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LE LIVRE DU JOUR
Les silences du monastère de Tibéhirine
Le Monde, 18 avril 2006
Il y a dix ans, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines cisterciens du monastère de Tibéhirine, en Algérie, étaient enlevés par un groupe islamique armé et conduits vers une destination inconnue. Deux mois plus tard environ, leurs têtes étaient retrouvées et, à l'issue d'une cérémonie, enterrées dans le jardin de l'abbaye cistercienne où plus aucun religieux n'est désormais autorisé à séjourner.
Alors que l'on célèbre l'anniversaire de cette tragédie, qui n'a pas peu contribué à diaboliser l'islam dans l'opinion publique française, un livre paraît en France consacré aux moines de Tibéhirine. Son auteur, John Kiser, est un Américain, présenté par l'éditeur comme un « journaliste d'investigation et [un] historien ». Ceux qui attendraient de l'ouvrage des révélations resteront sur leur faim. Même si le dossier de presse claironne que le livre dévoile « toute la vérité », on n'y voit guère plus clair après la lecture des quelque 500 pages. Les questions posées en 1996 demeurent. Qui a enlevé les moines ? Un commando des Groupes islamiques armés (GIA) ou de faux « barbus » travaillant pour le compte de la sécurité militaire algérienne ? A quel calcul obéissait leur rapt ? S'agissait-il (à supposer que le rapt soit le fait de vrais-faux « barbus ») de faire basculer l'opinion publique française du côté du pouvoir algérien ? Quel a été le rôle des services de renseignements français, dont un - la DST - collaborait étroitement et de longue date avec son homologue algérien ? Qu'a-t-on su à Paris pendant les semaines qui ont précédé l'assassinat des sept religieux ?
L'ouvrage de M. Kiser ne répond à aucune de ces questions. La raison en est simple. La publication du livre date de 2002, année de sa sortie aux Etats-Unis - puis en Allemagne. Depuis, des éléments nouveaux ont fait leur apparition, dont l'édition française, insuffisamment actualisée, ne se fait que l'écho lointain et parcellaire. Il faut le regretter, car différents témoignages ont été recueillis ces dernières années qui jettent pour le moins un doute sérieux sur la thèse officielle : les moines ont été assassinés sur ordre du chef des GIA, Jamel Zitouni. La vérité est probablement moins simpliste.
Si l'ouvrage de M. Kiser mérite d'être lu, c'est pour une autre raison. Il raconte avec compétence et chaleur l'aventure qui a conduit en 1843 une poignée de moines à s'installer en Algérie, dans les fourgons de l'armée coloniale, pour mettre en valeur des terres insalubres. « La charrue, l'épée et la croix deviendraient le mot de la France (...) pour asseoir son autorité sur le nouveau territoire », résume l'auteur. On ne saurait mieux dire.
L'autre grand mérite du livre est de faire revivre par le menu ce que le message des moines de Tibéhirine, fait d'ouverture et d'écoute, signifiait au quotidien pour les habitants de ce coin perdu d'une Algérie devenue indépendante. L'abbaye était, comme elle le fut pendant la « guerre d'indépendance », un lieu d'accueil et d'entraide pour tous, un havre de paix à l'abri des vicissitudes du temps. Encore aujourd'hui, les habitants de Tibéhirine jurent que, pendant la « sale guerre », aucun habitant du hameau n'a rejoint les maquis où les milices d'autodéfense créées par le pouvoir.
Les moines exterminés, le devenir de l'abbaye de Tibéhirine est problématique. Les autorités algériennes ne veulent pas que le monastère se transforme en un lieu de pèlerinage chrétien en terre d'islam. Le sujet est trop sensible. Les trappistes l'ont compris, qui ont décidé d'annuler le pèlerinage prévu le 21 mai, jour anniversaire de la découverte des dépouilles des sept moines. C'est donc probablement le point final d'une aventure hors du commun que nous livre sans le vouloir M. Kiser.
Jean-Pierre Tuquoi
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L'affaire des moines de Tibhirine |