Assassinat des sept moines de Tibéhirine : l’ex-n° 2 de la DST parle

Frédéric Ploquin, Marianne, 11 juillet 2009,

Un ancien responsable du renseignement contredit les allégations d’un général à la retraite, avançant la thèse d’une tuerie perpétrée par l’armée algérienne.

1996. Jacques Chirac est président de la République et la France se remet douloureusement d’une série d’attentats perpétrés sur son sol par les Groupes islamistes armés (GIA) algériens. La « guerre » de l’ombre rebondit avec l’enlèvement, à Tibéhirine, près d’Alger, de sept moines français. Deux mois plus tard, leurs têtes sont retrouvées le long d’une route, non loin de Médéa. Une mise en scène destinée à accréditer la thèse d’un crime islamiste, affirme aujourd’hui un général français à la retraite, François Buchwalter, ex-attaché de défense à Alger, au juge d’instruction chargé du dossier. Les moines, soutient-il, ont en fait été tués (et décapités) par l’armée algérienne. Une thèse qui a toujours eu les faveurs de la DGSE, les services secrets français, mais aussi de tous ceux qui n’ont eu de cesse de minimiser l’influence et la dangerosité du mouvement islamiste dans cette ancienne colonie française. Bavure ? Stratagème imaginé par les responsables algériens pour retourner l’opinion en leur faveur, elle qui avait massivement voté pour le Front islamique du salut (FIS) ?

Levée du secret-défense

Une chose est sûre : aussitôt les têtes des moines découvertes, le général Smaïn Lamari, responsable du Département de renseignement et de sécurité, plus connu sous le nom de Sécurité militaire algérienne, appelle, comme il nous le confirme lui-même, son contact habituel à Paris, Raymond Nart, alors directeur adjoint de la DST (contre-espionnage français). Aurait-il effectué cette démarche si ses camarades de l’armée étaient d’une quelconque façon impliqués dans l’affaire ? Toujours est-il que Nart alerte aussitôt son directeur avant de téléphoner à Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur, puis au directeur général de la police nationale, Claude Guéant – aujourd’hui secrétaire général de l’Élysée. Nart donne alors à son supérieur une information cruciale : à plusieurs reprises, le général Smaïn Lamari a conseillé aux moines de quitter leur monastère, situé en pleine zone de turbulence. Les religieux auraient refusé de tenir compte de cet avertissement. A l’époque, la DST n’imagine pas un instant que le gouvernement algérien soit impliqué dans cette macabre tuerie. Parce que la collaboration entre les services secrets algériens et le contre-espionnage français en matière de terrorisme n’a jamais été aussi bonne. C’est grâce au concours de la Sécurité militaire algérienne que les principaux artisans des attentats à Paris ont été arrêtés. De quoi écarter l’hypothèse d’un septuple assassinat destiné à impliquer davantage la France dans la chasse aux islamistes.

L’ex-n° 2 de la DST ajoute aujourd’hui deux commentaires. « Si l’armée algérienne avait joué un rôle dans l’enlèvement et l’assassinat des moines, dit-il, jamais personne n’aurait retrouvé les têtes. » Plus troublant : à l’époque, les Algériens proposent de se mettre à la recherche des corps, qu’ils croient pouvoir localiser ; mais Paris refuse, apparemment gêné par la tournure que prend cette histoire. Smaïn Lamari aurait-il évoqué cette perspective s’il avait quelque chose à cacher ?

L’autre question soulevée par les déclarations du général français au juge Marc Trévidic, celui-là même qui instruit actuellement la ténébreuse affaire de l’attentat de Karachi (11 techniciens français tués le 8 mai 2002 au Pakistan, sur fond de ventes d’armes), est d’ordre technique. Les moines, selon ses dires, auraient été tués accidentellement par une escadrille d’hélicoptères chargée de réduire en poussière un bivouac suspect. « Comment expliquer qu’un tir à l’aveugle sur un bivouac n’ait touché que les corps des moines, et pas les têtes ? » s’interroge un militaire, surpris par le fait que les têtes des victimes aient été retrouvées intactes, dépourvues de tout impact d’obus et de balles. C’est, à ses yeux, un scénario assez improbable.

Plusieurs dissidents de l’armée algérienne, confortés depuis par les déclarations d’un déserteur, ont mis en cause la responsabilité de l’armée algérienne dans l’élimination des moines. La France a-t-elle couvert un crime d’État pour préserver ses relations avec un pays aux ressources énergétiques enviées de toute l’Europe ? Nicolas Sarkozy ne s’est pas fait prier pour accorder aux avocats la levée du secret-défense sur les documents existants. D’éventuelles révélations auraient l’avantage de plomber un peu plus encore les chiraquiens (pour mémoire, le secrétaire général de l’Élysée s’appelait à l’époque Dominique de Villepin). Il est en revanche très improbable que le juge y trouve la clef des mystères algériens, guère plus lisibles que le bourbier pakistanais.

 
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L'affaire des moines de Tibhirine  
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