Les massacres du 8 mai 1945 vus par la presse française

La France relate, se justifie… mais ne demande pas pardon

Par Ghada Hamrouche, La Tribune, 9 mai 2005

Comme à la veille du cinquantenaire de la révolution algérienne, la presse de l’Hexagone n’a pas raté le soixantième anniversaire de la victoire des alliés pour évoquer «l’autre» 8 mai 1945. Celui des remerciements de la France libre aux combattants musulmans, les premiers dans les lignes de tirs, des combats. Ceux qui servaient de boucliers humains aux combattants européens ont compris définitivement qu’ils ne seront jamais plus que de «méprisables indigènes». La liberté ne les concernait pas… Du moins pas cette fois-ci.D’ailleurs, l’historien algérien Mohamed Harbi le souligne bien dans la dernière éditions du Monde diplomatique : «La guerre d’Algérie a commencé à Sétif.» En titrant ainsi son analyse des massacres du 8 mai 1945, il atteste que le coup accusé par les nationalistes en Algérie à la fin de la Seconde Guerre mondiale a incité «les activistes du PPA» à créer «une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les trouvera à la tête d’un front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945.»De son côté, la Lettre hebdomadaire du mouvement communiste, Lutte ouvrière, relève que «le 8 mai 1945, le jour même où la France fêtait la victoire sur le nazisme, en Algérie, les troupes et la gendarmerie françaises tiraient sur une foule de manifestants. Cette victoire ne réglait rien pour les Algériens, ‘‘sujets’’ de la France, auxquels elle refusait les droits des citoyens.» Et plus loin, «ces massacres ne firent que renforcer le sentiment national algérien. Neuf ans plus tard, la guerre d’Algérie commençait».Quant au magazine Télérama, sous le titre «Sétif, l’autre 8 mai 1945», il s’interroge sur le nombre de ceux qui connaissent, «en France, ‘‘l’autre’’ 8 mai 1945». «Ce jour de liesse qui commémore la chute du nazisme est aussi un jour de deuil en Algérie. Il y a soixante ans, à Sétif, Guelma et Kherrata, des militants nationalistes algériens descendent dans la rue et mêlent les premiers drapeaux algériens à cette fête de la libération». Après un rapide survol des «événements du nord-constantinois», le journaliste affirme que «le massacre colonial, longtemps oublié, à peine mentionné dans les manuels scolaires, vient d’être timidement reconnu par les autorités françaises. Le 27 février dernier, l’ambassadeur de France en Algérie, en visite à Sétif, a parlé pour la première fois de ‘‘tragédie inexcusable’’».Dans le magazine Jeune Afrique l’Intelligent et sous le titre générique «Massacres coloniaux en Algérie», le journaliste intervenant dans le dossier des grandes dates de l’histoire contemporaine s’interroge sur les motivations de l’initiative de l’ambassadeur de France en Algérie. Pour lui, cette initiative peut être le prélude d’un début de déblayage du terrain avant la signature du traité d’amitié. «Veut-on nettoyer le terrain avant d’arriver aux sujets qui fâchent ? Certainement, mais les Algériens sont-ils prêts à oublier le tragique épisode ? La Fondation du 8 Mai 1945, l’une des plus actives en Algérie, a jugé le geste du diplomate français insuffisant.» Et de conclure : «Cependant, il est peu probable que des deux côtés de la Méditerranée, on veuille aller plus loin, jusqu’à la repentance et l’indemnisation. Personne ne tient à ouvrir la boîte de Pandore.»Cette «tragédie inexcusable» revient dans toutes les évocations de la presse française de gauche comme de droite sans toutefois effleurer la notion de pardon. Un minimum requis pour pouvoir enterrer la «hache de guerre» ou du moins oublier les vieilles rancœurs. Le journal le Monde, dans son édition de samedi, évacue cette possibilité en affirmant que «même si un tel geste semble improbable, le souhait existe en Algérie d’une réconciliation sur le modèle franco-allemand. Les officiels algériens n’ont commenté ni les propos de l’ambassadeur de France à Sétif ni la récente loi française sur le ‘‘rôle positif’’ de la colonisation». Dans l’édition du dimanche 08 mai, l’historien français Jean-Louis Planche trouve le justificatif des massacres du 8 mai 1945 dans la déclaration de Georges Bernanos qui affirme qu’«on ne massacre jamais que par peur, la haine n’est qu’un alibi». Il conclut toutefois son analyse par : «Mais de pareils massacres ne s’oublient pas. Ils sont non pas le premier acte de la guerre d’Algérie mais son prologue, et ont continué de peser sur les consciences, sur l’histoire, de générer des comportements de fuite, comme on le verra en 1962. Aujourd’hui, alors que deux peuples adultes envisagent de regarder ensemble vers l’avenir, en négociant un traité d’amitié, le moment est sans doute venu d’en alléger le poids.»Le magazine Mariane évoque à sa façon la «Barthelemey algérienne» en mettant en exergue «le bilan effroyable de la répression féroce de l’armée française au lendemain de la victoire des alliés sur les Nazis». Le Nouvel Observateur abonde dans ce sens en soulignant la démarche inédite de l’ambassadeur de France à Alger et celle du maire de Paris en visite à Alger la fin du mois d’avril. Pour le journal de gauche Libération, lesdits massacres ont eu lieu «le jour où est née la guerre d’Algérie». Un article qui fait valoir longuement l’explication de l’historien français Jean-Pierre Peyrolou : «Les événements de Sétif mettent en question toute la politique coloniale de la France : l’assimilation c’était fini, désormais la parole était aux armes des deux côtés. L’ampleur de la répression signifiait bien ce qu’elle voulait dire : une volonté de maintenir le statu quo colonial, et l’incapacité de la France à mener une décolonisation plus subtile, à l’anglaise.»

G. H.

 
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