| |
|
Interview
de Abdelkader Tigha
Propos
recueillis par Christophe Boisbouvier, RFI, 13 mai 2004 Qui a enlevé les moines de Tibeherine le 26 mars 1996
?
C’est une affaire qui a été planifiée dès
le début par le CTRI de Blida, c’est-à-dire le Centre Territorial
de Recherches et d’Investigations qui dépend de la Direction du
Contre-Espionnage, dirigée par le général-major Smain
Lamari. Il faut savoir que les GIA, les Groupes Islamiques Armés, en
Algérie, entre 1994 et 1996, étaient complètement entre
les mains de la Sécurité Militaire. Il y avait une manipulation
sophistiquée de l’émir du GIA Djamel Zitouni, alias Abou
Abderrahmane Amin, et cette manipulation est allée trop loin.
Mais, à l’époque, comment saviez-vous que Djamel
Zitouni était manipulé par vos services ?
A l’époque, j’étais en fonction au CTRI de
Blida, et c’est là que Zitouni a été approché et
recruté par un cadre du CTRI, proche du général
Lamari. C’est le commandant Abdelhafid Allouache.
Mais, vous-même, avez-vous rencontré à l’époque
Djamel Zitouni ?
Non, pas personnellement mais nous avions au CTRI une autre personne,
bras droit de Zitouni qui était, sur le plan renseignement, plus
important que Zitouni. C’était le chef de la cellule de
communication du GIA, qui s’appelait à l’époque
Azzouz Mouloud, alias El Hadj. C’est lui qui venait régulièrement
au CTRI. D’ailleurs, avant la planification de l’enlèvement
des sept moines trappistes, il est venu au CTRI. Je m’en souviens
très bien. C’était le 24 mars.
Selon vous, qui est le supérieur hiérarchique qui a ordonné l’enlèvement
des sept moines ?
Avant l’enlèvement des moines, ils avaient l’intention
de planifier l’enlèvement d’un haut fonctionnaire
de l’ambassade de France en Algérie. Mais c’était
trop délicat. Il a été surveillé par une
brigade. Mais le choix de moines a été fait par les cadres
du CTRI : le colonel Djebbar M'henna, chef du Centre, le commandant Allouache
Abdelhafid et, bien sûr, avec la bénédiction du général
Smail Lamari, directeur du contre-epsionnage,
Qui l’est toujours aujourd’hui d’ailleurs…
Oui. Il est toujours en fonction. C’est un ami des services de
renseignement français. C’est un bon ami de l’ex patron
de la DST, Yves Bonnet.
Votre thèse, Abdelkader Tigha, paraît tout de même
incroyable. Quel aurait pu être l’objectif d la Sécurité Militaire
algérienne dans l’enlèvement des sept moines ?
A l’époque, 1994-1995, beaucoup d’initiatives se multipliaient à l’étranger
pour se débarrasser des militaires, c’est-à-dire
des généraux au pouvoir, notamment le pacte qui a été signé chez
la communauté de Saint Egidio, à Rome. Ce qui était
une menace pour Smail Lamari, Toufik Mediene, Mohamed Lamari et autres.
Ce pacte avait même reçu le soutien des Français
et de la Communauté européenne. C’était donc
une bombe qui allait exploser sur la tête des généraux.
Saint Egidio,
c’est une communauté catholique comme la communauté des
moines de Tibeherine…
Voilà, il y avait des ordres stricts du général
Smail Lamari : il fallait accentuer les efforts pour convaincre la communauté internationale
du danger de l’islamisme. Et ces sont les sept religieux qui ont
servi pour amener la communauté chrétienne en particulier à condamner
définitivement l’islamisme.
Objectif : discréditer
le GIA ?
Amener la communauté chrétienne et internationale à condamner
définitivement l’islamisme. L’objectif, pour Smail
Lamari, a été atteint. Même les réseaux
islamistes à l’étranger ont pris leur distance à l’égard
du GIA, A Londres, en Allemagne…
Mais tout de même, si on suit votre hypothèse, c’est
un jeu très dangereux. Est-ce que la Sécurité Militaire
algérienne ne prenait pas le risque de provoquer un scandale
entre Alger et Paris ?
Non, parce que il y avait seulement deux témoins : Djamel Zitouni
qui a été abattu par un groupe de l’AIS sur information
donnée par les services et Azzouz Mouloud, chef de la cellule
de la communication, mais je ne sais pas où il est actuellement.
Est-ce que
cet enlèvement pouvait également permettre à Alger
de faire pression sur Paris ?
Oui, il fallait d’une part discréditer les islamistes et
d’autre part amener la communauté internationale à nous
soutenir, en particulier la France. Et vous avez vu, qu’en France,
il y a eu pas mal de gens qui ont été expulsés vers
l’Algérie. Notamment des membres du FIS à l’étranger.
Mais ce qu je reproche maintenant à la France, c’est que
les services de renseignement français savent qu’il y a
quelque chose avec Zitouni et le DRS. Oui, ils n’ont pas le courage
de le dire officiellement. Et lorsque j’ai rencontré des
officiers de la DGSE en Thaïlande…
Les espions
français…
C’est cela. Eux-mêmes m’ont posé cette question :
qui était derrière l’affaire des moines ? Donc, ils savaient,
ils avaient des renseignements. Lors de notre entretien, la première
question concernait les moines et la deuxième question l’assassinat
de l’imam Abdelbaki Sahraoui à Paris. Donc eux-mêmes étaient
en train de chercher parce qu’il savaient que Zitouni travaillait pour
nous.
Abdelkader Tigha, votre témoignage est accablant mais est-ce que vous
ne réglez pas des comptes et est-ce que vous ne chargez pas les autorités
algériennes pour obtenir l’asile politique en Europe ?
Non. Je ne fais pas comme d’autres. Il y a beaucoup de militaires qui
ont quitté le pays pour demander l’asile politique et ils n’ont
pas le courage de parler. Mais moi, j’allais être exécuté et
c’est pourquoi j’ai quitté le pays. Et je l’ai quitté alors
que j’étais en fonction. On voulait m’exécuter parce
que je voulais entrer en contact avec un journaliste comme vous. Et c’est
pour cela que j’ai été détenu pendant 20 jours en
isolement. Après j’ai quitté tout de suite le pays.
Interrogé par la télévision française LCI il y
a deux mois sur cette affaire , Abdelaziz Bouteflika a répondu : « toutes
les vérités ne sont pas bonnes à dire. C’est flou
pour l’instant. Lorsque j’aurai toutes les informations, je les
dirai. » Pensez-vous qu’il en sait plus qu’il ne veut bien
dire ?
Oui. Peut-être qu’il a été informé par un
autre clan de militaires mais il ne peut rien faire contre eux. Tout le monde
le sait, l’Algérie ce n’est pas une question de président,
ce n’est pas une question de partis politiques. C’est une question
de cinq personnes qui ont confisqué l’armée, qui ont confisqué l’Algérie.
|
|
|