UN HORIZON À TRÈS COURT TERME


Risques Internationaux, Une publication Nord Sud Expert, N° 1, 15 décembre 2003, www.risques-internationaux.com

Les 8 à 10 généraux qui détiennent l'essentiel du pouvoir réel en Algérie depuis 1992 (dont le général Nezzar, Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Smail Lamari et Mohamed Médiène, pour ne citer que les premiers d'entre eux), sont désormais dans le collimateur de la justice internationale.
Ces militaires qui sont, pour la plupart, d'ex-déserteurs de l'armée française (déserteurs de la dernière heure, souvent) appartiennent à la même génération de décideurs. Même s'ils ne sont pas toujours d'accord entre eux, leurs intérêts convergent et leur sort est lié. Si l'étau se resserre autour d'eux, comme ils le craignent, ils pourraient être contraints à une retraite définitive qui modifierait radicalement le paysage politique algérien. En attendant, l'incertitude qui pèse sur leur avenir les conduit à adopter des stratégies de plus en plus incohérentes et volontairement brouillonnes. Le duel présidentiel entre Bouteflika et Ali Benflis n'en est que l'illustration la plus spectaculaire.

Deux plaintes viennent d'être déposées à Paris en ce début décembre. L'une émane de la famille de l'un des moines de Tibhirine, enlevés puis assassinés en 1996. L'autre de El-Medhi Mosbah, réfugié politique en France, torturé durant 40 jours, en novembre-décembre 1993, à la Brigade de gendarmerie de Birkhadem à Alger. De part et d'autre, deux avocats renommés : Patrick Baudouin, président d'honneur de la "Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme" (FIDH), aux côtés de la famille Lebreton et du père Armand Veilleux, de l'ordre des Cisterciens, comme les victimes de Tibhirine ; et, du côté de Mosbah, William Bourdon, déjà défenseur de Habib Souaïdia dans le procès qui lui avait été intenté par le général Nezzar à Paris, en juillet 2002, après la sortie de son livre "La Sale Guerre" (Paris, La Découverte, 2001).

Comme l'affirment les avocats, le père Armand Veilleux ou la mère de Christophe Lebreteton, l'un des sept moines français de Tibhirine, c'est l'impunité qui est visée à travers ces deux plaintes. Pas seulement pour les ressortissants français, pas même pour un simple cas individuel, aussi dramatique soit-il, mais aussi pour tous les Algériens qui ont été frappés, blessés au cours des dix dernières années dans des circonstances marquées par le sceau de l'arbitraire, sous la chape de plomb de l'État d'urgence et qui ne peuvent espérer des procès en bonne et due forme. Sans oublier, aussi, tous ceux qui ont disparu dans des circonstances suspectes... Or il n'est guère facile de faire la lumière sur ces affaires. La vérité est encore engloutie dans un puits de silence qui pourrait durer jusqu'à la prescription des faits, comme l'espèrent les "décideurs" algériens mis en cause. Le harcèlement dont a été l'objet, depuis trois ans, l'un des trois témoins qui vient d'être cité dans l'affaires des moines, Abdelkader Tigha, montre, à lui seul, combien ces enjeux sont considérés d'une importance extrême au sein du pouvoir et services secrets algériens. Il faut dire que l'homme est encombrant.

Ancien adjudant, Abdelkader Tigha était, au moment de l’enlèvement des moines, en 1996, un cadre du DRS ("Départment du Renseignement et de la Sécurité" plus connu sous le nom d'ex-"Sécurité militaire"), en poste au CTRI de Blida ("Centre territorial de recherche de d’investigation", l’antenne du DRS dans la 1re région militaire, connue pour être l’un des principaux lieux de torture et de liquidation extrajudiciaire des opposants). Il affirme que Djamel Zitouni était un agent du DRS et que l’enlèvement des moines a été organisé au CTRI de Blida, par le général Smaïl Lamari, dit "Smaïn" (le n°2 du DRS) et par le colonel M’Henna Djebbar, chef du CTRI.

Les ennuis de Tigha ont commencé en 1999 lorsqu'il s'est enfui d'Algérie, par crainte de ses chefs qui se méfiaient de lui, conscients des réticences qu'il manifestait, de plus en plus, à l'égard de leurs méthodes (tortures, camouflages de exécutions sommaires etc.…). Ayant quitté Alger pour demander l’asile politique en France, il fut orienté par les services secrets français vers Bangkok où, après avoir obtenu de lui les renseignements qu’ils souhaitaient, ils le laissèrent tomber. De la prison du Centre d’Immigration de Bangkok où il fut détenu ensuite, Tigha a commencé à diffuser à la presse (dont l'AFP, Libération et Nord Sud Export, à partir d'août et septembre 2001) de nombreuses informations sur le fonctionnement quotidien des services secrets algériens, sur l'impunité dont ils jouissent, la façon dont ils contrôlent la justice algérienne et l'aide matérielle qu'ils fournissent à ceux des groupes armés qu'ils ont infiltré et/ou qu'ils dirigent de facto.

Or les informations de Tigha confirment et recoupent, en de nombreux points précis, celles délivrée par Mohammed Samraoui, un ancien colonel du DRS dans ouvrage récent (Chronique des années de sang Algérie : comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes, Denoël).

Depuis septembre dernier, Thigha a pu quitter Bangkok, à la suite de multiples péripéties (cf. l'encadré ci contre). Il est toujours à la recherche d'un asile politique dans un pays sûr mais jusqu'à présent toutes les portes se sont fermées devant lui, en dépit de l'influence et du nombre des ONG qui le soutiennent. Il est difficile de ne pas voir, dans la multiplication des refus qui lui ont été signifié, l'impact les pressions d'Alger sur les chancelleries occidentales.

Mais l'acharnement des décideurs algériens contre des témoins comme Tigha, révèle aussi leurs craintes d'une traduction devant la justice internationale. A travers les événements politiques de ces derniers mois et dans la perspective des élections présidentielles, c'est d'abord et avant tout, une nouvelle virginité qu'ils tentent de s'offrir. Toutes les vieilles recettes sont mises en œuvre : la dramatisation d'abord. Le duel Bouteflika /Ali Benflis, par FLN interposé, est ainsi monté en épingle comme s'il s'agissait d'une affaire propre à déstabiliser l'Algérie toute entière et qui nécessite donc de faire l'impasse sur toutes les autres revendications considérées comme de "moindre importance".

La technique du bouc émissaire ensuite. Celle-ci avait déjà bien servi au moment de l'élection de Bouteflika qui s'était empressé, dans un impressionnant scénario médiatique, de rejeter sur ses prédécesseurs tous les maux dont souffrent l'Algérie, du bureaucratisme quotidien à l'insécurité ou l'absence de démocratie. Curieusement, Ali Benflis reprend aujourd'hui ces mêmes thèmes, à sa propre manière, pour accuser l'homme dont il fut le premier ministre, des pires vilenies dans la conduite des choses de l'État.

Et pourtant nul ne saurait dire aujourd'hui, qui, de l'un ou de l'autre, sera sacrifié sur l'autel des purifications rituelles de la classe militaro-politique. Il est même fort probable que les décisions ne sont pas encore prises, ce qui transparaît dans l'impression de "vide" qui règne au sommet de l'État : les ordres succèdent aux contre-ordres, qu'il s'agisse de la gestion d'une crise sociale (la grève des enseignants) ou des relations avec les "arch" de Kabylie, voire
d'une simple affaire d'ordre économique : la mise en place des restructurations stagne, même dans les secteurs où les besoins sont les plus évidents (du premier semestre 2002 au premier semestre 2003, la branche des matériaux de construction a ainsi enregistré une chute de 6,9 %)et le programme de relance lancé voilà plus d'un an, dans l'euphorie des recettes pétrolière, tourne à l'incohérence.


   
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