M. Vidal-Naquet : "Révéler la torture par l'image comme aujourd'hui était inimaginable en 1957"

Le Monde, 9 mai 2004

Pierre Vidal-Naquet avait été un des premiers à dénoncer les exactions de l'armée française en Algérie. Il souligne le rôle essentiel des médias américains dans la mise au jour des sévices infligés en Irak

Vous qui avez été en première ligne pour dénoncer la pratique de la torture et les exactions par l'armée française pendant la guerre d'algérie, que vous inspirent les révélations sur le comportement de l'armée américaine en irak ?

A la fois de la consternation et de l'admiration. Consternation parce que les faits rapportés sont absolument horribles, admiration pour la rapidité de réaction de la presse américaine, totalement à l'opposé de ce que nous avons vécu pendant la guerre d'Algérie. S'informer sur les exactions de l'armée française à cette époque, c'était un peu comme écouter Radio Londres sous l'occupation. De ce point de vue, la presse américaine a montré son indépendance. Tout n'est évidemment pas parfait dans le fonctionnement des médias américains, mais du point de vue de la révélation de l'information, c'est un formidable exemple.

Considérez-vous que cette révélation quasi en direct constitue un progrès pour la démocratie ?

Certainement pas pour la démocratie en Irak ! Là-bas, les Etats-Unis prétendent l'imposer à coups de canon et d'autres méthodes moins avouables. Plus généralement, cela résulte surtout de la différence entre les deux sociétés totalement différentes que sont la France et les Etats-Unis. En tout cas, c'est mieux que ce que nous avons vécu dans les années 1950 et 1960.

Précisément, quels obstacles avez-vous surmonté pour faire reconnaître la réalité de la torture pendant la guerre d'Algérie ?

J'avais été dispensé du service militaire parce que mes parents avaient été déportés. Mais la quasi-totalité des garçons de ma génération ont été envoyés en Algérie.

Et plusieurs d'entre eux, comme Robert Bonnaud -un historien, auteur d'un témoignage célèbre sur la vie des appelés en Algérie, publié dans la revue Esprit en 1957-, ont été les témoins de tortures, d'assassinats, d'exécutions sommaires. Il y a eu une année de silence, celle de l'envoi du contingent par Guy Mollet en 1956. Ce silence n'a été rompu que par de rares articles comme celui de François Mauriac dès 1955 dans L'Express qui s'intitule "La question", ou celui d'Henri Marrou, "France ma patrie" dans Le Monde au début de 1956. Mais l'année suivante, le silence est rompu avec des articles, notamment celui de Bonnaud dans Esprit. A partir de là, on peut parler d'une campagne nationale. Cela dit, il y a tout un secteur de la presse qui n'a rien dit du tout. Le cas type est celui du Figaro, qui a attendu 1961 pour parler des exactions de l'armée française.

Par la suite, quelles ont été les étapes de la reconnaissance ?

Il n'a jamais eu de reconnaissance officielle. L'Etat français est resté pratiquement muet jusqu'à aujourd'hui, même si M. Chirac s'est déclaré horrifié par les récentes déclarations du général Aussaresses justifiant le recours à la torture. Même le rapport de la très officielle Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels n'a été publié dans Le Mondeen décembre 1957 qu'à la suite d'une indiscrétion. L'affaire Audin -du nom de Maurice Audin, un enseignant communiste mort sous la torture après son arrestation par l'armée française à Alger en juin 1957- a constitué ensuite un instrument de la mobilisation. Très vite, des universitaires se sont réunis et ont créé un comité pour faire connaître cette affaire. Mais Audin a été à la fois un bon symbole car il a permis la mobilisation, et un mauvais, parce qu'il n'était pas musulman, alors que l'immense majorité des victimes de la torture l'étaient.

Certains militaires comme le général de Bollardière ont aussi joué un rôle.

Effectivement, Jacques de Bollardière, un des officiers les plus décorés de France, a dénoncé des "méthodes contraires aux traditions de l'armée" et soutenu la publication du témoignage de Jean-Jacques Servan-Schreiber sur son expérience de lieutenant en Algérie. Le scandale a été énorme. Ce général a été envoyé en forteresse pour soixante jours, puis muté en Afrique noire.

Cette omerta de l'armée sur la torture est-elle générale, hier comme aujourd'hui ?

Apparemment, l'armée américaine est moins catastrophique de ce point de vue que ne l'a été l'armée française, puisqu'on parle même de révoquer les auteurs des sévices. Du temps de l'Algérie, c'étaient ceux qui dénonçaient les exactions qui étaient révoqués. En France, aucun responsable de la torture n'a jamais été ni jugé ni sanctionné. Aucun. Massu est mort couvert de décorations et si Aussaresses a été condamné par la justice, c'est pour avoir parlé de la torture, pas pour y avoir eu recours.

Aujourd'hui, à propos de l'Irak comme autrefois pour l'Algérie, la première défense des autorités consiste à évoquer des "actes isolés". Pourquoi ?

Mais Bush n'a pas pu s'en tenir là ! Il a exprimé son dégoût. Cela, Guy Mollet ne l'a jamais fait ! En réalité, si le président américain a dit cela, ce n'est pas du tout parce que ça le dégoûte, puisqu'il est au courant depuis des mois notamment par la Croix-Rouge. Bush le dit parce que les médias exercent une pression formidable.

Entre 1954 et 2004, en quoi le rôle de la presse a-t-il changé ?

Sans doute la tradition d'indépendance de la presse américaine est-elle plus forte que celle de la presse française, notamment à cause de la centralisation de notre pays. Mais la différence majeure entre les deux époques tient à l'image. Révéler la torture par l'image comme aujourd'hui, c'était inimaginable en 1957. La bataille contre la torture en Algérie a été exclusivement une bataille de l'écrit. Jacques Fauvet, -journaliste au Monde à l'époque- s'était émerveillé quand, un jour, Maurice Clavel avait prononcé le nom de Maurice Audin à la radio ! L'unique image diffusée à l'époque était celle, publiée par L'Express, de l'exécution d'un Algérien par un militaire français.

Le réveil de l'opinion sur ces questions ne montre-t-il pas aussi un changement ?

En France, il a fallu attendre l'an 2000, soit quarante ans, pour que la torture en Algérie entre dans le débat public. Aux Etats-Unis, on est presque dans l'instantané.

Que répondez-vous à ceux qui, avec réalisme ou cynisme, estiment qu'il n'existe pas de guerre propre ?

Que c'est tout à fait faux : en 1914-1918, il n'y a pas eu de torture.

Mais les conditions de l'occupation de l'Irak ne portaient-elles pas en elles le risque d'exactions ?

Absolument : les Américains ont tout de suite déshumanisé l'adversaire. Depuis le 11 Septembre, on nous répète que contre les terroristes il n'y a pas d'autres voies que la violence. Rappelez-vous la manière dont on a montré Saddam sortant de sa cave, comme s'il s'agissait d'une bête. Dieu sait ce que je pense de Saddam, mais la façon dont on a exposé ce type, en le retournant, en lui ouvrant la bouche, en lui coupant la barbe devant les télés du monde entier, c'était absolument abject, on se mettait à son niveau. Dans un tel contexte, le plus étonnant aurait été que la torture ne fût pas employée.

Pourtant, des conventions internationales interdisent la torture. En regardant la réalité, on se dit qu'elles ne servent à rien.

Ce n'est pas tout à fait vrai. En 1939-1945, les armées nazies se sont appuyées sur le fait que l'URSS n'avait pas signé cette convention pour faire ce qu'elles voulaient des prisonniers russes, qui ont été traités très différemment des prisonniers français.

Dans une guerre, comment expliquez-vous que certains groupes de militaires basculent et recourent à la torture tandis que d'autres résistent ?

J'ai peur que la tendance la plus fréquente consiste à céder. Ceux qui résistent le font parce que leur commandement les en a empêchés, c'est essentiel. Le colonel Georges Buis n'a jamais toléré la moindre torture dans son secteur en Algérie. En outre, les gens qui ont soit une foi religieuse soit une croyance politique un peu ferme, ont plus de chances d'éviter ce genre de dérives.

Les jeunes soldats qui commettent des actes de torture, aujourd'hui en Irak ou hier en Algérie, se rendent-ils réellement compte de ce qu'ils font ?

Pour beaucoup d'entre eux, je ne crois pas. Je me souviens d'avoir rencontré dans un train, en 1961, un jeune appelé à qui j'avais demandé ce qu'il faisait en Algérie. Il m'avait raconté comment se passaient les interrogatoires. Et quand je lui avais dit qu'il s'agissait de torture, il m'avait répondu qu'il ne le savait pas. Ce doit être la même chose pour les soldats américains.

L'armée française n'a-t-elle pas modifié ses méthodes de formation pour en tenir compte ?

Le règlement des armées élaboré après la guerre d'Algérie a prohibé formellement ce genre de méthode, et on peut imaginer qu'aujourd'hui les jeunes soldats sont mieux préparés.

Vous avez qualifié la torture de "gangrène" pour la République. Aujourd'hui, quels risques les pratiques de l'armée américaine font-elles courir à la démocratie ?

Des risques d'autant plus énormes que le candidat démocrate à la présidence des Etats-Unis n'a presque rien dit. C'est peut-être ce qui est le plus inquiétant. Le pire risque que court la démocratie en Amérique, c'est le consensus.

Et quelles peuvent être les conséquences au Proche-Orient ?

On a entendu Bush qualifier Sharon d'"homme de paix", ce qui est l'un des plus monstrueux mensonges qu'ait jamais proférés un homme d'Etat. Tout ça est lié. Pendant très longtemps, l'Amérique a cru pouvoir concilier sa politique de soutien presque inconditionnel à Israël et son soutien aux Etats arabes plus ou moins dictatoriaux. Il va arriver un moment où ce ne sera plus possible. De toute façon, les Américains n'exercent plus aucune pression pour le règlement du conflit à l'heure actuelle. Dès lors, tout dépend du fait de savoir si, aux Etats-Unis, une opposition se déclare. Jusqu'à présent, on a seulement des oppositions fragmentaires. Le jour où existera une opposition unifiée, les choses changeront peut-être. C'est en tout cas ce que j'espère.

Propos recueillis par Florence Beaugé et Philippe Bernard

Historien de la Grèce antique, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Pierre Vidal-Naquet, 73 ans, a publié plusieurs ouvrages sur la guerre d'Algérie, notamment "La Raison d'Etat"et "La Torture dans la République". Il a publié ses Mémoires sous le titre "La Brisure et l'Attente" et "Le Trouble et la Lumière" (Seuil)

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 09.05.04

 

 
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