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Tibéhirine : l'Algérie s'indigne, Sarkozy et Bouteflika manœuvrentPar Pierre Puchot, Mediapart.fr, 10 juillet 2009
«Délires», «mensonges», «humiliation»... C'est peu dire que l'Algérie n'a guère goûté les révélations du général François Buchwalter, publiées le 6 juillet par Mediapart et le Figaro, lequel accuse l'armée algérienne d'être à l'origine de la mort des moines de Tibéhirine en 1996. Si le président Bouteflika a préféré garder le silence, le chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, a donné le ton : «C'est une provocation», a-t-il affirmé, jeudi 9 juillet, soutenu par une presse algérienne unanime.
Ce même jour, Le Soir d'Algérie a entrepris un véritable réquisitoire contre le militaire français, sur le thème : «Ce Buchwalter, c'est un général raté, un vieux spécialiste du renseignement et de la désinformation, qui cherche à couvrir son incompétence, lui qui était chargé de négocier avec le Groupe islamique armé (GIA) pour libérer les moines.» Le quotidien francophone El Watan évoque lui les «délires» du général français. Et la presse arabophone n'est pas en reste.
Le quotidien An Nahar publie notamment un article citant des «sources algériennes proches du dossier», qui expliquent que si les moines sont morts, c'est à cause d'une guerre des services français, une affaire entre la DST et la DGSE. Le journal El Khabar publie de son côté un entretien avec un ancien chef du groupe du GIA, Abdelhak Layada, repenti et libéré en 2006, pour appuyer la version officielle servie depuis 1996 : «L'assassinat des moines a été commis par Jamel Zitouni, alors chef du GIA, à la suite de tergiversations des services de renseignements français.»
Pourquoi un tel concert médiatique pour une affaire qui date de 13 ans ? Parce qu'on ne s'en prend pas impunément à l'armée algérienne, «pivot du système algérien, selon l'historien Benjamin Stora. S'attaquer à l'armée, c'est s'attaquer au système. C'est comme ça depuis l'indépendance. Les réactions sont donc très fortes, même si les rumeurs sur l'assassinat des moines par l'armée, ça fait aussi 13 ans qu'elles courent. Et elles sont à chaque fois l'objet de réactions très vives.»
Cette belle unanimité de la presse algérienne pour attribuer la responsabilité de ces crimes au GIA froisse pourtant nombre de journalistes algériens, dont ce rédacteur d'un quotidien à grand tirage, qui ne parlera qu'en off sur un dossier si sensible : «A la rédaction, dit-il, quand on a eu connaissance des révélations, on a tranché d'emblée, sans faire un véritable travail journalistique, examiner les différents témoins de part et d'autre de la Méditerranée. On a réagi de manière épidermique. C'est tout de suite la thèse du "Qui tue qui ?", et les commentaires officiels et pré-mâchés qui vont avec. Dans les rédactions algériennes, le ton est donné : il faut s'acharner contre les Français. Jamais il n'y aura par contre en Algérie une seule bonne enquête, fouillée, sur le dossier. Au contraire, on va faire diversion, on va toujours aller dans la surenchère.»
Mouiller le clan Chirac?
Depuis les révélations du général français, la presse a mis en branle une véritable campagne sur le thème de la reconnaissance des «crimes coloniaux», à l'image des éditions de jeudi et vendredi du quotidien francophone El Watan. «Mais qu'est-ce que cela à voir, franchement, les crimes coloniaux et cette affaire ?, s'interroge le journaliste algérien. C'est encore un rideau de fumée. J'aurais préféré que l'info soit donnée par des Américains ou des Britanniques, on n'aurait alors pas pu se cacher.»
Au-delà de cet impossible débat, plusieurs questions demeurent à propos d'une affaire qui a connu de multiples rebondissements depuis 1996. Pour l'historien Benjamin Stora, ce qui nuit à la progression de l'enquête, c'est l'opacité qui persiste malgré ces nouvelles révélations : «Ce général français doit donner le nom de son informateur algérien, estime-t-il. Dès qu'il est question de l'Algérie, c'est toujours l'anonymat, on est toujours dans le royaume des ombres. Il faut que l'on sache de qui il s'agit. L'histoire du général français, c'est : "Quelqu'un m'a dit qu'il avait vu quelqu'un qui lui a dit que..." Moi, j'aimerais bien qu'on ait des témoins, pour une fois, et des noms. Qui est-il, cet informateur algérien ? Général, officier ? Etait-il sur place, ou à Alger dans un bureau ? Ce qui me paraît curieux, c'est que tout cela avait déjà paru mot pour mot dans la Stampa en juillet 2008.» Les révélations dela Stampa émanaient alors d'une source anonyme. Il s'agit désormais de déclarations identifiées, celles du général Buchwalter, faites au mois de juin sur procès-verbal devant le juge chargé du dossier.
Alors que le président Nicolas Sarkozy a annoncé qu'il était prêt à lever le secret défense sur cette affaire (ce qui n'est d'ailleurs pas de son ressort), les révélations du militaire français interviennent alors que les rapports entre Paris et Alger semblaient s'être un peu réchauffés, même si, depuis 2005 et la loi française sur «les effets positifs de la colonisation», la France est régulièrement mise en accusation en Algérie.
Le 13 juillet 2008, soit six petits jours après la première enquête dela Stampa, le président Bouteflika avait même accepté de venir poser à Paris sur la photo de famille du lancement de l'Union pour la Méditerranée. L'affaire des moines de Tibéhirine semblait alors définitivement étouffée. Jusqu'à ce que le juge antiterroriste Marc Trévidic, qui a pris le relais du juge Bruguière, se décide avec le soutien des parties civiles à relancer l'enquête.
Au moment où un autre scandale, celui de l'attentat de Karachi, met en cause certains réseaux balladuriens et l'éventuel financement de sa campagne présidentielle de 1995 – affaire qualifiée de «fable» par le chef de l'Etat –, Nicolas Sarkozy a choisi de donner de l'écho au dossier Tibéhirine.
«Cela correspond certes à un durcissement de Sarkozy en général, à l'image de ses déclarations très dures contre l'Iran. C'est un durcissement qui le sert aussi pour sa politique intérieure, estime Benjamin Stora. Hervé de Charette, Alain Juppé... Il y a tout une série de personnages très importants de l'UMP, qui ne sont pas dans le camp du président de la République et qui apparaissent au premier plan dans cette affaire. C'est une hypothèse que l'on peut évoquer.» Se saisir de Tibéhirine pour mouiller le clan Chirac ? C'est aussi la thèse du quotidien proche du pouvoir algérien Liberté... Cevendredi,le quotidien algérien arabophone El Khabar prédit quant à lui que les relations algéro-françaises vont «connaître une escalade sans précédent au cours de cet été». Les révélations de Tibéhirine, ajoutées à la récente affaire du diplomate algérien Miceli arrêté par les autorités françaises, et relâché depuis, pourraient-elles entraîner des représailles de la part de l'Algérie ? «Je ne crois pas que les Algériens soient dans ces dispositions-là aujourd'hui, estime Benjamin Stora. En 1995, lors de la vague d'attentats commis en France, on était au cœur d'une guerre civile, dans un contexte de tension extrême et d'effondrement de l'Etat algérien. Ce n'est pas du tout le cas aujourd'hui.»
URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/100709/tibehirine-l- Links: |
L'affaire des moines de Tibhirine | ||||
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www.algeria-watch.org
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