jusqu’à ce jour, ce service a joué un rôle
majeur de désinformation. Auparavant intitulé « Service
de presse et de documentation », il était devenu en janvier
1993 le « Service d’action psychologique », dirigé par
le colonel Djillali Meraou, dit Salah, puis par le sinistre colonel
Tahri Zoubir, dit Hadj (ce dernier a été remplacé par
le colonel Faouzi fin 2001).
5-
Ce terme, utilisé par la rue algéroise pour désigner
les assemblées-croupions et les locataires des résidences
d’État de la nomenklatura (comme le fameux « Club
des Pins »), fait référence à l’instauration
en 1947, par la France coloniale, d’un « deuxième
collège » électoral en Algérie, réservé aux
notables « indigènes », le « premier collège » étant
bien sûr celui des colons français (dont les votes comptaient
dix fois plus que celui des « indigènes »).
6-
Habib SOUAÏDIA, La Sale Guerre, La Découverte, Paris,
2001. Le général Nezzar a perdu ce procès en
diffamation. La publication intégrale du verbatim de ce procès
(annotée avec beaucoup de précision), qui a duré cinq
jours, a été assurée par les Éditions
La Découverte : Habib SOUAÏDIA, Le Procès de « La
Sale Guerre », La Découverte, Paris, 2002.
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