Non à la banalisation du crime contre l’humanité

Par Brahim TAZAGHART, Animateur du MCB et auteur en langue amazigh

Le 07 mai 2005, à la veille de la célébration du 60° anniversaire des évènements sanglants et dramatiques du 08 mai 1945, l’APC de Bejaia en collaboration avec l’association France- Maghreb organisaient une soirée musicale en hommage aux pieds-noirs.

Etrange coïncidence !

Dans un pays qui ambitionne de se réconcilier avec lui même, avec son histoire, avec son destin de liberté et d’émancipation, la préoccupation de bien gérer les dossiers les plus sensibles est devenue une denrée rare, un exercice délaissé. Par contre, s’engouffrer dans des entreprises déjà en marche est devenu un réflexe tout naturel. Sans discernement, sans vision, et sans maîtriser son sujet, des initiatives stratégiques sont enclenchées sans débats ni discussion aucune. Ne fallait-il pas mettre en place des espaces de concertation et de débat, évaluer les retombés positives et négatives d’une action aussi sensible que l’hommage aux pieds-noirs le jour même du génocide qui a fauché 45000 âmes algériennes ?

Au bout, au mépris de l’histoire, du politique, de la dignité d’un peuple blessé, l’intérêt économique est avancé pour faire taire la contradiction, comme si, quelques contrats « arrachés » par quelques entrepreneurs locaux, quelques promesses d’investissements et d’échanges, justifient un pardon implicite, l’effacement d’une histoire toujours vivace, la banalisation d’un crime contre l’humanité !

La contrepartie est tellement dérisoire qu’elle fait hante à ceux qui ont placé la charrue devant les beaufs.

D’ailleurs, si l’objectif est de permettre un partenariat pluriel, l’APC de Bejaia est en bon terme avec la municipalité de Brest; elle peut élargir son champ à d’autres municipalités sans impliquer dans cette entreprise les pieds-noirs, le jour de la célébration du 08 mai 1945.

Coïncidence ou dessin inavoué ? Hasard ou calcul malsain ?

Il faut dire que la non maîtrise du calendrier est impardonnable à certains niveaux de responsabilité. Le calendrier c’est le temps, c’est la mémoire, c’est le symbole. La théorie du hasard que des âmes naïves et manquant de vigilance peuvent avancer, n’a pas de crédit en politique, elle a peu de place lorsque la relation entre les peuples et la diplomatie s’en mêlent.

L’objectif n’est-il pas d’imposer le pardon en silence ? De laver les colonisateurs de leurs crimes les plus abjectes ? d’imposer une réconciliation historique sans revisiter l’histoire et sans que les parties impliquées assument leurs responsabilités ?

Le 08 mai 1945 restera pour toujours un moment essentiel dans notre mémoire collective. Il fut un instant de rupture profonde qui a traversée le mouvement nationaliste et qui l’a placée sur la trajectoire inévitable de l’action directe. En ce sens, il constitue le point de départ de l’action concrète pour la libération du pays d’une colonisation qui a durée plus de 130 ans.

Doit-on rappeler que l’ordre de 23 mai 1945, ordre de soulèvement donné par la direction du PPA, puis annulé pour des raisons pratiques, a été une réaction dictée par ce génocide commis contre le peuple algérien ?

Doit-on rappeler que la création de l’OS est venu après que ces évènements ont achevé tout espoir en un règlement pacifique du problème de la colonisation ?

Croyant en les vertus des principes humanistes de la révolution française, convaincu de son droit à l’autodétermination et en une place au soleil, le peuple algérien est sorti dans la rue, le 08 mai 1945, à l’instar des peuples de la planète, pour crier sa soif de liberté et de justice.

Au lieu d’une réponse s’inscrivant dans la continuité du mouvement de libération de l’humanité des affres du nazisme, les forces coloniales ont opté pour les assassinats et les massacres collectifs, avec une barbarie rarement observée ailleurs. Des massacres d’autant plus abjectes que les soldats algériens qui ont défendu l’honneur et la dignité de la France étaient toujours sur les champs de bataille en europe. Aucune considération pour ses milliers d’hommes qui ont fait reculer le monstre nazi. A croire que dans le regard du colonisateur, ses hommes n’avaient aucune qualité humaine, ils étaient tout simplement des soldats bons à sacrifier !

Aujourd’hui, 60 ans après ces évènements et malgré quelques avancés dans le discours de l’ex force coloniale, la situation demeure inchangée.

Ces avancés, aussi significatives soient-elles, constituent le début d’un processus et non pas son aboutissement !

A ce détromper, le chemin de la réconciliation reste long et nécessite beaucoup de courage et de volonté, mais aussi, énormément d’intelligence et de claire voyance. La colonisation n’est pas un accident de l’histoire, elle n’est pas une simple agression d’un pays par un autre, elle est une action pensée, durable, exécutée avec patience par ses prometteurs. Dans sa substance, elle se repose sur le principe de la ségrégation, de l'iniquité et de l’inégalité entre les hommes.

A l’heure que nous sommes, la théorie de la mission civilisatrice de la colonisation est toujours en vigueur, elle continue à guider les réflexes et les pensés d’une grande frange de nos amis de l’autres rives qui refusent de mettre sur le même pied d’égalité les morts indigènes et ceux du vieux continent.

Les livres d’histoire qui glorifient la colonisation, la dernière loi adoptée par l’assemblée française et qui vante les mérites de l’action coloniale sont des preuves éclatantes.

Aussi, il faut se rendre à l’évidence qu’on n’improvise pas dans la gestion des affaires historiques. Le sérieux de ces questions fait qu’il n’y a pas de place à la spontanéité, à l’improvisation et à la légèreté.

Le peuple français est certes un peuple ami. Personne à ma connaissance n’a contesté les visites de ces natifs d’Algérie à Oran, à Constantine, à Setif, mais faire coïncider celles-ci avec le 08 mai 1945, avec rencontres et festivités, c’est faire preuve d’aveuglement et de manque de lucidité.

Certainement, face aux pieds-noirs qui ont assassiné l’espoir d’une relation d’amitié, avec l’OAS qui a versée dans le terrorisme le plus sanglant à l'aube de l’indépendance nationale, il y’a les Mauris Audin et les amis du peuple algérien qui ont fait plus que leur devoir, celui de servire de lien et de pont entre les deux peuples et les deux rives.

Seulement, cette amitié ne peut s’assoire que sur la justice et le respect mutuel. Le respect mutuel implique la nécessité de regarder l’autre comme son égale, comme un vis à vis qui mérite tous les égards, et non pas comme quelqu’un qui ne doit pas oublier son statut d’ancien dominé et qui ne doit pas nous effaroucher avec la vérité sur ce que nous étions.

En effet, la normalisation de la relation entre l’Algérie et la France, entre le peuple algérien et le peuple français passe par la nécessité d’assumer l’histoire commune dans sa totalité, avec sérénité, courage et humilité. Reconnaître ses torts, se remettre en cause devant l’ancien colonisé s’est sortir soi même de la peau du colonisateur vers celui de partenaire et d’ami. Il est question de reconnaître que la colonisation est en contradiction intégrale avec la déclaration universelle des droits de l’homme, avec l’essence de la démocratie et de la justice.

l’organisation d’un procès symbolique de la colonisation et des responsables du génocide du 08 mai 1945, peut être le point fort de ce processus.

 
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