La statue du commandeur dans le jardin de l’amitié algéro-française

Le poids du passé colonial

Par Chaffik Benhacene, La Tribune, Samedi 21 mai 2005

Les relations algéro-françaises, officiellement au beau fixe depuis au moins la visite d’Etat du président français en mars 2003, ont objectivement connu, ces derniers jours, ce qui ressemble bien à un premier accroc. Paris s’est, en effet, ému -fut-ce en termes pesés-, par la voie diplomatique et sous la forme d’un commentaire du porte-parole du Quai d’Orsay, des propos contenus dans le message du président algérien lu devant les invités de l’université Ferhat Abbas de Sétif à l’occasion des manifestations commémoratives des massacres du 8 mai 1945 dans le Constantinois. Le responsable français en a-t-il ainsi appelé «au respect mutuel» dans l’exercice du devoir de mémoire et la presse, reconnue comme traditionnellement proche du gouvernement et de la majorité de droite, n’a pas hésité à évoquer, à l’image du Figaro, «un franchissement de ligne» de la part du chef de l’Etat algérien. Le climat aura été, en sus, opportunément exploité par une association relativement anonyme d’anciens combattants, mais dûment relayée par quelques médias français, justifiant d’une manière franchement cynique les massacres pour indiquer plus crûment la profondeur du refus d’au moins une partie de l’opinion française d’un examen critique du passé impérial de la France. De passage dans la capitale algérienne où il devait examiner avec les autorités algériennes les conditions de mise en œuvre de certaines dispositions touchant notamment la question de la restauration des cimetières chrétiens et juifs et du rassemblement envisagé de sépultures, le secrétaire d’Etat français aux Affaires étrangères, Renaud Muselier, s’est attaché à désamorcer la polémique. Tout en appelant au sang froid, il a estimé qu’«il n’y aura pas de ralentissement dans le calendrier de signature du traité d’amitié» et a donné acte, à ce sujet, aux autorités algériennes d’une mobilisation «totale, réelle, sincère et loyale». Dans ce contexte, le déplacement à Alger de Dominique Perben, ministre de la Justice, garde des Sceaux, indique bien et y compris par les objectifs sectoriels qui sont les siens, qu’effectivement les choses suivent leur cours et que la volonté politique existe de mener à son terme l’inflexion significative des rapports entre les deux pays que représente un traité d’amitié auquel il serait difficile de discuter le caractère historique. Faut-il pour autant minimiser ce qui n’est certes pas tout à fait un incident mais qui n’est pas non plus un geste fortuit et d’autant plus difficile à mettre sur le compte de l’émotion ou de la posture personnelle qu’il a revêtu les formes les plus autorisées d’une réaction officielle de l’Etat français ? Verser cette sortie diplomatique au compte «pertes et profits» de relations conventionnellement qualifiées de passionnelles ou tourmentées serait précisément ne pas prendre acte des pas enregistrés dans la stratégie de «la refondation» imaginée et conduite par les chefs d’Etat algérien et français depuis «la Déclaration d’Alger» de mars 2003 et faut-il, sans doute, s’interroger sur les sens et la portée à donner à ce qui reste, en tout état de cause, un signal non négligeable.

La question inévitable des responsabilités

Les massacres de Sétif, Guelma, Kherrata, embrayeur direct de ce qui ressortit d’une confrontation des mémoires, avaient fait l’objet d’une démarche de l’ambassadeur Colin de La Verdière, fin février dernier, dont la charge symbolique avait été relevée autant en Algérie même qu’en France et ce n’est pas le fait du hasard que le ministre français des Affaires étrangères, interrogé par nos confrères d’El Watan, ait repris à son compte la formulation pesée de «tragédie inexcusable» prononcée par son ambassadeur à Alger. Qualification des événements a sans doute valeur de reconnaissance de la dimension dramatique de ces journées, notamment pour les populations algériennes mais a-t-elle forcément sens de la reconnaissance formelle des massacres que l’on s’est peut-être un peu empressés de lire ? En particulier, permet-elle de poser la question absolument inévitable des responsabilités dans les faits, celle des représentants directs de l’Etat français -à titre d’exemple, du préfet de Constantine Lestrade-Carbonnel, du sous-préfet de Guelma Achiary-, des chefs militaires français et des populations civiles européennes et de leurs milices et ces questions se posent d’autant plus que nul historien ne conteste la dureté sans limites de la répression, son inscription dans la durée et la volonté affichée des autorités françaises de terroriser et d’humilier les Algériens. Suffit-il alors d’en appeler aux seuls arbitrages feutrés des historiens alors même que les responsables politiques français -à leur tête le président Jacques Chirac dont tout le monde s’accorde à saluer le courage en la circonstance- ont su admettre et faire repentance des crimes de Vichy à l’égard des Juifs français ? Les éléments existent, par ailleurs, qui peuvent confirmer que la réaction du Quai d’Orsay au message du président algérien prend tout à fait place dans une gestion déterminée par les pouvoirs publics français du contentieux historique algérien et qu’il serait un peu court de prendre les mesures arrêtées et plus particulièrement la désormais fameuse loi du 23 février 2005 uniquement pour des gages intéressés à un électorat de droite ou d’extrême droite.

Solder le passé algérien

Depuis la reconnaissance, en juin 1999, par un Parlement de gauche et sous l’autorité du gouvernement de la «gauche plurielle» de Lionel Jospin des faits d’une «guerre d’Algérie», les choses se sont relativement accélérées en France dont l’ouverture, encore que parcimonieuse, des archives reste l’un des aspects les plus constructifs. Pour le reste, l’intégration dans le droit commun français des anciens soldats de la guerre d’Algérie –vieille revendication longtemps abandonnée à l’extrême droite française-, comme la multiplication des signes en direction des harkis, tout en surfant sur les vagues médiatiques, demeure marquée au coin de la volonté politique de solder au meilleur prix le passé algérien de la France. C’est bien cet état d’esprit qui, au fond, est au principe des énoncés de la loi de février dernier et tout se passe bien comme si l’encombrant passé colonial était définitivement soldé et au mieux borné par l’obligation désormais légale de la reconnaissance et de la gratification de la nation. Cela, de manière délibérément unilatérale et qui renvoie à la clause de style les appels convenus au travail commun des historiens des deux rives. D’une certaine manière, ce traitement, qui demeure pour le moins singulier, contrevient, quant au fond, à l’esprit d’amitié censé informer les relations entre les deux Etats et dément, en pratique, la posture officielle, réitérée comme un leitmotiv par les plénipotentiaires français de s’en remettre aux arbitrages sereins de la démarche historienne. De ce point de vue, il n’est pas sans signification que ce soit précisément des historiens français qui soient montés le plus vite et avec le plus de détermination et de clarté au créneau de la contestation de la loi de février 2005 dont ils exigent l’abrogation pure et simple. Il y a, en tout cas, dans le traitement français d’un passé, qui est vécu aujourd’hui encore, de ce côté-ci de la Méditerranée, dans la douleur et l’humiliation, comme une forme d’arrogance et de mépris de l’autre qui peuvent témoigner de la persistance d’un état d’esprit et d’une culture qui furent assurément l’une des clés des révoltes et de l’irrédentisme algériens.

La chape des préjugés et du racisme

Les nécessités géo-politiques qui ont pu conduire la France comme l’Algérie au choix raisonné de la refondation de leurs rapports ne lèvent pas nécessairement les préventions et notamment la chape des préjugés racistes et des haines anti-arabes, anti-musulmanes sans commune mesure dans les profondeurs de la société française avec le poids relativement marginal démographiquement et politiquement des «Européens d’Algérie» dans la France d’aujourd’hui. En vérité, la mémoire algérienne de la France, faite aussi de culpabilités révulsées, de hontes tues, demeure, ne serait-ce qu’en vertu de ce qu’il est convenu de nommer le «communautarisme musulman», un enjeu et souvent un piédestal pour des acteurs en mal de pouvoir et de reconnaissance. Avait-on alors vu des avocats anonymes s’emparer de la situation des harkis et en faire un juteux cheval de bataille et voit-on aujourd’hui –là où on pouvait le moins s’y attendre- quelques historiens tenter, à leur tour, de tirer avantage du finalement porteur contentieux algérien. Il est à peine étonnant que les pulsions négationnistes et révisionnistes puissent s’afficher aussi brutalement et qui plus est sous le couvert de l’autorité académique –celui d’un appel à communication pour un colloque envisagé au printemps 2006– qui s’émeut du «recours à des systèmes explicatifs réducteurs et anachroniques qui conduit à frapper la colonisation du sceau de l’indignité universelle». L’appel, remarquable sans doute, à l’initiative des historiens algériens, lancé depuis Sétif par le chef de l’Etat algérien, n’en soulignera alors que plus cruellement les décalages et les retards accumulés par une recherche algérienne longtemps contrainte par la censure et le poids des mensonges officiels sur l’histoire de la guerre d’indépendance et de la colonisation. Il est tout aussi remarquable de relever le silence assourdissant de ceux qui avaient longtemps fait métier d’imposer, par la plume et la parole, leurs vérités ; et quand bien même on sait à quel point l’Organisation nationale des moudjahidine en est réduite à jouer les utilités, il est choquant et navrant d’observer le peu de cas fait de ces questions. Certes, il est facile d’y lire le souci de ne pas gêner une stratégie définitivement liée à la personne du chef de l’Etat, mais sans que cela justifie une telle discrétion. L’exemple chinois est désormais là pour rappeler que les stratégies d’Etat gagnent aussi à jouir de la mobilisation des opinions. Les positions exprimées par la «Fondation du 8 Mai 1945», pèchent-elles aussi par un souci affiché d’allégeance, apparaissent bien isolées et relativement déconnectées par rapport à un environnement politique et universitaire démotivé. Entre les décalages algériens et les empressements français, il est légitime de craindre que le passé colonial n’en vienne tôt ou tard à jouer les statues du commandeur dans les nouveaux jardins de l’amitié entre l’Algérie et la France.

C. B.

   
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