Assassinat de Mecili : le diplomate algérien continue de nier, les charges s’accumulent

Par Erich Inciyan, Fabrice Arfi, Mediapart.fr, 2 septembre 2008

Il persiste et signe. Mohamed Ziane Hasseni, le diplomate algérien arrêté mi-août à Marseille et soupçonné d’être l’un des organisateurs de l’assassinat, en 1987 à Paris, du dissident André Ali Mecili, a une nouvelle fois nié son implication dans ce crime lors d’un interrogatoire, ce lundi 1er septembre, devant le juge d’instruction Baudoin Thouvenot, en charge de ce dossier qui empoisonne depuis plusieurs semaines les relations franco-algériennes.

M. Hasseni, mis en examen pour « complicité d’assassinat » et placé sous contrôle judiciaire – il n’a pas le droit de quitter la région Île-de-France –, a maintenu devant le magistrat la défense qu’il a fait sienne depuis le retour de cette affaire d’État sur le devant de la scène avec son interpellation vingt et un ans après les faits : les autorités françaises se sont trompées de personne. « Il a refusé de s’expliquer plus en avant », a déclaré l’un de ses avocats, Jean-Louis Pelletier.

Le diplomate, responsable du protocole au ministère des affaires étrangères algérien, n’en démord pas, en chœur avec son gouvernement qui crie lui aussi à la méprise. Il n’a rien à voir avec le « capitaine Hassani », du nom de cet ancien gradé des services secrets algériens (l’ex-Sécurité militaire) dont la signature figure sur un ordre de mission découvert chez le tueur d’André Ali Mecili (photo ci-dessus) quelques jours après son forfait.

Depuis son arrestation surprise le 14 août à l’aéroport de Marseille-Marignane, Mohamed Ziane Hasseni le dit et le répète : « Je ne suis pas cette personne, ce capitaine Hassani dont vous me parlez. Je n’ai jamais été militaire de carrière », avait-il déjà affirmé, dès le lendemain de son interpellation, lors de son interrogatoire de première comparution à Paris. Une défense qui se fragilise pourtant de jour en jour au regard des éléments qui figurent sur la procédure et des révélations dans Mediapart d’un témoin clé du dossier, l’ancien colonel de la Sécurité militaire Mohammed Samraoui, qui a identifié l’homme arrêté comme étant le commanditaire de l’assassinat.

La carte de visite signée Mohamed Ziane Hassani...

L’élément judiciaire qui a permis de relancer cette affaire demeurée impunie malgré les ans est un mandat d’arrêt international en date du 7 décembre 2007. C’est lui qui a permis l’arrestation mi-août du diplomate algérien. Signé par le juge Thouvenot, le document mentionnait bien « Mohamed » à la case prénom, puis « Hasseni ou Hassini » pour le nom.

Le lancement de ce mandat d’arrêt international avait fait grand bruit, fin décembre, relayé par la plupart des médias français. Cette médiatisation avait-elle troublé la quiétude du diplomate, lui a demandé le magistrat du parquet d’Aix-en-Provence qui, le jour même de l’interpellation, avait interrogé l’intéressé ? Certes, Mohamed Ziane Hasseni avait entendu, lu, dans la presse, que des poursuites visaient « Rachid Hassani ou Mohamed Ziane Hassani ». Avant d’ajouter : « Je ne me sentais pas du tout concerné. La seule chose qui m’a semblé bizarre, c’est qu’il était mentionné les fonctions de consul général à Bonn. Et puis j’ai oublié très vite cette histoire. »
Or, le diplomate avait bien été consul général en Allemagne, d’abord à Berlin puis à Bonn, de 1997 à 2004, avant d’être affecté au ministère des affaires étrangères en Algérie. Malgré ces menaces judiciaires, il avait pris l’avion pour Marseille au milieu de l’été. Conscience tranquille ou sentiment d’impunité inspiré par la « raison d’Etat », deux décennies après l’assassinat d’Ali Mecili, avocat inscrit au barreau de Paris et virulent opposant à la classe dirigeante algérienne ? La question demeure.

Mais les éléments semblent s’accumuler à l’encontre de Mohamed Ziane Hasseni. Le 28 août dernier, dans Mediapart, Mohammed Samraoui, plus haut gradé de l’armée algérienne en exil et témoin clé dans l’affaire Mecili, a formellement reconnu sur la base de photos de presse (ci-contre) le diplomate arrêté comme étant l’homme qu’il a rencontré à l’été 1987 après la mort de Mecili lors de la remise de l’argent de l’assassinat entre le commanditaire – le capitaine Rachid Hassani – et le tueur, Abdelmalek Amellou. A l’époque, le colonel Samraoui était l’un des plus hauts gradés des services secrets algériens et responsable de la région de Constantine où a été caché le tueur. C’est aujourd’hui un repenti en exil.

M. Samraoui est, depuis cinq ans, LE témoin clé du dossier. Le 2 juillet 2003, il avait en effet été entendu par la justice française, en Allemagne, où il vit sous protection à cause des menaces de mort qui pèsent sur lui. Il avait précisé alors les conditions de sa rencontre en Algérie avec le responsable de la Sécurité militaire locale, trois mois après l’assassinat. Ce responsable s’était présenté sous le nom de « Rachid Hassani ». Surtout, dès cette époque, le témoin a affirmé que ce patronyme pouvait constituer un pseudonyme. « Sur sa carte de visite figurait le prénom de Mohammed Ziane », a assuré Samraoui dans sa déposition de 2003, précisant que ce « Mohamed Ziane » était devenu consul général d’Algérie en Allemagne.

Les découvertes des enquêteurs allemands

Sur la base de ces révélations, la justice française avait demandé aux autorités allemandes de coopérer à l’enquête qui vaut aujourd’hui au diplomate algérien de se retrouver devant elle.
Les services allemands ne sont pas revenus les mains vides. « Il est apparu que, depuis janvier 2001, une personne dont l’état civil est Mohamed Ziad Hassini, né le 19 juin 1954, exerce les activités de consul [d’Algérie en Allemagne] », notait un commissaire allemand de la sous-direction chargée de la protection de l’État. « Il convient de penser que la personne dénommée Hassani dans la procédure judiciaire et par le témoin Samraoui est le consul général Mohamed Ziad Hassini. Des vérifications ont révélé qu’aucune personne ayant le même état civil n’est inscrite au registre central des étrangers d’Allemagne », était-il même certifié.

Malgré ces éléments nouveaux, la position du parquet de Paris n’a pas varié depuis l’ouverture de l’enquête sur cet assassinat politique. Le ministère public estime que le dossier est inconsistant, pour le commanditaire du crime comme pour son exécutant, Abdelmalek Amellou. Tout récemment encore, le 20 juin 2008, cette position du parquet a été reprise dans son réquisitoire aux fins de non-lieu, rendant un peu plus seul le juge Thouvenot dans ses démarches.
« Les charges pesant sur les deux intéressés ne m’apparaissant pas suffisantes », expliquait encore le vice-procureur examinant le dossier, dans ce réquisitoire. « Il convient de souligner que Hichem Aboud [autre témoin de l’affaire, auquel Mediapart a donné la parole ici] comme M. Samraoui, tous deux anciens agents des services secrets algériens, sont devenus depuis 1996 ou 1997 des opposants au régime. Leurs témoignages recueillis en 2001 et 2003, contradictoires sur certains points (notamment les circonstances de la remise d’argent à Amellou), apparaissent en effet très tardifs tant au regard des faits eux-mêmes que de l’évolution de leurs auteurs vis-à-vis du pouvoir algérien. Les versions ainsi proposées ne sont confirmées par aucun autre témoignage ni élément et, en outre, il n’est pas possible d’affirmer que Mohamed Ziane Hasseni est effectivement le capitaine Rachid Hassani qui avait notamment signé l’ordre de mission saisi sur Amellou. »

« Une nouvelle affaire Ben Barka »

Cette position très en retrait du parquet n’en finit pas d’irriter les proches de la victime. « L’opposition du ministère public a été constante, tout au long de l’enquête. Par exemple quand le juge d’instruction a demandé un déplacement judiciaire en Algérie. Cela lui a été refusé », note Me Antoine Comte (photo), avocat de la veuve d’Ali Mecili. « En fait, depuis 1987, le parquet relaie avec constance la position des autorités françaises, dans le cadre des relations contraintes entre la France et l’Algérie. C’est un crime d’État. On ne va pas s’attendre à ce que l’État criminel soit mis en cause par la France. »

Pour l’avocat français, « l’affaire Mecili s’apparente à une nouvelle affaire Ben Barka. Dans les deux cas, un opposant politique est assassiné sur le sol français. La différence est que, dans l’affaire Ben Barka, on avait un général de Gaulle qui frappait du poing sur la table afin que la justice passe. Au moins, après l’assassinat de l’opposant marocain, il y avait eu un procès... »

Pour les proches de Me Mecili, le « capitaine Hassani » et le diplomate Mohamed Ziane Hasseni ne sont vraisemblablement qu’une même personne. Ils privilégient l’hypothèse d’un « doublon d’identité », servant à protéger le commanditaire de l’assassinat. A l’instar de leurs homologues étrangers, les services spéciaux algériens sont connus pour brouiller les pistes en donnant de fausses identités à leurs agents.

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mecili-le-diplomate-algerien-continue-de-nier-les-charges-s-accu

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les-revelations-de-l-ex-espion-algerien
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juge-le-prenom-et-l-assassin
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samraoui-l-ex-officier-qui-fait-toujours-peur-a-alger

 
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