LA FRANCE FRILEUSE A FAIRE ACTE DE REPENTANCE

Ambiance de frictions au point entre Paris et Alger

Le Quotidien d'Oran, 12 mai 2005

Paris appelle Alger au «respect mutuel» après la réaction suscitée en France par les déclarations du président de la République à l’occasion du 60ème anniversaire des massacres du 8 mai 1945.

Les crispations et les grincements de dents dus au retour du passé ne sont pas exclusifs de la France et l’Algérie.

La campagne anti-japonaise en Chine et le boycott par les républiques baltes des festivités à Moscou du soixantième anniversaire de la victoire contre le fascisme et le nazisme ont réveillé de vieilles blessures et donné un sang neuf à des querelles dont l’importance et la profondeur sont autrement plus déterminantes pour les équilibres d’influence et de géostratégie qui sont en train de façonner le monde quinze ans après la chute du mur de Berlin. La différence avec ces pays est qu’ils ne parlent pas, comme Alger et Paris, de réconciliation et de refondation depuis 1999. Ils ne s’apprêtent pas, non plus, à signer un traité d’amitié pour sceller leurs retrouvailles et réguler durablement leur relation ancienne et troublée. D’où la surprise et l’inquiétude que le porte-parole du Quai d’Orsay, Jean-Baptiste Mattei, a provoquées hier en déclarant que le gouvernement français appelle au «respect mutuel» entre les deux pays.

Sortie de son contexte, l’expression ne veut, bien sûr, rien dire. Elle n’a pas de conséquences importantes en tout cas sur les relations politiques et diplomatiques entre l’Algérie et la France. Néanmoins, elle dégage une mauvaise ambiance de mises au point et produit une sémantique au travers de laquelle il est très difficile de ne pas percevoir des signes de malaise. Il est très possible que les raisons de cet embarras ne soient pas uniquement imputables à une affaire de mémoire ou à une lecture forcément divergente de l’histoire de la colonisation - ce n’est d’ailleurs presque jamais le cas dans ce type de frictions - mais à des différends de nature politique. Cependant, il est difficile de spéculer dessus, surtout quand le porte-parole du Quai d’Orsay dit que les Français sont «convaincus de la nécessité d’avancer sur le chemin du travail de mémoire». L’objet de la discorde, donc, reste pour l’instant l’Histoire ou, plus précisément, la «frilosité française» à faire acte de repentance des crimes qui ont été commis durant la période coloniale. Là deux visions s’opposent !

La France qui croit que l’examen de son histoire en Algérie doit se faire prudemment et graduellement en tenant compte des subjectivités, des passions et des résistances caractéristiques des générations qui ont vécu une partie de cette histoire - les rapatriés et les harkis notamment -, a bien illustré sa démarche par les déclarations récentes de son ambassadeur à Alger et de son ministre des Affaires étrangères, qui ont tous deux qualifié d’inexcusables les atrocités du 8 mai 1945 en Algérie. Cette attitude correspond à une tradition ou à une gestion, appelons-la comme on veut, qui consiste à n’aborder ou à n’affronter le passé qu’a posteriori et qu’après le passage des générations qui leur sont contemporaines et l’épuisement de leurs passions, de leurs propres représentations et de leurs mythes fondateurs. L’exemple que nous connaissions le mieux avant que les langues ne commencent à se délier sur le passé colonial français concerne à ce propos la représentation collective française de Vichy. Il a fallu les écrits d’un Michel Foucault sur la mythologie gaulliste de la résistance à l’occupant allemand à la fin des années soixante et surtout d’un John Paxton, traduit en 1973 en français, sur le pétainisme pour qu’on comprenne que la collaboration en France n’a pas été uniquement ce phénomène marginal que la mémoire officielle française a décrit pendant près de trente ans. C’est-à-dire la même période ou presque au bout de laquelle Paris et les officiels français ont commencé à «relire» - et avec des nuances impensables dans les années soixante-dix ou quatre-vingt - ce qui s’est passé en Algérie entre 1830 et 1962.

Mais il n’y a pas que l’histoire ! Le soixantième anniversaire des massacres du 8 mai 1945 en Algérie est aujourd’hui un lieu de mémoire où s’affrontent des associations, des lobbies et des groupes politiques dont les intérêts politiques et économiques sont contradictoires ou divergents. L’Histoire leur sert d’argument pour exprimer et défendre des revendications tout à fait actuelles. «Les indigènes de la République», un mouvement issu de l’immigration luttant «contre le racisme et la discrimination», appelle aujourd’hui la France à «assumer» son héritage et à se libérer des «séquelles du colonialisme». «Devoirs de mémoires», qui représente un collectif plus large, célèbre, pour sa part, les «mémoires oubliées des circuits de l’histoire institutionnelle» en citant les massacres de Sétif et Guelma. En face, des forces qui n’ont pas d’identification spéciale mais qui agissent puissamment dans les partis et les courants politiques de droite surtout mais de gauche aussi, n’admettent pas qu’on réduise l’aventure coloniale française aux tueries et aux expéditions sanglantes.

Elles parlent de «rôle positif» de la colonisation et ont obtenu que cela soit écrit dans l’article 4 de la loi sur les rapatriés, récemment votée par l’Assemblée nationale française.

L’Algérie, elle, poursuit légitimement une démarche similaire mais tournée vers des centres d’intérêts et des enjeux politiques algéro-algériens que Paris a semblé d’ailleurs avoir compris et pour laquelle elle a paru totalement souscrire en reconnaissant timidement le caractère inexcusable de la tragédie de 1945. Ses précautions ne l’on pourtant pas empêché d’ouvrir la boîte de Pandore. Il en est sorti un Bouteflika bien imprévisible et égal à lui-même, qui n’a pas cru nécessaire d’assister à Sétif au soixantième anniversaire de la tragédie du 8 mai 1945, mais qui s’est fendu d’une lettre réquisitoriale où il a fait le parallèle entre les crimes coloniaux français et les crimes nazis.

Il en a découlé, du côté algérien, un désir sans doute assimilable à celui qu’ont les Chinois et les Baltes - des pays qui sont comme l’Algérie en quête d’affirmation sur le plan régional et international -, de voir par exemple le Japon et la Russie reconnaître les atrocités et les torts qu’ils ont commis à un moment de l’histoire du XXème siècle. Il en a résulté, du côté français, une profonde irritation et une gêne d’autant plus certaine que le débat sur le passé fait ressortir d’autres enjeux autrement plus délicats telles l’immigration et l’intégration.

Entre les deux, c’est la caricature grosse et frappante d’un rapprochement manquant encore de consistance qui surgit.

Noureddine Azzouz

 
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