| |
|
Transparency
International divulgue les pratiques en cours dans notre pays
L’Algérie,
un état pourri ?
Par
Samia Lokmane, Liberté 14 juillet 2003
Selon cette ONG,
“les projets ambitieux développés pour restaurer l’efficacité
judiciaire ont été bloqués dans un comité”.
On soupçonnait
la lutte contre la corruption d’être un slogan creux, voilà
qu’une organisation non gouvernementale, réputée dans
ce domaine, le confirme. Dans son dernier rapport, publié samedi
dernier, Transparency International fait figurer l’Algérie
sur la liste des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient les plus
affectés par cette tare, à l’instar du Maroc, de la
Tunisie, de l’Égypte, de la Libye, du Liban, de la Syrie,
de l’Arabie Saoudite, d’Israël et de la Palestine. Autant
d’institutions gangrenées comme la justice, les collectivités
territoriales, l’administration, les secteurs économiques
publics et privés sont citées dans les 13 pages du rapport.
Bien qu’il ne soit pas exhaustif, le compte-rendu de Transparency
International narre des situations applicables à tous les pays
de la région.
De la fraude électorale en Iran au détournement de la manne
pétrolière en Libye en passant par l’accaparement
de cette rente par une catégorie de nantis comme les princes et
leurs familles en Arabie Saoudite. De tels exemples sont, en effet, valables
en Algérie et ailleurs. Dans le cas de notre pays, la corruption
de la justice est largement mise en relief par le rapport de l’ONG
internationale. “Les projets ambitieux développés
en Algérie pour restaurer l’efficacité judiciaire
ont été bloqués dans un comité, alors que
le ministère de la Justice tenait des juges eux-mêmes responsables
de cette absence de progrès”, souligne le document. Le comité
dont parle Transparency est bien évidemment la Commission de la
réforme de la justice mise en place par le chef de l’État,
Abdelaziz Bouteflika, au lendemain de son investiture à la magistrature
suprême. Entre autres missions, cette instance présidée
par le juriste Mohand Issad (lire l’entretien ci-dessous) avait
pour principale tâche d’outiller le système judiciaire
afin de lui conférer une plus grande autonomie et le prémunir
de la vénalité de certains magistrats peu scrupuleux. Or,
jusqu’à ce jour, les recommandations de la commission Issad
sont restées lettres mortes. De même, les campagnes initiées
par la chancellerie pour l’assainissement du secteur n’ont
jamais abouti.
Quelques juges seulement sont publiquement accusés de corruption.
Tout récemment, une affaire scabreuse, celle de Paolo Lembo, ambassadeur
de l’Organisation des Nations unies en Algérie, est venue
conforter le marasme profond que connaît l’institution judiciaire.
Parce qu’il a voulu informatiser le secteur et lui conférer
de la sorte une plus grande transparence, le représentant de Koffi
Anan est devenu personna non grata. Habituées à une gestion
opaque, les autorités algériennes n’auraient pas trop
apprécié, dit-on, le fait que Lembo se mêle de leurs
affaires. Dans un autre chapitre pourtant, celui de l’aide financière,
les pouvoirs publics ont normalement tout intérêt à
se plier aux exigences des bailleurs de fonds, notamment dans le cadre
d’une lutte ferme et sincère contre la corruption.
Toutefois, le rapport de Transparency International montre que cet engagement
n’est jamais respecté. “Les accords d’association
entre l’UE et l’Algérie et le Liban, en avril 2002,
ont élargi la portée du partenariat euro-méditerranéen
pour une coopération économique renforcée. Les accords
contiennent généralement des engagements pris en vue de
lutter contre la corruption et le blanchiment d’argent, mais la
manière dont les mesures seraient appliquées n’était
pas évidente”, précise le document. Dans un autre
paragraphe, il évoque les tentatives vaines de la Banque mondiale
pour garantir un emploi efficient de ses allocations. “Les efforts
de la Banque mondiale visant à renforcer les programmes de privatisation
en Algérie et au Liban n’ont pas aidé à garantir
des adjudications équitables ou transparentes”, lit-on encore
dans le rapport. À l’origine de cette corruption endémique,
Transparency International identifie plusieurs facteurs. L’absence
de réformes institutionnelles accompagnant les programmes de libéralisation
économique a créé, selon cette ONG, “de nouvelles
possibilités de maximalisation de la rente”.
À titre d’exemple, elle cite le développement controversé
du marché de la téléphonie mobile dans notre pays.
D’après cette organisation, “la délivrance de
licences privées aux fournisseurs de réseaux de téléphonie
mobile n’est pas parvenue à mettre en place des organes de
réglementation impartiaux et efficaces. Ce qui explique l’envergure
du pouvoir discrétionnaire dont jouissent les fournisseurs privés
et les fonctionnaires de l’État et se solde souvent par la
corruption”. Dans ce domaine, l’affaire Orascom est très
éloquente. À propos d’autres transactions tout aussi
suspectes, Transparency International met en exergue “la prédominance
d’un règne autoritaire”. Aux yeux de cette organisation,
l’absence de démocratie, donc de contrôle et d’obligation
de rendre des comptes, favorise la dilapidation et le détournement
de l’argent de la collectivité. “Les budgets de l’État
sont insuffisamment détaillés pour permettre un examen approfondi,
de plus, une part importante des revenus de l’État est gérée
comme un fonds extrabudgétaire ou par des institutions parallèles.
Ce qui autorise des dépenses discrétionnaires”, stipule
le rapport.
Enfin, celui-ci accuse ouvertement les gouvernements de vouloir compenser
leur illégitimité en s’entourant de fidèles
généreusement récompensés par une partie de
la rente. Officiellement, affirme Transparency International, les gouvernants
se font régulièrement l’écho d’une détermination
farouche à endiguer la corruption mais leurs initiatives “manquent
généralement de sincérité”. Quelle est
l’alternative ? Dans le cas de l’Algérie comme pour
les autres pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, cette ONG
internationale préconise un rôle plus accru de la société
civile. Mais elle constate que les démarches engagées dans
ce sens sont souvent avortées. L’unique consolation demeure
peut-être le fait que le phénomène de la grande corruption
a tendance à régresser ces dernières années.
Pour une unique raison toutefois.
Selon Transparency International, la baisse des prix de pétrole
a eu pour conséquence la diminution des dépenses en capital.
En revanche, elle constate une forte progression de la petite corruption,
des pots-de-vin et du bakchich.
S. L.
|
|
|