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César,
les islamistes et nous
François
Burgat, Politis, 12 décembre 2003
En
ces temps de fortes turbulences « islamiques », à l’heure
du mois de Ramadan, l’information que nous recevons du monde
musulman se doit d’être aussi rigoureuse que possible.
Ordonnant une longue série d’indices, un livre impressionnant
nous confirme au-delà de toute attente ce qui n’a longtemps
pu être dit que sur le registre du doute ou de l’hypothèse.
Complétant une première série de témoignages
remarquablement convergents, il nous permet de faire un pas important
dans la connaissance d’un épisode particulièrement
troublé de notre relation récente avec « l’Islam ».
S’il fallait en effet désigner, par-delà l’électrochoc
du 11 septembre, ceux des messages médiatiques qui, depuis dix
années, ont le plus marqué le subconscient de nos compatriotes,
français ou européens, dans leur relation à la religion
musulmane, ce sont, sans grand risque d’erreur, les horreurs des « terroristes
islamiques » de l’interminable guerre civile algérienne
que l’on retiendrait. Année après année, depuis
l’annulation par la junte algérienne, en janvier 1992, des élections
qu’elle venait de perdre, combien de milliers d’images de
nos télévisions, de débats ou de tribunes, de brèves
ou de caricatu-res, dans nos radios ou dans nos quotidiens, ne leur ont-elles
pas été consacrés ? Quelle énergie n’avons-nous
pas, légitimement, investie à dénoncer les responsables
de l’élimination programmée des « intellectuels
laïques » algériens, des assassinats successifs de
nos concitoyens vivant en Algérie, du détournement spectaculaire
de l’« Airbus d’Alger », des bombes aveugles
du métro parisien, des crimes atroces dont furent victi-mes des
religieuses ou des moines, des sportifs, des chanteurs, des écrivains,
des artistes ? Combien de fois n’avons-nous pas été exaspérés
par cette façon terrifiante – c’est le cas de le dire – dont
chacun de nos repères humanistes était, un à un,
impitoyablement touché par des tueurs maniaques qui signaient
de surcroît leurs forfaits par des communiqués particulièrement
provocants ? Que dire du sort de centaines de villageois, femmes et en-fants
sans défense, massacrés à l’arme blanche au
fond de la nuit ?
À
défaut d’y mettre un point final, Chronique
des années
de sang, de Mohamed Samraoui (Denoël, 2003), ex-haut responsable
des services secrets de l’armée algérienne, vient
de faire spectaculairement progresser la longue quête de savoir
des proches des victimes et de l’opinion mondiale tout entière.
Si essentielle cette vérité soit-elle aux neurones de
tous les partenaires du monde musulman, ce livre a pourtant vu le jour
dans un silence médiatique et politique aussi troublant qu’il
est… assourdissant. Hormis les officines imperturbables de la
propagande algéroise, bien peu de titres et d’éditoriaux
sont venus en souligner l’importance. Que dit-il donc qui soit
si difficile à entendre ?
Tout simplement que ceux qui veulent connaître les responsables,
au premier chef, de la monstrueuse barbarie algérienne attribuée
aux « intégristes », en ont désormais, plus
que jamais par le passé, la possibilité. Il démontre
de façon crédible que, depuis le début des années
1990, le régime militaire algérien, abrité derrière
la façade pseudopluraliste issue d’élections massivement
truquées, a protégé méthodiquement, au lieu
de la combattre, la frange extrémiste du courant islamiste ; qu’il
l’a systématiquement instrumentalisée pour enfin
s’y substituer purement et simplement. Les atrocités de « Groupes
islamiques armés », pilotés d’abord, fabriqués
ensuite, dans les officines des services secrets, lui étaient
indispensables : il s’agissait, aux yeux du monde, de criminaliser
toute opposition légaliste pour déplacer sur le seul terrain
sécuritaire un combat politique qu’il savait complètement
perdu.
En Algérie, les intellectuels « laïques », traditionnellement
hostiles aux islamistes, ne furent pas longs à convaincre — de
gré ou à force de voir assassiner les leurs « par
les intégristes » —, de la nécessité de
se faire les relais zélés de la rhétorique simplificatrice
de la junte. En France et dans le monde, il fallait aux généraux
prévenir toute réaction d’hostilité face à l’escamotage
des urnes et à la partie émergée, déjà impressionnante,
de l’iceberg de la répression « anti-intégriste ».
Pour ce faire, il fallait maintenir les cerveaux en état de véritable « tétanie ».
Les services algériens firent preuve sur ce terrain d’une
réelle virtuosité.
Certes, jamais les auteurs d’aucun des crimes intégristes
n’ont pu être déférés devant une instance
judiciaire indépendante pour y faire des aveux crédibles.
Les plus médiatisés de nos intellectuels nous assénèrent
néanmoins avec une étonnante assurance qu’il était « indécent » de
chercher une vérité autre qu’officielle, voire « obscène » de
poser la question de la véritable responsabilité de cette
spirale de la tuerie programmée. Bon nombre d’hommes politiques,
de journalistes et d’intellectuels de renom prêtèrent
(et, pour certains, continuent à prêter) un soutien inconditionnel à ce
qui était une formidable entreprise d’intoxication.
D’aucuns,
croyant s’engager dans une lutte légitime contre l’obscurantisme,
le firent par naïveté et méconnaissance. Chez d’autres,
ce sont les cartes pétrolières que brandissent les généraux
qui semblent avoir balayé réticences éthiques ou
morales. Pour d’autres enfin, la criminalisation de celui qui utilise
en politique le lexique de la culture musulmane, vite baptisé « intégriste »,
est un inépuisable réservoir de dividendes. Ici, elle
permet d’exploiter les peurs et les sombres réflexes nationalistes,
ailleurs, elle a la séduisante vertu de discréditer toute
forme de résistance, si légitime soit-elle, à une
occupation armée parfaitement illégale.
Que l’on ne se méprenne pas : Samraoui ne nie jamais l’existence
d’une frange islamiste radicale maniant le langage dichotomique
du rejet de l’autre, ni la réalité des crimes commis
par cette marge-là. On ne trouve même pas chez lui de penchant
ou de compréhension pour les thèses de la composante modérée
du courant islamiste. Le souci de celui qui fut au cœur du dispositif
le plus secret de l’armée est seulement de rétablir,
dans leur aveuglante lumière, une série de données
factuelles essentielles. Dès 1991, avant même l’apparition
des premiers « GIA », les leaders du Mouvement islamique
armé (MIA), la plus ancienne des branches armées du courant
islamiste, après avoir été dûment amnistiés à la
demande des officines du pouvoir, se virent équipés par
celles-ci de « véhicules de services » ! Selon un
universitaire qui a étudié les discours du GIA, ces tracts étaient
rédigés « dans une sorte de langue de bois religieuse
qui n’a rien à envier à celle des groupes occidentaux
marxisants de naguère ». « Quelle perspicacité ! »,
ironise Samraoui : « Les tracts du GIA [étaient en effet]
rédigés par des officiers du DRS, dont les responsables
ont été formés à Moscou, Prague ou Berlin
avant la chute du mur. »
«
Les premiers tracts islamistes appelant à la conquête du
pouvoir par les armes », précise-t-il, « sortaient
en fait de la caserne Antar de Ben-Aknoun, siège du Centre prin-cipal
des opérations (CPO)… Quant aux fameuses “listes noires” [des
intellectuels à abat-tre] attribuées aux islamistes, elles
avaient été élaborées au Centre Ghermoul,
siège de la Direction du contre-espionnage (DCE). Ce sont les
capitaines Omar Merabet, Saïd Lerari (dit Saoud) et Azzedine Aouis,
qui ont rédigé ces tracts, que les éléments
de la “section de protection” et les chauffeurs de la DCE
glissaient dans les boîtes aux lettres des intéressés. » Depuis
le début, tous les tristement célèbres « émirs
du GIA » ne furent en fait que des épouvantails aux mains
des services. Et ce n’est là qu’un échantillon
des révélations d’un ouvrage qui devrait faire date.
Si la frange extrémiste du paysage politique algérien avait
en effet été traitée comme elle le méritait — dans
le respect du droit — et la torture systématique épargnée
aux voix et aux espoirs de l’opposition légaliste, si les
médias de l’Occident n’avaient pas si systématiquement
cautionné l’oppression silencieuse de toute une population,
qui sait si l’immense colère qui s’exprime un peu
partout dans le monde musulman, et qui continue à enfler, aurait
la même emprise qu’elle a aujourd’hui sur toute une
génération ?
L’avenir de nos relations avec le monde musulman ne pourra se construire
sur le mensonge. Si difficile qu’il soit de rendre aujourd’hui
sa part de violence à « César » (et le cas échéant à nous-même),
il est indispensable de le faire. Et d’y mettre la même ardeur
médiatique que nous y avons mise lorsqu’il s’agissait
de l’attribuer à « Dieu » ou à ses représentants
auto-proclamés.
François
Burgat
CNRS IREMAM
Aix-en-Provence
(Auteur de L'islamisme en face, La Découverte, 2002)
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