Quand des français en parlent…

El Watan, 9 mai 2017

Dans le monde, le 8 Mai 1945 symbolise la victoire des alliés ; en Algérie, cette date est synonyme de deuil après le massacre de milliers d’Algériens, le destin et la vie brisés de centaines de familles à Aokas, Amoucha, Sétif, Bouandas, Beni Aziz, Guelma, Melbou, Oued El Berd, Aïn El Kebira, pour ne citer que ces lieux où les stigmates de la boucherie perpétrée à huis clos demeurent, 72 ans après, ancrés aussi bien dans les mémoires que dans les espaces où des fleuves de sang ont coulé.

Autre important contentieux minant les relations franco-algériennes, le 8 mai 1945 en Algérie est toujours d’actualité. Ce n’est pas parce que la plaie et toujours béante, mais grâce à l’opiniâtreté et l’engagement de beaucoup de femmes et d’hommes qui voudraient donner une nouvelle dynamique au vivre-ensemble devant insuffler, disent-ils, une nouveau souffle aux relations entre les deux rives que l’épineux dossier occupe désormais une place de choix en France. Les massacres perpétrés dans le Nord constantinois, qu’on surnomme à Paris «L’autre 8 Mai», n’est désormais plus un sujet tabou.

La chape de plomb a été, le moins que l’on puisse dire, «délocalisée» par des progressistes qui gagnent des points et du terrain puisque le sujet intègre l’espace public où le débat est ouvert. Même si la bataille de la reconnaissance par la France des crimes commis en son nom en Algérie n’est toujours pas gagnée, le dossier se fraye un chemin dans différents coins de l’hexagone, où des Français de divers horizons découvrent l’horreur qui leur a été cachée des décennies durant.

Aidés et soutenus par des élus et des professeurs, des lycéens font pour la première fois connaissance avec la mare de sang cachée. Pour preuve, les élèves du lycée professionnel des Canuts de la mairie de Vaulx-en-Velin (Lyon) ont, à l’occasion d’une conférence organisée au sein de leur établissement, le 4 mai 2017, pu avoir une idée sur le carnage : «Dans les manuels français, on ne connaît de la guerre d’Algérie que l’insurrection du 1er Novembre.

Cette rencontre, qui a été à la fois fructueuse et enrichissante, a permis aux enseignants et surtout aux élèves de connaître sereinement un autre épisode de la colonisation. Pour une transmission apaisée de la mémoire, qu’il s’agisse des massacres du 8 mai 1945 et des autres tragédies, les lycées et les collèges sont, à mon sens, les lieux idoines», souligne la professeure d’histoire du lycée, Mme Laurence.

Ayant suivi avec une attention particulière la conférence qui avait précédé l’excellent documentaire de René Vautier marqué par la prise de parole d’un grand acteur, à savoir Kateb Yacine, le maire de Vaulx-en-Velin, Pierre Dussurgey, milite lui aussi pour le vivre-ensemble : «Pour booster les relations entre nos deux pays, le moment est venu de regarder en face notre mémoire commune. Pour l’intérêt des générations actuelles et futures qui ont besoin de savoir, on doit aborder sereinement cette étape de l’histoire.»

Mustapha Kaouah, président du Centre des cultures arabes et méditerranéennes (CCAM), un des initiateurs de la rencontre, abonde dans le même sens : «Après le dossier des Accords d’Evian, le collectif ‘‘C’était un 8 mai…’’ a tenu à montrer et expliquer aux jeunes lycéens français les événements tragiques qui se sont produits en Algérie en mai 1945. Comme vous l’avez constaté, le message est bien passé. D’autant plus que les échanges se sont basés sur la connaissance des zones d’ombre, sans plus…». En plus des rencontres, des rassemblements sont organisés ça et là chaque année en France.

Lancé depuis un certain temps, un autre rassemblement «L’autre 8 Mai 1945» sur le parvis de l’Hôtel de ville de Paris était prévu hier à 17h. Le collectif unitaire pour la reconnaissance des crimes d’Etat en Algérie (Sétif-Guelma-Kherrata) est derrière l’initiative, soutenue par des écrivains, des historiens, des artistes, des comédiens et des citoyens anonymes : «La commémoration de ‘‘L’autre 8 mai 1945’’ est réalisée à Rennes depuis une dizaine d’années.

On essaye justement de le faire connaître aux Rennais et de montrer la volonté des uns et des autres de se réunir dans un esprit de fraternité et de paix pour que l’avenir de nos deux peuples soit plus serein. Il est important que les officiels soient présents à cette commémoration, car elle doit aussi montrer que le monde politique nous suit dans cette démarche de réconciliation entre les Français et les Algériens», souligne Fernand Nedjar, le président de l’association de jumelage Sétif-Rennes qui pérennise la commémoration par un débat qui a eu lieu hier à la Maison internationale de Rennes… 

Kamel Beniaiche

 
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