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ANALYSE
Le devoir d'enquête sur les moines de Tibéhirine
Le
Monde, 20 février 2004
Près de huit ans après les faits, la justice française
va donc enquêter sur l'assassinat des moines de la communauté de
Tibéhirine. Le parquet de Paris a ouvert, mardi 10 février,
une information judiciaire "contre X" et désigné le
chef de la cellule antiterroriste au ministère de la justice,
le juge Jean-Louis Bruguière, malgré toutes les affaires
qu'il a déjà en charge, pour instruire le dossier.
L'enquête s'annonce longue, et plusieurs années seront
sans doute nécessaires pour démêler le vrai du
faux et tenter de comprendre ce qui s'est passé entre l'enlèvement
des sept religieux, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, et l'annonce
de leur exécution par un communiqué du Groupe islamique
armé (GIA) près de deux mois plus tard - le 21 mai.
Rien ne dit que la connaissance de la vérité sera au
bout des investigations de la justice française. L'instruction
peut se clore faute d'éléments nouveaux probants ou déboucher
sur un non-lieu. L'ancienneté des faits, l'isolement géographique
du lieu du drame, la disparition de plusieurs témoins-clés
- en particulier certains chefs des groupes armés islamistes
-, l'absence d'enquête sérieuse côté algérien,
l'intervention en sous-main des services de renseignement, l'invocation
de la raison d'Etat enfin, sont autant d'obstacles en travers de la
vérité.
La plainte avec constitution de partie civile a été déposée
par des membres de la famille de l'un des moines et par Armand Veilleux,
ancien procureur général de l'ordre des cisterciens auquel
appartenaient les religieux de la communauté de Tibéhirine.
L'ATTITUDE DE L'ÉTAT FRANÇAIS
D'autres proches auraient pu se joindre à la requête,
dont le caractère tardif peut étonner. Mais l'attentisme
des familles s'est nourri des années durant d'une vérité officielle
manichéenne. Elle s'articulait sur une idée simple :
les islamistes du GIA sont les seuls responsables de l'enlèvement
et de l'assassinat des moines. Les revendications des "fous de
Dieu" n'ayant pas été satisfaites par les autorités,
ils ont mis leurs menaces à exécution et assassiné les
moines (dont seules les têtes ont été retrouvées à ce
jour).
Ce n'est que lorsqu'ont émergé des témoignages
de "barbus" assagis, de militaires en rupture de ban, des
enquêtes journalistiques fouillées, laissant deviner une
réalité moins manichéenne, que les familles choisirent
de saisir la justice française. Leur initiative était
courageuse. Oser demander des comptes n'a pas été du
goût des institutions, en particulier de l'Eglise, qui a fait
de la sauvegarde de la petite communauté catholique vivant en
Algérie sa préoccupation principale, fût-ce au
prix parfois d'accommodements avec le régime. Le malaise révélé à l'occasion
de la plainte vient de l'attitude de l'Etat français. Pourquoi
celui-ci n'a-t-il pas diligenté une enquête au lendemain
de l'assassinat des moines en terre étrangère ? C'est
pourtant la règle. Elle a été appliquée
avec promptitude fin octobre, lorsque le journaliste de Radio France
Internationale (RFI) Jean Hélène a été froidement
exécuté à Abidjan par un policier ivoirien. Dans
le cas des moines, en revanche, l'Etat français est demeuré silencieux
en dépit de l'émotion considérable soulevée
dans l'Hexagone par leur disparition. S'agissait-il de ne pas fâcher
les autorités algériennes ?
Le désarroi se double d'une inquiétude. Lors du dépôt
de la plainte pénale, les plaignants avaient souhaité que
l'instruction soit confiée à un juge de droit commun
plutôt qu'à un magistrat antiterroriste.
Cette préférence obéissait à un constat.
De par leurs fonctions, les juges antiterroristes sont conduits à travailler
avec les services de renseignement français et étrangers.
La proximité est inévitable et peut être malsaine.
Ils ne semblaient donc pas les mieux placés pour enquêter
sur une affaire pleine d'ombres où l'implication d'agents secrets,
d'émissaires officieux, alimente les spéculations les
plus folles et ajoute au trouble. Mieux valait faire repartir l'enquête
de zéro et, pour ce faire, s'adresser à une juridiction
vierge de connivences éventuelles. Dans son réquisitoire,
le parquet, selon les informations recueillies par Le Monde, avait
approuvé la requête des parties civiles et entendait donner
satisfaction aux plaignants. Si au dernier moment elle a été rejetée,
c'est à la demande de la Chancellerie, à qui le dossier,
sensible du point de vue politique, avait été transmis
comme il se doit.
Au total, le parquet de Paris a ouvert l'information judiciaire pour "enlèvements,
séquestrations et assassinats en relations avec une entreprise
terroriste", et c'est sur cette base que l'instruction a été confiée
au juge Bruguière. Ainsi, l'hypothèse d'une action conduite
par des "terroristes islamistes" est privilégiée
dès le départ.
Que des "terroristes" se revendiquant des GIA aient été mêlés
de près à l'enlèvement puis à l'assassinat
des moines peut certes justifier le choix d'un juge antiterroriste.
De même qu'on ne peut exclure que la France dispose d'informations
inédites à ce jour qui ont orienté le choix
de la Chancellerie. Mais quelle est la part de manipulations et de
double
jeu sanglant dans ce drame ?
"
J'espère que le choix de la justice antiterroriste ne traduit
pas une orientation de départ tendant à accréditer
la version jusqu'à présent officiellement assénée,
et qui n'est ni satisfaisante ni crédible", a lancé l'avocat
des parties civiles, Me Patrick Baudoin. Si manœuvre il y a, elle
devra déjouer la vigilance des plaignants, décidés à rattraper
le temps perdu, et contraindre l'Etat français à faire
son devoir.
Jean-Pierre Tuquoi
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.02.04
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