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Soixante ans après les massacres Entre négationnisme français et refoulements algériensPar Chaffik Benhacene, La Tribune, 8 mai 2005 Le soixantième anniversaire du 8 Mai 1945 ne dérogera pas aux traditions désormais établies en Europe et particulièrement en France : ce sera d’abord et surtout sur fond de réactivation de la mémoire des victimes des camps nazis, la commémoration de l’armistice et de la victoire des alliés sur le IIIe Reich, une commémoration à laquelle la construction européenne impose aussi la convergence dans le souvenir et le recueillement à laquelle est symboliquement associée l’Allemagne comme l’avaient spectaculairement manifesté, l’an dernier, les cérémonies rappelant le débarquement de Normandie. Un transfert de mémoireL’étude, à tous égards éclairante, de Benjamin Stora, sur ce «transfert de mémoire», se trouve particulièrement confortée par le traitement réservé, en France, aux événements du 8 Mai 1945 à Sétif, Guelma, Kherrata et l’historien français y sera même confronté, de manière directe, et à propos précisément de cette tragédie algérienne, sur le plateau de la chaîne câblée «Planète», qui avait été pris à partie par des représentants de «la communauté pied-noir», arc-boutés à leur haine de l’Arabe. Il y a juste dix ans, seul le film du cinéaste Mehdi Lalaoui -Un certain 8 mai 45, les massacres de Sétif-, diffusé par la chaîne Arte, qui donnait la parole à des acteurs directs et à des témoins algériens, tentait d’apporter un contrepoint d’ailleurs écrasé par les fastes des commémorations du cinquantenaire de l’armistice. Il n’aura pas, en tout cas, échappé à la vigilance de l’historien Guy Pervillé, qui se positionne, depuis quelques années, sous couvert de contestation des chiffres de victimes algériennes – entre autres celles des manifestations d’Octobre 1961 à Paris – comme l’une des figures d’une contre-histoire visant à disculper l’Etat français sinon la colonisation même. Dans un article publié dans Némésis, revue universitaire de Perpignan, au titre explicite -«La revendication algérienne de déclaration de repentance unilatérale de la France»-, Pervillé estime notamment que le film de Lalaoui -animateur de l’association «Au nom de la mémoire»- «reproduisait sans distance critique la mémoire du nationalisme algérien» et surtout qu’«une impulsion algérienne visant à influencer la mémoire nationale française avait franchi la Méditerranée». Tout en relevant que «la France d’aujourd’hui n’est pas celle de 1830», l’historien reprend la thèse récurrente de «Tous coupables, tous impunis» qui, fondamentalement, disqualifie l’examen critique et rigoureux des faits et la détermination des responsabilités individuelles et collectives. Une mise à mort délibéréeEn l’occurrence, la répression des manifestations de Sétif, Guelma, Kherrata est un fait historique établi qui ne saurait se dissoudre dans une vaine et morbide querelle statistique et quand bien même le chiffre des quarante-cinq mille victimes retenu du côté algérien pourrait faire l’objet, comme toute autre donnée de l’examen sérieux de ses sources, il conviendra toujours de le rapporter aux cent deux victimes européennes. A cette aune, même les chiffres de douze mille victimes algériennes reconnu par les autorités françaises ou de vingt mille avancé par des chercheurs placent, proportionnellement, les crimes commis en Algérie largement au-dessus de ce que faisaient les nazis allemands en France occupée dans leur répression de la résistance. C’est, en vérité, de cela qu’il s’agit de rendre compte aujourd’hui encore, du fait que les instances de l’Etat français aient pu admettre comme allant de soi la mise à mort de plus de mille Algériens pour une victime européenne et au-delà de ces causes immédiates, ce qui s’est passé à Sétif, Guelma, Kherrata excède le seul cadre politique d’une contestation d’un ordre colonial injuste et ne peut relever du seul face-à-face entre Etat colonial et société colonisée. Ce qui est en jeu dans le contexte historique de la victoire sur une barbarie nazie -blanche, chrétienne antisémite- c’est aussi une certaine idée de l’homme, des libertés qui devait d’ailleurs recevoir une éclatante consécration peu après avec l’adoption par les Nations unies de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Une mémoire censuréeSoixante ans après et plus de quarante années après l’indépendance, faut-il paradoxalement relever les inconséquences de l’inflation d’un discours officiel, plus soucieux de soumettre à ses mensonges et à ses occultations et dont les contraintes des libertés aura interdit et censuré les mémoires. L’invocation conjoncturelle et incantatoire, exercice à usage domestique, n’a à aucun moment et sous aucune forme mis en question la responsabilité de l’Etat français dans les crimes massifs de Sétif, Guelma et Kherrata et contrairement à ce que soutiennent les tenants de l’exonération de l’Etat français de ses responsabilités, «la mémoire du nationalisme» ne fut pas, loin de là, autorisée à se construire et à s’exprimer, à rassembler et porter dans l’espace public les témoignages et de quoi soutenir au moins le procès moral des bourreaux. Peu d’ouvrages édités en Algérie, aucun film documentaire ou de fiction à la mesure du trauma collectif, aucune peinture pour maintenir le souvenir et tout bien considéré rien qui vint d’Algérie déranger la France officielle. La seule initiative directement attachée aux massacres de mai 1945 est la création de la «Fondation du 8 Mai 1945» et a-t-il fallu attendre le délitement du pouvoir central pour que cela soit possible et ce n’est pas non plus une surprise de voir les mêmes, en France, s’offusquer des thèses de cette institution et de son ambition de faire reconnaître les massacres de mai 1945 comme crimes imprescriptibles contre l’humanité. Il n’est pas acquis que la fondation ait eu, à ce sujet, une indiscutable efficacité et si le dramatique contexte national qui avait présidé à sa création explique, en partie, sa relative discrétion, il lui reste à montrer qu’elle a le désir de communiquer avec les Algériens, de leur faire prendre conscience des enjeux non seulement contre l’oubli mais aussi le délitement du projet national. Une tragédie inexcusableIl y a deux mois, la Fondation exprimait le souhait, après les déclarations de l’ambassadeur Colin de la Verdière à l’université de Sétif, de voir «l’Etat français assumer ses responsabilités» et à l’occasion, le diplomate français Décrypter les enjeux de mémoireHistoriens, militants des droits de l’Homme, amis de l’Algérie devraient se rencontrer ce week-end notamment à l’initiative de la Ligue de l’enseignement et il est remarquable qu’ils aient été précédés, le 23 avril dernier, par ceux qui auront tôt fait de tirer les conséquences de cette nouvelle loi, pour ouvrir tribune, dans les locaux du Sénat français à «ceux qui n’ont pas pu s’exprimer durant plus de quarante ans» et pour «permettre à plus de deux millions de Français et leurs descendants spoliés de leurs droits d’obtenir justice». Si un doute pouvait subsister sur les intentions des promoteurs de la manifestation, il suffit de prendre connaissance de témoins invités –soldats, gendarmes, harkis- pour s’en faire une idée. C. B. |
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