|
|||||
Femmes unies contre l'impunitéWendy Kristianasen*, Le Monde Diplomatique, avril 2006 Le 24 février 2006, six associations travaillant pour les victimes de la guerre civile tenaient une conférence de presse commune pour rejeter la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, approuvée par référendum le 29 septembre 2005, par une majorité de... 98 % des voix. L’événement était inhabituel, car il regroupait pour la première fois de vieux ennemis. « Nous faisons front commun pour répondre à cette agression morale contre toutes les victimes de la décennie rouge », explique Mme Chérifa Kheddar, présidente de Djazaïrouna, une association qui lutte en faveur des victimes du terrorisme islamiste. Mme Nacéra Dutour dirige, elle, un groupe qui s’occupe de ceux qui ont disparu aux mains de l’Etat et de ses agents : « En promettant la paix aux Algériens, Bouteflika met fin aux rêves de vérité et de justice de milliers de familles de disparus… Personne ne m’interdira de demander où se trouve mon fils, enlevé à l’âge de 22 ans, et disparu depuis huit ans. » MMmes Kheddar et Dutour ne se seraient pas parlé, il y a encore quelques mois. Elles se sont rapprochées parce qu’elles sont convaincues que l’Algérie ne peut pas avancer sans la vérité et la justice. La violente guerre civile, qui a suivi l’interruption du processus électoral en décembre 1991, a fait des dizaines de milliers de morts et provoqué l’extension de milices extrémistes comme les Groupes islamiques armées (GIA). La majorité des Algériens, y compris les islamistes modérés, récusent le terme de guerre civile, un concept trop difficile à accepter. Ils préfèrent évoquer le « terrorisme » : celui des insurgés ou celui de groupes armés par l’Etat pour l’autodéfense. MMmes Kheddar et Dutour ont un parcours similaire. Toutes deux ont travaillé avec des organisations de femmes. « En 1986, raconte Mme Dutour, je suis partie pour la France. J’étais divorcée, et je n’ai pas pu prendre mes enfants avec moi. Un jour, le 30 janvier 1997, j’ai reçu un coup de téléphone : mon fils puîné avait disparu. Choquée, je suis retournée immédiatement en Algérie. Il vivait avec ma mère à Baraki : un attentat contre le préfet avait provoqué l’intervention de l’armée et de nombreuses arrestations. Mon fils ne s’intéressait pas à la politique, il était au chômage et tentait de devenir chauffeur de taxi. Ce n’était pas un pratiquant mais il respectait le ramadan. Il a été arrêté durant ce mois et, au commissariat, on m’a dit : “Bien sûr que nous torturons. Chacun a quelque chose à avouer. Vous êtes des terroristes et vous engendrez des terroristes.” J’ai entendu parler de mon fils pour la dernière fois en 2000. » Le pense-t-elle toujours vivant ? Des larmes montent à ses yeux : « Bien sûr, il est encore en vie. Je le sens. Il va revenir. » Mme Dutour a essayé de regrouper d’autres mères, mais la peur était trop forte. « Je suis donc revenue à Paris, où j’ai monté le Collectif des familles de disparus en Algérie (CFDA), qui a travaillé avec des organisations françaises et internationales de défense des droits de la personne. Maintenant que les gens ont moins peur, nous avons pu nous organiser en Algérie. » Au siège de son organisation, SOS-Disparus, présidé par sa mère Fatima Yous, au centre-ville d’Alger, le corridor est plein de femmes voilées, qui recherchent des proches : huit mille personnes auraient été enlevées par les forces de sécurité. Mme Yous précise : « Les familles savent qui a enlevé leurs proches. Elles connaissent même les noms. Mais, après, la piste se perd. » Tous les mercredis, SOS-Disparus organise une manifestation devant le Parlement. * Journaliste, Londres. |
|||||
|
www.algeria-watch.org
|
|||||