| |
|
LOUISA
HANOUNE À L’EXPRESSION
« Bouteflika
doit abroger le code de la famille»
L'Expression,
30 septembre 2004
L’Expression: Curieusement, les islamistes tiennent le haut du
pavé à propos du débat autour du code de la famille.
Quelle est votre appréciation sur le sujet?
Louisa Hanoune : Le débat en est à ses balbutiements. Pour
nous, cette question est d’une importance capitale. C’est
pourquoi, il faut réunir tous les moyens afin que tous les points
de vue s’expriment tant il est vrai que pour l’instant le
débat est à sens unique, presque unilatéral. Je
pense que la télévision doit s’ouvrir très
rapidement à tous les courants. Mais nous souhaitons, dans ce
cadre, un débat au sein de la société, et non pas
un débat d’appareils comme c’est le cas présentement.
La question ne concerne pas seulement la femme, mais tout le peuple algérien.
Pour ce qui nous concerne, nous sommes saisis par les développements
horribles en Irak. Il est regrettable qu’il n’y ait ni débat
ni initiative à ce sujet dans notre pays. Nous sommes révoltés
par les massacres dont sont victimes les Palestiniens quotidiennement.
Là encore, nous avons le coeur serré de voir à quel
point notre pays a été réduit au silence alors qu’il était,
par le passé, à l’avant-garde de toutes les luttes.
Nous savons parfaitement que le peuple algérien souffre de ces
injustices. Mais dans notre pays, les choses ne vont pas mieux. Je viens
de lire aujourd’hui (mercredi passé. Ndlr) qu’il y
a déjà 328 suicides depuis le début de l’année.
C’est effarant! Bien évidemment, nous ne comprenons pas
comment cela peut se produire sans que l’on en aborde les véritables
raisons. Dans le même temps, nous avons suivi avec beaucoup d’espoir
la mobilisation des travailleurs de l’agroalimentaire. Ils étaient
5000 syndicalistes, rassemblés à la Maison du peuple, pour
dire non à la privatisation. Nous les soutenons sans condition.
Les moyens existent actuellement pour satisfaire les besoins les plus
pressants exprimés par l’écrasante majorité du
peuple algérien.
A l’approche de l’hiver, nos pensées vont vers ces
milliers de femmes qui, avec leurs enfants, vont continuer de dormir
dans les rues parce qu’elles ont été répudiées
sans aucun moyen de défense légal à cause du code
de la famille. Au lendemain de l’indépendance, nous aspirions
au progrès, à la liberté, à la démocratie
et à l’émancipation véritable.
Qu’est-ce que vous attendez concrètement de la pétition
que vous comptez remettre au Président, et où en est le
nombre de signatures récoltées?
Permettez quand même que je termine ma réponse précédente.
Nous sommes très surpris qu’il n’y ait pas de débat
autour de sujets aussi graves que la privatisation, ou bien la loi sur
les hydrocarbures, dont les conséquences, en cas d’application,
seraient tout aussi dramatiques qu’incommensurables. Ce silence
très lourd nous surprend d’autant plus que dans le même
temps nous enregistrons tout ce chahut autour du code de la famille qui
vire en définitive à l’hystérie, tant les
propos se font extravagants. Cela nous amène à poser cette
question : qu’est-ce que cela cache?
C’est précisément la raison pour laquelle nous avons
mené campagne à travers la lettre que nous comptons remettre
au président de la République. Nous attendons donc la réponse à notre
demande d’audience. Nous tenons absolument à ce que les
Algériennes et les Algériens expriment leurs avis parce
qu’ils ont fait preuve d’une grande sagesse et assumé leurs
responsabilités. De plus, il est du devoir de l’Etat d’être à leur écoute.
Dans le même temps, nous continuons de suivre le débat sur
la Fonction publique dans le cadre de la commission bipartite. Nous estimons
que la question du pouvoir d’achat est aujourd’hui incontournable à cause
de la libéralisation et de la flambée des prix. De l’avis
même de la Centrale syndicale, la dernière hausse du Snmg
n’était même pas effective.
Pour ce qui est du nombre de signatures, je dois dire que nous avons
cessé le compte à partir des 400.000 paraphes. Nous avons
atteint nos objectifs politiques qui consistaient à aider les
Algériennes et les Algériens à rester mobilisés.
D’ailleurs, nous poursuivons la campagne sur la base d’un
appel en défense de la République que la direction du parti
vient d’approuver.
Concernant le code de la famille, chacun est libre d’exprimer son
point de vue. Nul n’est le tuteur de la société algérienne.
Nul n’a le droit de s’ériger en clergé dans
ce pays. Dans notre religion, il n’y a pas de clergé, il
n’y a pas d’intermédiaire. Si quelqu’un veut
vivre à contre-courant du développement de l’humanité,
il est libre. Mais dans sa vie privée. En revanche, personne n’a
le droit d’imposer son propre point de vue à l’ensemble
de la société. Nous vivons dans une République démocratique
et populaire. C’est le cas depuis l’indépendance,
et c’est le produit d’un processus marqué par une
révolution qui avait un contenu politique et social.
Mais les détracteurs du code de la famille utilisent les mêmes
arguments pour combattre ces avancées...
Nous sommes des hommes et des femmes, libres en principe. Nos parents
nous ont libérés du joug de l’oppression. Il est
donc inacceptable que d’aucuns tentent de perpétrer l’oppression
de la moitié de la société algérienne. S’il
n’y avait autant d’événements graves qui se
passent dans le monde, j’en aurais ri. Que faire sinon rire de
voir qu’il y a des conseillers qui invitent les femmes à se
contenter de la moitié ou du quart d’un homme? Il y a même
des propos misogynes. Franchement, c’est une honte pour notre pays
que dans une réunion officielle, un homme a osé dire que
les femmes sont des vaches. Probablement qualifie-t-il sa mère
et sa fille de vache. C’est tellement rétrograde ! La misogynie
est une maladie, et il y a des spécialistes aptes à la
soigner. Je trouve donc scandaleux que ceux qui se prononcent en faveur
des amendements ou, comme nous, de l’abrogation du code de la famille,
soient décrétés mécréants. Ceux qui
le font s’érigent en clergé au lieu de n’être
que des militants politiques. Ils portent atteinte à la vie privée
d’autrui, à leurs croyances, et à leurs convictions
religieuses. En réalité, ils font exactement comme Bush.
Ils obéissent à cette dangereuse logique manichéenne
qui ouvre la voie à toutes les dérives. Dans le même
temps, je tiens à souligner que pour imposer le GMO américain,
ses partisans utilisent, entre autres prétextes, celui de l’oppression
de la femme pour s’imposer. Quand bien même l’argument
demeure vrai dans de nombreux pays concernés, il n’en demeure
pas moins un prétexte. J’en veux pour preuve le fait que
les femmes irakiennes jouissaient d’importants droits arrachés
depuis 1958. Or, à la faveur de la guerre d’occupation,
au mois de janvier dernier, le conseil intérimaire, à la
solde de l’occupant, a pondu une loi qui ramène les femmes
en arrière, cela sous le prétexte du respect de la religion.
Notre rôle, en tant que parti politique, est d’essayer de
comprendre et de soulever les questions de fond...
Justement, à propos de questions de fond, le PT n’avait
eu de cesse de mettre en garde contre les dangers d’éclatement
de la société à la faveur de la présidentielle
du 8 avril dernier. Ne sommes-nous pas en face d’un cas similaire,
sinon plus grave, avec cette grave polémique entre partisans et
détracteurs du code de la famille?
Comme partout ailleurs, la société algérienne est
partagée en classes sociales. D’un côté, il
y a les nouveaux riches dont les fortunes ont été érigées à l’ombre
du parti unique et de la guerre de décomposition. Ceux-là constituent
une infime minorité de la société algérienne.
De l’autre côté, il y a une écrasante majorité de
pauvres, les couches moyennes ayant disparu dans notre pays. Pendant
longtemps, on avait essayé de faire croire que la société algérienne était
partagée entre ceux qu’on appelle les éradicateurs,
favorables à l’arrêt du processus électoral,
et les islamistes. Il s’agissait en fait de détourner l’attention
en schématisant les choses jusqu’à ce degré caricatural.
Les véritables enjeux de cette guerre apparaissent aujourd’hui
au grand jour avec toutes les réformes qu’il y a eues. Et
il suffit de relever que sur les questions économiques, se retrouvent
dans le même camp des contre-réformes, aussi bien des «démocrates» que
des islamistes. Cela étant dit, la question du statut de la femme,
de la reconnaissance de ses droits, est une question démocratique
qui transcende les antagonismes de classes, riches et pauvres.
Mais, une fois
de plus, les détracteurs du code de la famille,
sont en train d’utiliser l’islam. D’où les risques
de dissensions au sein de la société...Vous-même
dites ils nous traitent de mécréants. D’un côté,
il y a les bons, et de l’autre les mauvais...
Le peuple algérien n’a pas attendu 1984 pour devenir musulman.
Il a épousé cette religion depuis fort longtemps. Il n’y
a aucun conflit à ce propos. Il y a des centres qui tentent d’en
créer un.
Il s’agit là d’une opération politique dirigée
de l’extérieur. J’ai ici tous les fascicules et les
livres qui circulent, avec beaucoup d’argent derrière.
L’évangélisation suit normalement son cours. Là encore,
il faudrait en discuter, pour alerter.
Après douze ans de crise qui n’a pas pu produire l’explosion
de notre pays, voilà qu’ils tentent de nous fabriquer de
toutes pièces un conflit religieux. A force de trop en faire,
le débat politique sur le code de la famille est dépassé pour
verser dans l’insulte, les agressions verbales. J’ai entendu
des absurdités. Un illuminé a écrit qu’il
y aurait onze millions de vieilles filles en Algérie. Le chiffre,
simplement ridicule et tendancieux, ne résisterait à aucune
analyse sérieuse. C’est honteux de dire des choses pareilles
dans le simple but de défendre la polygamie ! C’est du charlatanisme!
Les travailleurs algériens, nombreux, ne peuvent être d’accord
avec un code qui opprime la femme alors que, eux-mêmes, se battent
contre l’oppression et pour leurs droits au sein de leurs secteurs
et entreprises respectifs.
Maintenant, je vous le dis en toute clarté: on ne se réconcilie
pas avec des oppresseurs, des exploiteurs, ceux qui veulent exploiter
les enfants, ceux qui sucent le sang des travailleurs, avec toute position
politique qui mettrait en danger le pays.
Tel qu’il est posé, ce débat cherche à tétaniser, à faire
peur. C’est trop malsain. Nous disons qu’il vaut mieux ne
pas mêler la religion à la politique. Il y a quatre rites
musulmans et autant d’interprétations que d’écoles.
Il faut laisser de côté la religion et faire appel au droit
positif, aux lois civiles. Ces textes devraient s’appliquer à toutes
les règles de fonctionnement de la cité. Un responsable
politique ne doit se prononcer que dans ce cadre-là. C’est
quand même très surprenant et très amusant. On utilise
les téléphones portables. On monte dans une voiture. On
prend l’avion. On habite un immeuble. On dort sur un lit etc. Alors,
tout le progrès humain est bon à prendre, sauf quand il
s’agit de la femme. Pour eux, la femme est un objet. Notre pays
est ridiculisé par des propos pareils. Lorsqu’une société fonctionne
sur une loi rétrograde, elle piétine et régresse.
Deux solutions se profilent alors. Soit l’on a affaire à un
Etat éclairé qui bouscule et fait avancer les choses en
modifiant les lois, ou alors c’est la société elle-même
qui porte la dynamique et contraint l’Etat à porter dans
les lois son aspiration au progrès.
Je suis amusée de constater que ceux-là mêmes qui
appellent à un référendum contre la citoyenneté des
femmes, sont les mêmes à exiger la même chose contre
tamazight. Ils sont donc contre l’écrasante majorité du
peuple algérien qui aspire à la légalité, à la
paix et à la prospérité.
La même méthode est régulièrement utilisée.
Elle cherche à diviser pour fragiliser afin que nous ne puissions
pas aborder les vraies questions de fond, les enjeux majeurs d’aujourd’hui,
auxquels doit répondre la nation dans son ensemble. Et nous ne
sommes pas surpris que ceux qui prônent l’oppression soient
d’accord aussi avec une orientation antinationale et antisociale.
Ce sont les deux facettes d’une même médaille.
Beaucoup de républicains ont revu à la baisse leurs revendications,
par rapport au code de la famille. Le PT demeure quand même fidèle à la
même ligne, exigeant le recours au droit civil, partant du constat
que ce code est anticonstitutionnel. Mais, sur le plan politique, que
projetez-vous de faire pour vous imposer dans ce débat et, pourquoi
pas, faire triompher vos idées?
Hier, lors des débats à l’APN, lorsqu’il a été question
du harcèlement sexuel, j’ai pensé qu’il était
très intéressant que cette question taboue soit enfin abordée...
A cette occasion, nous avons entendu par exemple un point de vue qui
consistait à dire qu’il faut que la femme apporte les preuves.
D’accord. Nous sommes bien sûr contre les abus. Il n’est
pas question de faire payer des hommes pour des choses qu’ils n’ont
pas commises. Nous sommes contre l’injustice. La mesure ne doit
pas être utilisée pour régler des comptes. Mais cette
intervention m’a quand même rappelé une loi scélérate
au Bangladesh qui stipule que lorsqu’une femme veut porter plainte
pour viol, elle doit impérativement apporter des témoins.
Dans notre pays, il y a des aberrations terribles. Pour réparer
un viol chez nous, le juge peut décider que l’homme devra épouser
sa victime. En clair, elle sera torturée et violée toute
sa vie. Ce sont des mesures qui doivent être supprimées.
Mais les propos cités plus haut font partie de l’air du
temps. Or, pour nous, il y a des questions de principe, programmatique,
celle de l’égalité entre les deux sexes est indiscutable.
Nous refusons la chasse aux sorcières. Nous sommes toujours guidés
par des principes. L’article 29 de la Constitution stipule qu’est
abolie toute forme de discrimination, sur la base du sexe, comme sur
la base de la couleur. A partir de ce moment, nous regardons un texte
de loi qui est inférieur à la Constitution, loi suprême
du pays. C’est inouï. C’est pour cette raison, sur la
base aussi de l’article 17 de la Constitution, que nous nous déclarons
fondés dans nos pleins droits en revendiquant l’abrogation
du code de la famille, mais aussi en rejetant la loi sur les hydrocarbures
et les privatisations.
Ici, on constate que le Conseil constitutionnel ne joue pas correctement
le jeu...
Exactement. De l’aveu même de son président, du point
de vue de la saisine, d’importantes réformes doivent être
faites. Ce code infâme a été adopté dans des
circonstances particulières en 1984. Depuis, les choses ont changé.
On avait même promis monts et merveilles aux femmes pour justifier
l’interruption du processus électoral. Les femmes n’ont
rien gagné depuis. Elles ont au contraire cédé pas
mal de terrain s’agissant de leurs libertés puisque plus
personne ne peut s’exprimer normalement à cause de l’état
d’urgence. Nous avons de beaux exemples, comme celui de nos voisins
tunisiens. Nul n’a le droit de dire que Bourguiba n’était
pas musulman. Dès 1956, il avait pris la décision, courageuse,
de consacrer un certain nombre de lois consacrant le droit des femmes.
Je pense que le président Bouteflika peut en faire autant. Ce
code est anticonstitutionnel. Il doit simplement l’abroger et mettre
en place des lois qui consacrent l’égalité et qui éliminent
toute forme de discrimination.
Je dois aussi préciser que nous n’avons pas été destinataires
de ce nouveau code. Nous en avons pris connaissance, comme tout le monde,
par voie de la presse. Il faut que cesse cette méthode qui consiste à réunir
des commissions à huis clos, qui pondent des textes en catimini,
dont la teneur engage le destin de toute la nation. En attendant le débat à l’APN,
je vais faire quelques remarques. D’abord, il y a des avancées,
la question du tutorat matrimonial en est une. C’est un pas vers
la citoyenneté. Mais il ne consacre pas pleinement cette dernière.
Il y a en effet d’autres dispositions maintenues qui, en réalité,
aliènent ces avancées. Du coup, il n’est pas question
de rupture avec la question de l’oppression en tant que telle.
Si par exemple je prends l’article 9 amendé, celui-ci précise
que le mariage est un contrat entre un homme et une femme, sur la base
d’un consentement mutuel. Le contrat en question ne peut et ne
doit concerner que deux personnes, et nous sommes d’accord. Dès
lors qu’une troisième partie, une quatrième ou une
cinquième entrent en jeu dans le cadre de la polygamie, ce contrat
devient nul.
Comment cela?
Bien sûr, il y a ceux qui rêvent d’avoir un harem,
des «djawari», comme jadis. Surtout si dans certains pays
occidentaux on célèbre désormais aussi les mariages
gays, chez nous, une femme ne se marie qu’avec un homme. Parce
qu’à travers la polygamie, ce sont des mariages à trois, à quatre
et à cinq qui sont consacrés. Il est proposé aux
femmes de contracter un mariage avec un homme plus une, deux ou trois
femmes. Lors de l’avènement de l’islam, il y avait
une société atroce. Les règles édictées à ce
moment-là avaient consacré une avancée. Les musulmans
ont, par la suite, avancé avec l’humanité. Nous avons
connu les siècles de lumière pendant que l’Europe
sombrait dans la barbarie. Il faut peut-être regarder en arrière
et voir à quel point la civilisation musulmane a été d’un
apport considérable, et sur tous les plans. Il faut, aujourd’hui,
s’orienter vers le progrès. Les Algériens n’ont
besoin de personne pour leur apprendre à être musulmans.
Par rapport au
débat en cours, face à la pétition
visant 1,5 million de signatures contre ce nouveau code, il y a l’Ugta
qui s’est prononcée en sa faveur, alors qu’elle revendique
4 millions de personnes entre adhérents et sympathisants. Ne va-t-on
pas vers un scénario relativement similaire à ce que nous
avons vécu en 1992? Cela, du reste, nous ramène à la
sempiternelle question sur les risques de scission au sein de la société...
D’ores et déjà, nous nous adressons publiquement
et officiellement au président de la République. Il doit
abroger le code de la famille. Il doit le faire parce que ce texte n’est
pas conforme à la loi suprême du pays. C’est lui le
garant de la Constitution. Tout en continuant de nous demander qu’est-ce
qui se cache derrière cette hystérie, nous maintenons que
les travailleurs algériens ne sont pas intéressés
par la polygamie. Les Algériens, dans leur écrasante majorité ne
sont pas favorables à la polygamie. Cette question concerne et
intéresse les riches. Par ailleurs, nous sommes convaincus qu’il
n’existe aucune femme qui accepterait d’elle-même sa
propre oppression en signant volontairement, sans contrainte aucune,
pour que son mari prenne une seconde épouse. La société algérienne
a changé. Aujourd’hui, une femme divorcée, si elle
ne garde pas le logement, peut difficilement retourner chez ses parents,
surtout lorsqu’elle a des enfants.
Ce que nous souhaitons de l’Ugta, et de tous les syndicats, c’est
de se prononcer en faveur de l’égalité des droits
entre l’homme et la femme. Sidi Saïd, je m’en souviens,
s’était prononcé, à l’occasion d’un
8 mars, en faveur de l’abrogation du code de la famille. C’est
la seule position logique de la part d’une Centrale syndicale qui
oeuvre pour le bien-être social.
Une question,
un tantinet personnelle, pour finir ce passionnant entretien. Vous
avez été deux fois candidate à la présidence
de la République depuis 1999. Il me souvient vous avoir posé la
question à cette époque déjà et votre réponse était
qu’il était absolument irrecevable qu’une femme puisse
devenir le premier magistrat du pays grâce à la Constitution
mais demeurer mineure à vie à cause du code de la famille.
Depuis, les plus hautes autorités du pays donnent l’air
de se servir de vous comme alibi en évoquant à l’échelle
internationale votre double candidature afin de signifier que la femme
algérienne ne serait pas opprimée intra-muros. Comment
vivez-vous cette situation, pour le moins gênante?
La situation est certes contradictoire pour ces responsables algériens,
régulièrement interpellés dans l’arène
internationale à propos de l’oppression dont est victime
la femme. Je renvoie ces responsables à leurs propres contradictions.
Je leur dis que certes, certains acquis permettent à la femme
algérienne d’occuper les postes les plus importants. Dans
le même temps, les filles sont de plus en plus nombreuses à l’école,
elles font partie des meilleurs diplômés. C’est déjà une
réponse aux oppresseurs. Petite fille, je m’étais
fixé pour objectif d’être toujours la meilleure élève.
Mais, là c’était dans un autre cadre. Il s’agissait
de convaincre mon père : un paysan qui n’était pas
un haut responsable politique et qui ne se targuait pas d’être
un démocrate. De nos jours, beaucoup de tabous sont levés.
Ces aberrations ne sont pas tolérables. Je tiens également à vous
rappeler que j’ai été emprisonnée. Ceux qui
en avaient décidé ainsi n’avaient pas estimé,
en ma qualité d’irresponsable et de mineure à vie,
qu’il fallait que ce soit mon frère, mon père ou
mon mari, qui aille en prison à ma place. Car, si je suis irresponsable,
je ne répondrai alors pas de mes actes. Je peux commettre n’importe
quel délit et laisser les autres payer à ma place. Or,
dans ma famille, jamais mes frères n’ont eu l’intention
de s’ériger en tuteur par rapport à moi ou à mes
soeurs.
En décidant de faire de la politique, je savais que j’allais être
réprimée peut-être un jour. Comme les bombes n’ont
pas été sélectives durant la guerre de Libération,
la répression non plus n’a pas établi de différence
entre hommes et femmes qui s’adonnent à la politique.
Nous subissions un traitement pareil. Nous avons tous fait la grève
de la faim et de la soif pour exiger le statut de détenus politiques.
Ce sont toutes ces contradictions qu’il faut définitivement
lever. Nous sommes les égales de l’homme en matière
de répression, de sacrifices, mais nous devenons inférieures
lorsqu’il s’agit de droit. L’homogénéité entre
les lois, à commencer par leur conformité avec la Constitution,
notamment son article 29, doit être définitivement établie.
Nous sommes en 2004.
Interview réalisée par Mohamed Abdoun
|
|
|