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Les
GIA sont une création des services de sécurité algériens
Entretien José Garçon,
Libération,
15-16 novembre 2003
Mohamed Samraoui,
ex-officier de la Sécurité militaire
algérienne, refugié depuis Allemagne, raconte comment les
généraux ont manipulé les Groupes islamiques armés
pour asseoir leur pouvoir.
Né en 1953, ingénieur en biochimie, Mohammed Samraoui s'est
engagé dans l'armée algérienne à 21 ans avant
d'être recruté par la Sécurité militaire,
la police politique du régime. De mars 1990 à juillet 1992,
il est le numéro 2 de la direction du contre-espionnage, où il émet
des réserves sur la manière dont est menée la lutte
antiterroriste. En septembre 1992, il est muté à l'ambassade
d'Algérie en Allemagne, où il sera responsable de la Sécurité militaire
jusqu'à ce qu'il déserte, en février 1996. Depuis,
il demeure en Allemagne où il a obtenu le statut de réfugié politique.
Il vient de publier son témoignage sur la sale guerre, Chronique
des années de sang (Denoël).
Comment un colonel
de la Sécurité militaire (SM), les
services secrets algériens, en vient-il à déserter
et à être le premier officier supérieur à témoigner à visage
découvert sur la sale guerre?
Pour les mêmes raisons qui m'avaient amené à m'engager
dans l'armée en 1974 avant d'être recruté dans la
SM : servir le pays. La SM était puissante, on voulait construire
un grand pays, prospère et démocratique et on expliquait à l'étudiant
en biochimie très bien noté que j'étais que l'Algérie
avait besoin de gens comme moi... Dix-huit ans après, j'ai participé en
1992 au coup d'Etat qui a destitué le président Chadli, à l'annulation
du processus électoral et à la lutte contre les réseaux
du terrorisme intégriste, parce que j'étais convaincu que
l'intégrisme était une menace pour le pays. Et que je n'étais
pas prêt à accepter une Algérie à l'iranienne
ou à la talibane. On pensait «sauver l’Algérie»en
luttant contre des gens qui mettaient en cause les fondements de l'Etat
républicain, on a été trompés. La suite des événements
m'a convaincu que je participais surtout à la sauvegarde des intérêts
d'une oligarchie qui imposait son diktat parle mensonge et la destruction.
A l'origine, la menace pour le pouvoir n'était pas les islamistes,
mais les forces démocratiques. C'est pour les contrer qu'on a
encouragé le FIS à devenir un parti politique à partir
de 1988-1989. Puis, dès le début 1991, on a poussé à la
radicalisation des islamistes extrémistes pour discréditer
le FIS, alors qu'on aurait pu les neutraliser. Or il n'y avait alors
ni arrêt du processus électoral, ni terrorisme. La direction
du contre-espionnage infiltrait des franges extrémistes et recrutait
des «radicaux» pour en faire des émirs de quartier.
La direction de la sécurité de l'armée créait
des réseaux islamistes prônant la violence en utilisant
des militaires ayant prétendument déserté.
Comment avez-vous
réagi?
A partir de 1992, j'ai manifesté plusieurs fois mon désaccord
avec la manière dont était menée la lutte antiterroriste.
Mais c'est en 1995 que j'ai décidé de rompre avec ce système.
La goutte qui a fait déborder le vase, c'est quand le général
Smaïl Lamari (le numéro 2 de la SM et mon supérieur
hiérarchique) m'a demandé à Bonn d'organiser la
liquidation physique de deux islamistes algériens réfugiés
en Allemagne. Il voulait, disait-il, «clouer le bec à ces
salauds qui mettent l'Algérie à feu et à sang et
nous empêchent d'obtenir plus de soutien international».
Je lui ai répondu que l'Allé magne n'était pas la
France et que, en cas de pépin, il ne trouverait ni Pasqua ni
Pandraud pour nous aider. Quelques mois plus tard, je désertais.
Quand avez-vous été convaincu qu'il ne s'agissait plus
seulement de manipuler les groupes radicaux pour mieux les contrôler?
Début 1992, le DRS (Département du renseignement et de
la sécurité, l'appellation de la SM depuis 1990, ndlr)
a tout fait pour que ces groupes se multiplient : arrestations tous azimuts,
torture systématique ... L'idée de nos chefs était
de les fédérer pour produire une violence contrôlée
et maîtrisable. Il s'agissait de justifier a posteriori l'annulation
des élections et de terroriser la société civile
pour la forcer» se ranger derrière l'armée. Après
le coup d'Etat, une liste noire de personnalités civiles menacées
de mort a d'ailleurs été fabriquée sur ordre de
Smaïl et attribuée aux islamistes. Ca a marché:de
nombreux intellectuels se croyant menacés de mort deviendront
des partisans acharnés du tout-sécuritaire. Mais, dès
le deuxième trimestre 1992, ce travail a abouti au chaos. Il exigeait
un secret absolu, donc des officiers sûrs, et une parfaite coordination
entre les services du DRS chargés de contrôler ces groupes.
Or, à cause du cloisonnement, les agents de différents
services se faisaient la guerre. Il devenait impossible de distinguer
entre agents retournés et agents doubles. Sur le terrain, on ne
savait plus qui était qui. Des responsables militaires, dont le
colonel Tartag, me demandaient souvent de relâcher tel individu
arrêté car il travaillait avec eux. Ayant carte blanche.
Les forces de sécurité sont par ailleurs allées
si loin dans la sauvagerie qu'elles ont poussé des milliers déjeunes à monter
au maquis. C'était une politique suicidaire pour le pays.
Le DRS a-t-il
une responsabilité dans la création des
GIA (Groupes islamiques armés)?
Il ne s'agit pas de responsabilité, car j'affirme - et j'en ai été témoin
- que le DRS en est le concepteur. Ces groupes ont été dotés
de véhicules militaires, de moyens de télécommunications,
sans oublier les communiqués que rédigeaient des officiers
du DRS, les casemates construites parles militaires lors de la mise en
place des futurs maquis. Cette stratégie répondait au «plan
d'action» du général Nezzar, concocté par
les généraux Belkheir, Touati et Taright et exécuté par
les chefs du DRS avec la bénédiction du général
Mohammed Lamari (Le chef d'état-major, ndlr). C'est au cours d'une
deuxième phase, entre 1993 et 1994, que les GlA made in DRS se
sont multipliés pour terroriser la population et liquider dans
une guerre féroce tous les groupes armés qui restaient
plus ou moins autonomes. Les émirs qui siégeaient dans
les casernes de Ben-Aknoun ou de Blida n'avaient aucun mal à recruter
de jeunes chômeurs naïfs et révoltés par la
répression. Mais, jusque-là, le GIA n'était pas
complètement contrôlé par les services. Cela a changé après
l'arrivée de Djamel Zitouni à la tête du GIA, fin
1994. Car Zitouni avait été «recruté» début
1993 dans un camp du Sud où il était détenu. Une
troisième phase de la guerre a commencé mi-1996. Les généraux
ont continué à utiliser la violence des GIA et des milices
pour asseoir leur pouvoir par la terreur et pour gérer leurs conflits.
C'est la période des massacres.
Vous étiez alors à Bonn,
loin du terrain...
J'ai vécu personnellement plusieurs situations qui donnent un
aperçu de la nature des relations entre islamistes et certains
cadres du DRS. Je me suis ainsi occupé de l'organisation El-Hidjra
oua Attakfir (Exil et Rédemption), une sorte de secte d'une centaine
d'adeptes au discours très virulent. Mes services y avaient identifié les
frères Boudchiche, qui imposaient leur loi aux habitants des quartiers
populaires de l'Algérois. Ils ont arrêté l'un d'eux,
fiché «islamiste dangereux» en plein état de
siège en juin 1991. Quarante-huit heures après son arrestation,
je suis prévenu que Boudchiche appelait à l'émeute à Bordj
El-Kiffan. J'ai pensé que c'était impossible. Puis j'ai
vérifié. «On l'a remis sur le circuit», m'a
répondu le directeur du centre de détention. Autre exemple:
en juillet 1994, pendant mon congé annuel, je suis allé au
CPMI (centre militaire d'investigation) de Ben-Aknoun où le lieutenant-colonel
Tartag m'a appris qu'il avait constitué, début 1992, une
unité de commandos chargée d'exécuter les suspects
et de terroriser les familles d'islamistes dans les quartiers considérés
comme leurs fiefs.
A vous écouter, la violence islamiste n'a pas existé...
Je n'ai jamais dit cela, mais je mets en cause les chefs de l'armée
qui manipulent la violence. Je dis seulement que la réalité de
cette guerre est bien plus complexe que ne le laissent entendre les analyses
manichéennes opposant militaires républicains et fanatiques
islamistes et faisant l'impasse sur le peuple algérien. A mes
yeux, généraux et dirigeants du FIS sont d'ailleurs coresponsables
de notre drame. Des groupes islamistes radicaux tout à fait autonomes
ont commis des atrocités. Mais une grande partie des assassinats
et des massacres attribués aux islamistes depuis 1992 - et plus
encore depuis 1997 - est l'œuvre directe ou indirecte d'homme qui
relevaient organiquement des structures de sécurité. Manipulés
ou non, les auteurs de ces crimes restent des criminels et devront un
jour être jugés. Une réconciliation ne pourra donc être
envisagée qu'après le rétablissement de la vérité et
le jugement des assassins, qu'ils soient islamistes ou militaires.
Des survivants de massacres ont pourtant souvent reconnu des islamistes...
Le DRS a inclus de vrais islamistes dans les groupes des forces combinées
chargés de ces opérations. Lors des massacres, les habitants
des premières maisons étaient volontairement épargnés
pour permettre aux survivants de dire qu'ils avaient reconnu des islamistes.
Tout cela peut paraître invraisemblable. Sauf à savoir que,
dès l'indépendance, le pouvoir réel a été confisqué par
une poignée d'officiers - souvent formés par le KGB -qui
feront de la désinformation et de la manipulation des armes essentielles
pour gérer leurs conflits et contrôler la société.
Les «décideurs» d'aujourd'hui ne font que pousser à l'extrême
ces méthodes apprises de leurs aînés.
Pourquoi de jeunes
officiers n'ont-ils pas réagi?
Dès janvier 1992, le haut commandement a cherché des prétextes
pour éliminer tous les officiers présentant un profil d'islamiste
ou manifestant des sympathies islamistes. Ils étaient mis à l'écart,
arrêtés mais aussi liquidés. De nombreux officiers
honnêtes qui refusaient de s'impliquer dans cette aventure ont
aussi été mystérieusement assassinés. Je
n'en citerai que deux d'une trop longue liste : le commandant Djaber,
assassiné fin mars 1992, et le général Saïdi
Fodhil, mort en juin 1996 dans un très étrange «accident
de la circulation» à Ouargla. Il s'était opposé à l’usage
de napalm, à partir de l993,dans les montagnes difficiles d'accès.
Comment des officiers ont-ils pu aller aussi loin dans la violence?
La méthode des généraux était simple : les
compromettre au maximum en les impliquant chaque jour plus dans les exactions
de façon à ne plus sortir de l'engrenage de la violence.
Ce conditionnement, associé à la marginalisation ou l'élimination
des officiers réfractaires, a permis de fabriquer de véritables
monstres qui ont entraîné derrière eux des cohortes
de militaires et de policiers transformés en tortionnaires. Ce
n'est pas tout : les cadres du DRS infiltrés dans les groupes
risquaient leur vie s'ils étaient démasqués. Du
coup, beaucoup d'entre eux étaient obligés de jouer à fond
leur rôle de «terroristes».,Une fois le pas franchi,
il leur était pratiquement impossible de faire marche arrière.
C'est aussi ce qui explique que tant d'officiers et de sous-officiers
se soient drogués. La corruption a été tout aussi
décisive car elle a amené des officiers à considérer
la défense du régime comme celle de leurs propres intérêts.
Cette corruption n'est d'ailleurs pas la manifestations d’un dysfonctionnement
de l’Etat, elle est au cœur même d'un système
qui, par la cooptation, multiplie les affidés.
Vous affirmez
que la SM constitue une puissance en France et que les généraux ont utilisé les
GIA contre Paris pour obtenir son soutien...
L'étroitesse des liens, pour ne pas dire la connivence, entre
la SM et la DST française est connue. Smail Lamari est l'homme
clé de ce «partenariat». Je peux en témoigner à mon
niveau: quand j'étais en poste à Bonn, je voyageais en
France sans visa il suffisait que mon alter ego de la SM à Paris
annonce mon arrivée pour que la police de l'air et des frontières
me délivre à l'aéroport un sauf-conduit que je restituais à l’issue
de mon séjour. Et toute trace de mon passage sur le sol français
disparaissait.
La SM est-elle
impliquée
dans les attentats de 1995enFrance?
Au-delà de toutes les analyses, il y a un fait incontournable:
dès lors qu'Ali Touchent est présenté comme un élément
central des attentats, l'implication de la SM ne fait aucun doute. Car
Touchent était un agent du DRS chargé d'infiltrer les groupes
de soutien aux islamistes à l'étranger, et les Français
le savaient Mais la DST aveuglée par ses relations avec le DRS,
n'a probablement pas soupçonné que ses homologues algériens étaient
prêts à aller aussi loin. Toute la question c'est de savoir
si la France a la volonté de rechercher la vérité et
de remonter aux commanditaires. Or, apparemment, les autorités
françaises sont satisfaites d'avoir arrêté et condamné Boualem
Bensaïd, un simple lampiste qui pensait travailler pour le GIA sans
se douter qu'il agissait pour le compte du DRS. »
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