Reportage

Torture : devant la cour d'appel d'Aix, le général Schmitt évoque un"dilemme effroyable"

Aix-en-provence (Bouches-du-Rhône) de notre correspondant régional, Le Monde, 23 mars 2005

H enri Pouillot et Maurice Schmitt sont de vieux adversaires : anciens de la guerre d'Algérie, cela fait quatre fois qu'ils se retrouvent devant un tribunal, s'accusant de diffamation, gagnant puis perdant chacun son tour, toujours à propos de la torture. Lundi 21 mars, la cour d'appel d'Aix les entendait encore : celui qui fut le soldat Pouillot interjetait appel du jugement du 7 juillet 2004, qui le condamnait pour diffamation envers l'ex-lieutenant Schmitt, général dans le cadre de réserve.

Badge du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) à la boutonnière, légèrement bafouillant, Henri Pouillot explique pourquoi il a prononcé la phrase objet du délit : "Je crois qu'il est important dans le combat contre la torture de voir condamné un haut gradé qui a affirmé et répété que la torture, demain, pourrait encore être nécessaire et que l'armée serait, dans l'avenir, obligée de se salir les mains à nouveau." Pour lui, cette affirmation constitue bien une "apologie de la torture". Il estime que sa phrase n'est pas diffamatoire, le général Schmitt revendiquant cette idée.

"LES 12 COMMANDEMENTS DU SOLDAT"

Son défenseur, Pierre Mairat, cite le général Schmitt qui a affirmé en diverses occasions qu'il "était prêt à se salir les mains au risque de perdre (son) âme" dans le cas où il aurait sous la main un suspect sur le point de pratiquer un acte de "terrorisme aveugle", comme ceux qui ont frappé New York en septembre 2001 ou Madrid en mars 2004. Il conclut qu'on ne peut accuser son client de diffamation, "car on ne peut pas dire une chose et reprocher à celui qui dit que vous l'avez dite de diffamer".

A la barre, légion d'honneur à la boutonnière, Maurice Schmitt, reprend un dossier qu'il connaît par cœur et cite des passages du livre qu'il a écrit sur la guerre d'Algérie. Il se réfère surtout à ce qu'il a fait quand il était encore général d'active : "Quand j'ai eu des responsabilités, j'ai tout fait pour que cette éventualité (celle que l'armée torture) ne puisse pas se produire."

Exemple : le livret contenant les"douze commandements du soldat", remis aux troupes engagées lors de la première guerre du Golfe, qui définissait "les règles à tenir vis-à-vis des prisonniers et des blessés" : elles excluaient ce qu'il appelle "les interrogatoires sévères". Et son avocat, José Allegrini, d'insister : "Il a intégré trente officiers de police judiciaire" parmi les troupes françaises engagées dans le conflit, afin que tout interrogatoire éventuel se déroule selon la loi.

Puis le débat rebondit lorsque le général Schmitt pose lui-même la question : "Reste le dilemme effroyable : soit respecter l'article 5 de la Déclaration des droits de l'homme qui interdit toute pression physique, soit l'article 3 qui reconnaît le droit de prendre le train à Madrid ou un avion au-dessus du Ténéré, le droit à la sécurité." Il propose alors qu'on repense le droit car "assouplir les principes est toujours préférable à tolérer les abus".

L'avocate générale, Hélène Meo, a requis la confirmation de la peine prononcée en première instance contre Henri Pouillot, soit 1 500 euros de dommages-intérêts et 500 euros d'amende. Jugement le 30 mai.

Michel Samson

   
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