Un Ancien Officier déserteur de l’ANP déterre la question du “Qui Tue Qui ?”

La Sale Guerre Réécrite

Liberté, 25 septembre 2003

La parution du livre de Mohammed Samraoui, Chroniques des années de sang, n’est pas dénuée de calculs politiques. L’objectif est d’accabler encore une fois, avec de fausses révélations, les généraux algériens et de tenter de peser dans le débat sur la prochaine présidentielle. Que contient le livre de Samraoui ? Qui est cet homme qui accuse aujourd’hui l’armée algérienne ? Lecture critique et portrait d’un déserteur qui se fait de l’argent sur le dos de l’ANP.

Un Ancien Officier déserteur de l’ANP déterre la question du “qui tue qui ?”

La sale guerre réécrite

Connu des téléspectateurs algériens branchés sur la chaîne El-Djazira, après avoir quitté les rangs des services de renseignements qu’il représentait en Allemagne, l’ex-officier, Mohammed Samraoui, vient de se distinguer par la publication d’un livre qui reprend les positions développées sur les plateaux et lors du procès intenté par le général Nezzar au sous-lieutenant Souaïdia, auteur de La Sale Guerre. Le titre choisi par Samraoui à son ouvrage paru chez l’éditeur français Denoël paraît neutre. Il s’agit de Chronique des années de sang qui peut laisser penser à un récit sur l’enfer vécu par les Algériens à cause du terrorisme intégriste. Mais, le sous-titre désigne tout de suite le projet de l’auteur : Algérie : comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes. La lecture peut se terminer par un malaise, mais aussi par un soulagement. Les Algériens qui ne souhaitent pas vivre sous le régime d’une République islamique vont apprendre qu’en fait, les intégristes n’existent pas ou si peu, qu’ils soient dirigeants politiques ou figures du terrorisme. Tout cela ne serait que le résultat d’une incroyable conspiration de quelques généraux qui auront réussi à duper le peuple algérien et toute la communauté internationale. Le FIS ? Hormis Ali Benhadj, Abassi Madani, Abdelkader Hachani, tous les autres membres de sa direction sont des agents infiltrés. Le MIA (Mouvement islamique armé) de Abdelkader Chebouti ? Pareil. Il a été créé alors même que les bouyalistes (Azzedine Baâ, Mansouri Méliani) se trouvaient en prison. Les généraux avaient convaincu le président Chadli de les amnistier afin qu’ils soient injectés dans de faux maquis qui décrédibiliseraient le FIS alors que personne n’imaginait encore la progression de ce parti qui n’avait pas encore été agréé. Le Mouvement pour l’État islamique (MEI) de Saïd Mekhloufi ? Il est également sorti des mêmes laboratoires maléfiques. Idem pour le Front islamique pour le djihad armé (FIDA) qui s’était spécialisé dans les assassinats d’intellectuels. Quant au GIA, c’est un refrain bien connu, déjà chanté par d’autres que Samraoui. De Moh Léveilley à Antar Zouabri, en passant par Layada, Djaâfar El-Afghani, Cherif Gousmi et Djamel Zitouni, tous ces dirigeants étaient des agents des services. Samraoui, qui a eu le privilège d’être affecté en Allemagne dès 1992, a oublié dans cette chronologie l’intermède assuré par Aïssa Benamar après l’arrestation de Layada. Ce n’est pas la seule “erreur” factuelle de son brûlot. Quant aux actes terroristes, qu’ils visent des militaires ou des civils, qu’ils soient commis en Algérie ou à l’étranger, ce sont aussi les services. De l’assassinat de six policiers à La Casbah en février 1992 jusqu’à ce jour, c’est toujours la même poignée de généraux qui exécute.
Le livre s’ouvre sur une prétendue préparation de ce qui est présenté avec force détails comme la préparation, en septembre 1995, de la liquidation de Rabah Kébir et de Abdelkader Sahraoui, deux islamistes réfugiés en Allemagne, le porte-parole de l’instance exécutive du FIS à l’étranger, réfugié en Allemagne, après avoir réussi à quitter clandestinement le pays à l’été 1992 quelques semaines après avoir été libéré de prison. L’exécution n’aura finalement pas lieu à cause de l’opposition de Samraoui qui a fait valoir sa “conscience” et sa “morale” devant son chef qui s’était déplacé spécialement d’Alger. L’officier a aussi mis en garde contre les conséquences de cet acte sur l’image de l’Algérie, parce que l’État algérien représenté en plus, à l’époque, par un ambassadeur réputé compétent, n’était pas capable d’évaluer ces conséquences. Rabah Kébir doit une fière chandelle à notre officier pour être resté en vie. Mais, ce n’était malheureusement pas le cas de toutes les autres personnalités liquidées l’une après l’autre.
La liste est longue : Boudiaf, Kasdi Merbah, Aboubakr Belkaïd et Mohamed Hardi (deux éradicateurs qui en savaient trop), le général Fodhil Saïdi, tué dans un accident de la circulation (mais la technique des accidents de voiture a toujours été pour le DRS un moyen classique d’éliminer les indésirables), Abdelhak Benhamouda, Youcef Fathallah, Djilali Liabès, Tahar Djaout, Mohamed Boukhabza, Ahmed Hambli, Djillali Belkenchir, Saïd Mekbel, Abdelkader Hachani, le colonel Redouane Sari, le colonel Salah, le général à la retraite Habib Khelil, le général Mohamed Boutighane, le chanteur Matoub Lounès. Le livre peut donner l’illusion de la précision avec les détails qu’il apporte, notamment les noms de personnes. Mais, ce n’est qu’illusion. Seul l’assassinat de Boudiaf est adossé à des détails largement développés à l’époque. Quelque peu étayé par des arguments que la presse avait largement développés à l’époque. Seule révélation : la grenade utilisée par Boumaârafi n’avait pas été récupérée lors d’une opération terroriste à laquelle il avait participé quelques mois plus tôt à Télemly, comme cela avait été dit alors. Pour la mort du général Fodhil Saïdi, l’auteur n’offre comme argument que la mort de tous ses compagnons lors de l’accident de voiture. Pourtant, le chauffeur a bien survécu. C’est un haut commis de l’État qui exerce encore ses fonctions.
En termes de révélations, on pourrait peut-être se satisfaire de cette chaude empoignade entre le général Nezzar et le président Chadli, lorsque ce dernier, après avoir accepté de démissionner, se serait ravisé.
Ou encore de la décision de Chadli de limoger certains dirigeants militaires. C’est une confidence que Samraoui affirme détenir du colonel Malik Bendjedid auquel il était allé rendre visite à Blida où ce dernier était l’adjoint du chef de 1re RM. Samraoui voulait informer son interlocuteur du coup d’État en préparation. Sur la déposition de Chadli, Samraoui n’apporte rien de plus par rapport à ce que Nezzar a lui même admis.
Nabil Benhadad

----------------------------------

Un livre frappé de fortes suspicions


L’ancien commandant Samraoui a versé un témoignage pour la compréhension de la “décennie rouge”, mais son livre, parsemé d’erreurs factuelles, restera frappé de suspicion, eu égard au contexte dans lequel il a été rédigé. Engagé dans la Sécurité militaire en 1974 alors qu’il n’était âgé que de 21 ans, il affirme avoir fait ce choix pour défendre “l’idéal d’un État de droit fort et juste”. Comment, sans rougir, il peut apporter cette explication, alors que les Algériens se souviennent de la terreur que la même SM faisait régner sous l’ère de Boumediene, de Merbah et de Zerhouni ? L’idéal est décidément douteux, d’autant plus que l’officier a connu une promotion qui fait rêver comme il le reconnaît lui-même. Le poste d’attaché militaire à Washington, Paris, Rome et Bonn, où il était en poste avant de faire défection est un privilège accordé aux officiers soumis à leur hiérarchie, explique-t-il. Comment a-t-il pu en bénéficier, alors même qu’il a défié sa hiérarchie avec laquelle, dit-il, il était en conflit sur la manière de lutter contre le terrorisme. En outre, il a obtenu sa promotion, après avoir demandé à être radié des effectifs de l’armée.
Pourtant, sa hiérarchie qu’il présente comme la source de tous les maux, que vit le pays et qu’il rend responsable de toutes les tueries et de tous les assassinats, aurait pu réserver à ce récalcitrant un sort aussi dramatique, au lieu de l’envoyer dans une villégiature européenne. La démarche de Samraoui manque de cohérence.
Et son audace limitée. Parce qu’en fait, il n’a décidé de quitter l’armée qu’à la fin de sa mission en Allemagne. Rappelé par sa hiérarchie, il a refusé de regagner Alger sans doute moins sûre que Bonn.
Mais, comme il est difficile, dans son cas, de se procurer les papiers de résidence et des ressources, l’asile politique apparaît comme l’unique issue. Or, il faut fournir la preuve d’être menacé par le pouvoir politique de son pays. C’est ce qu’il n’a pas hésité à faire en troquant son uniforme pour le costume d’un opposant.
Et dans le cas de l’Algérie, il est de bon ton de défendre les islamistes “persécutés”. “L’aversion des responsables de l’armée pour les islamistes était quelque chose d’incompréhensible car, à nos yeux, les islamistes en général et le FIS en particulier ne constituaient en aucun cas une menace sérieuse”, écrit-il en page 57. Six pages plus loin, sans doute pour ne pas être soupçonné d’islamisme lui-même, il n’hésite pas à se contredire. “Les islamistes se distinguaient par les prêches incendiaires de Ali Benhadj. Les marches imposantes qu’ils organisaient chaque jeudi à Alger […] faisaient peur à beaucoup de ceux qui ne se reconnaissaient pas dans ce parti […] qui profite de la faiblesse des autorités” (p. 63).
Comment des autorités aussi faibles peuvent-elles alors régenter le pays en créant des groupes armés à tout-va, en infiltrant tous les partis politiques, en contrôlant les circuits économiques ? Ce n’est pas la moindre faille de cet officier des renseignements incapable de se souvenir de la position du PAGS par rapport aux élections locales de 1990, ni même de se souvenir du nom du successeur du colonel Salah.
N. B.

-----------------------------------------

Il a déserté son pays pour des intérêts matériels

Samraoui, le félon

Qui est l’auteur de Chronique des années de sang ? D’où vient-il ? Quelle est sa carrière ? Liberté a reconstitué le parcours de ce déserteur à la mémoire sélective.
Mille neuf cent soixante-quatorze. Mohammed Samraoui vient de rejoindre le service de la Sécurité militaire (SM), actuellement dénommé le Département du renseignement et de la sécurité (DRS) dépendant de l’Armée nationale populaire (ANP). Il a 19 ans et il vient juste d’obtenir un diplôme en sciences économiques. Il est affecté au niveau de la Ve Région militaire. Autrement dit, à Constantine. Dans cette région, il était chargé, comme simple élément, de mener des investigations dans le service de la prévention économique. Le département de la prévention économique de la Sécurité militaire est un service qui prend en charge la lutte contre les malversations et l’espionnage économique. Dans les faits, ce département a pour mission de mettre en évidence toute personne physique ou morale, nationale ou étrangère portant atteinte à l’économie nationale. Aussi, et contrairement aux affirmations de Mohammed Samraoui, selon lesquelles il serait le numéro 2 de la Direction du contre-espionnage (DCE) au niveau de la Sécurité militaire, cet officier originaire de Annaba est loin de constituer un membre de l’état-major. “Il n’est même pas le n° 23 de la DCE.” “C’est un simple élément qui n’a aucun pouvoir et qui, même s’il est officier, n’a pas eu de responsabilités”, disent de lui ceux qui le connaissent. Pendant cette période, Mohammed Samraoui a profité de son poste au niveau de la prévention économique en exerçant des trafics d’influence à Constantine. Son trafic d’influence, il l’a fait à travers des chantages et des pressions sur les autorités locales et les services des impôts pour régler ses problèmes personnels. Ce qui lui a permis d’acheter une villa de plusieurs milliards de centimes dans la wilaya de Annaba, pour ensuite la revendre après sa désertion, en 1996, en Allemagne, tout en transférant illégalement son argent dans ce pays. À cette époque, Samraoui était officier. En 1990, Mohammed Samraoui a été muté à Alger. Toujours dans le département de la prévention économique. Il est resté dans la capitale jusqu’en 1992. Dans le courant de cette année, il a bénéficié, dit-on, d’une intervention qui lui a permis d’être affecté en Allemagne. Dans ce pays, il occupait le poste de chef de la Sécurité militaire au niveau de l’ambassade d’Algérie en Allemagne. Avec ce poste, “il ne risque pas d’être le n°2 du service du contre-espionnage”, explique-t-on, tout en précisant que, pour l’être, il faut détenir au moins le grade de commandant. Au poste de chargé de la sécurité au niveau de l’ambassade d’Algérie en Allemagne, où il est resté quatre ans, Samraoui était très bien payé. Aussi et pendant toute cette période, il n’a posé aucun problème et n’a exprimé aucune position politique. Bien au contraire, Samraoui, en tant que diplomate, a assumé et cautionné l’ensemble des positions de l’Algérie dans le pays hôte. Il a représenté son pays avec tout ce qu’il y a de bon ou de mauvais, explique-t-on. Jusqu’au jour où il a été rappelé, normalement comme tout diplomate, après quatre ans d’exercice dans une ambassade. C’était en 1996. Ce rappel avait fortement déplu à Samraoui. Pourquoi ? Parce qu’il se plaisait beaucoup en Allemagne. Il aurait dit à l’époque aux services de la Sécurité militaire qui lui demandaient de regagner le pays : “Je ne veux pas rentrer, car je me sens bien ici et je suis bien payé.”
Une nouvelle vie en Allemagne
Refusant de rentrer au pays, Samraoui a opté pour la désertion et préféré rester toujours en Allemagne. “Ce n’est pas pour des opinions ou des positions politiques que Samraoui a déserté, mais parce qu’il lui a été demandé de rentrer normalement au bout de quatre ans d’exercice à Alger. C’est donc pour des besoins strictement pécuniaires qu’il a déserté et pas pour des positions ou des opinions qui l’auraient gênées”. De suite et pour ne pas risquer de rentrer à Alger, Samraoui revendique, le 19 avril 1996, auprès des autorités allemandes, le statut de réfugié politique. Après son obtention de l’asile politique dans ce pays, Mohammed Samraoui a été pris en charge par trois milieux qui ont pour points communs leurs positions hostiles à l’égard de l’Algérie. Premièrement, l’officier déserteur a été pris en charge par les services secrets allemands. C’est lui-même qui l’a reconnu en déclarant, le 18 septembre dernier, à l’occasion de la présentation de son livre Chronique des années de sang, qu’il était “gardé 24 heures sur 24 par la police allemande”. Pourquoi Samraoui intéresse-t-il les services secrets allemands ? De par le monde, chaque défection dans les services secrets d’un pays est automatiquement récupérée par un autre pays. Un élément déserteur des services secrets est intéressant et est, de fait, bien pris en charge. L’importance d’un agent déserteur des services secrets réside dans le fait qu’il peut fournir des renseignements et des informations très recherchés par les services secrets des autres pays.
Deuxièmement, Samraoui a fait l’objet d’une récupération de la part du Mouvement algérien des officiers libres (MAOL). Ce mouvement d’officiers déserteurs l’a approché pour le récupérer politiquement. Semaroui est un félon, selon l’expression militaire consacré aux déserteurs qui trahissent les leurs à l’image des agents du MAOL. À la seule différence que, contrairement à Samraoui qui a déserté pour des intérêts pécuniaires, les officiers du MAOL ont déserté pour des convictions : ce sont des islamistes qui revendiquent de faire la guerre à l’État algérien. Ces agents du MAOL sont pris en charge par les Anglais, les Allemands, les Espagnols et les Français, aussi pour des raisons inhérentes au renseignement.
Aussi, du point de vue de la production intellectuelle, Mohammed Samraoui n’a pas le niveau requis pour rédiger un livre. C’est ce que disent de lui ceux qui le connaissent.
L’autre argument qui bat en brèche les propos rapportés par Mohammed Samraoui dans son dernier livre Chronique des années de sang publié, le 18 septembre dernier, aux éditions Denoël, concerne le fait que, pendant la période s’étalant de 1992 à 1996 qu’il retrace dans son livre, Samraoui était en Allemagne. Donc, il n’a pas été un témoin oculaire direct des massacres terroristes. Comment a-t-il pu rédiger ce bouquin ? Grâce à François Gèze, révèlent des sources. C’est lui qui contrôlait, relisait et réécrivait les chapitres, un à un, du livre de Samraoui qu’il les lui envoyait par mail.
Nadia Mellal

-----------------------------

Une cabale en chasse une autre

On nous invite, aujourd’hui, à revisiter “la sale guerre”, réécrite par un ancien officier de l’ANP reconverti dans l’écriture après avoir fait son beurre dans les affaires, lorsqu’il était à l’ambassade d’Algérie en Allemagne.
Et même bien avant, puisque Mohammed Samraoui avait conclu de juteuses affaires du temps où il dut regagner le pays. Ceux qui le connaissent affirment que l’homme a acquis de nombreux biens immobiliers avant de revenir les vendre pour s’offrir une retraite dorée en Allemagne. Bref, son parcours plaide peu pour la crédibilité de son témoignage. Et son livre encore moins. Notre journaliste a lu et relu cet ouvrage. De quoi s’agit-il au juste ? D’une compilation de faux témoignages qui ne peuvent soutenir la moindre contradiction. Passons donc sur le superflu pour venir à l’essentiel. L’essentiel réside dans l’opportunité de sortir ce livre maintenant. Maintenant ! Samraoui serait donc ce témoin qui viendrait à la rescousse du candidat Bouteflika. Pourquoi ? Parce que tout ce qui accable les généraux ne fait que jouer en faveur de ce président qui n’a plus leur soutien, eux qui l’avaient intronisé à la tête de l’État en avril 1999. Il se murmure dans le microcosme politico-médiatique d’Alger que le cercle présidentiel se fait une joie de voir le livre de Samraoui sortir avant la publication du nouvel ouvrage de Khaled Nezzar, dont le contenu n’est pas du tout tendre envers Bouteflika.
De mauvaises langues affirment avoir entendu un proche de Bouteflika prononcer cette phrase : “Eux, ils ont le livre de Nezzar, nous, nous avons le livre de Samraoui.”
Le nouveau débat sur “la sale guerre” ne fait que commencer.
F. A

 

   
www.algeria-watch.org