FLAMBEE DES PRIX ET PENURIES ORGANISEES

Les gros sous du ciment

El Watan, 11 août 2003

Le marché du ciment en Algérie a fait l’objet d’une expertise réalisée par des spécialistes et qui a été remise, vers la fin de l’année écoulée, à la Présidence de la République. Dans ce document d’une vingtaine de pages, il est fait état d’une véritable filière de trafic de ciment, dont les principaux auteurs font tout pour continuer les importations de ce matériau de construction coûtant à l’Etat une enveloppe de 600 millions de dollars US chaque année, alors que les capacités de production peuvent répondre, en cas de bonne utilisation, à la demande nationale.

Après avoir fait état de ce marché dans le monde, les spécialistes affirment qu’en l’an 2001 il a atteint 50 milliards de dinars en Algérie, soit 580 millions de dollars US. En dix années, il a connu une évolution rapide. Ainsi, les importations étaient de 2 à 3 millions de tonnes par an durant la décennie 1980, et sont passées à 1 million de tonnes par an pendant les années 1990, avec un plancher de 20 millions de tonnes par an du fait de la baisse de revenus pétroliers après 1986. «Le taux de consommation par habitant en 2001 est de 301 kg (...). L’Algérie est un pays gazier à revenus intermédiaires et disposant des ressources pétrolières avec un besoin élevé en logements. Dans ce cas, le taux devrait être compris entre 450 et 520 kg, soit un marché potentiel de 17 millions de tonnes par an.» Selon toujours les spécialistes, de 1996 à 2001, la production nationale n’a augmenté que de 1,1 %, soit un taux inférieur à la croissance démographique ou à celle du PNB et de la demande nationale en ciment. «Ce taux de croissance de la production ne permettra pas de faire face aux besoins de 15 à 17 millions de tonnes par an. Le problème ne réside pas dans la demande algérienne, une opportunité en termes de marché, mais dans les taux d’utilisation des capacités (TUC), très faibles et inférieures, au point mort (seuil de rentabilité). Le déséquilibre structurel du marché algérien n’est pas dû aux besoins du consommateur ou à sa solvabilité mais aux taux d’utilisation de ses capacités...» Les experts ont expliqué que la capacité de ciment est égale à celle de clinker, multipliée par 135 % avec 30 % d’ajouts, c’est-à-dire qu’une tonne de ciment donne une tonne de clinker, à laquelle on ajoute 0,35 tonne d’ajouts, alors qu’une tonne de clinker donne 1,35 tonne de ciment.
Les mensonges des décideurs
L’astuce consiste pour les décideurs à faire croire que les usines ont une capacité de 1 million de tonnes par an de ciment, alors qu’il s’agit de 1 million de tonnes de clinker et, par voie de conséquence 1,35 million de tonnes de ciment au lieu de 1 million de tonnes par an de ciment. Notons qu’il est curieux que, depuis deux décennies, tous les acteurs concernés ont passé et passent sous silence ces réalités en escamotant 3 millions de tonnes par an des statistiques, soit l’équivalent de trois usines d’un montant de 30 milliards de dinars. «Est-il concevable que des dizaines de décideurs soient capables de mentir au pays, au consommateur, au citoyen et à la communauté internationale du ciment ?» Les spécialistes ont affirmé que le taux d’utilisation des capacités apparentes est de 68 %, mais celui réel est de 50 %, soit, ont-ils précisé, un taux inférieur au seuil de rentabilité déterminé en économie de marché pour le ciment. Selon toujours le rapport d’expertise, le taux de capacité réel par entreprise est de 63,7 % à l’est et non de 86 %, comme annoncé par le holding, actuellement SGP, de 46,7 % au centre au lieu de 63 %, et de 41,5 % à l’ouest, au lieu de 56 %, et de 37 % au centre-ouest, au lieu de 50 %. «Les cimenteries algériennes, lorsqu’elles sont gérées efficacement, permettraient de satisfaire le marché, soit 15 millions de tonnes par an, et d’exporter 0,5 million de tonnes annuellement.» Selon les experts, la valeur moyenne des importations durant les années 1996 à 2001 est de 50 millions de dollars US par an, et les principaux importateurs sont des sociétés privées. Les entreprises publiques n’importent plus de ciment, «du moins directement», mais plutôt une partie, soit 50 millions de tonnes en moyenne par an à travers la filiale Cimmed, joint venture entre l’Algérie et la Turquie. «Le rôle des importateurs se limiterait à l’achat, le transit et le dédouanement du ciment, les intermédiaires assurant des transactions au niveau du port, avec en vis-à-vis des revendeurs qui assurent la vente du ciment à partir du port. La valeur unitaire moyenne du ciment importé est de 50 dollars US par tonne (prix, coût, assurance), soit une moyenne de 45 dollars par tonne pour le ciment gris.» Les experts ont noté que ce prix diffère néanmoins selon l’origine du produit, alors que le prix moyen des ciments importés en vrac (hors ensachage et marges) était de 57 dollars la tonne en 2001. «La marge était comprise entre 22 et 30 %. Le ciment ensaché revient à 75 dollars la tonne, soit 6000 DA. On peut considérer que le prix moyen du ciment produit localement s’alignait sur le prix du ciment importé sorti du port et vice versa. Le cercle vicieux se trouve dans cet alignement des prix.» Le rapport a fait état d’un surcoût d’inefficacité de gestion au niveau des cimenteries de Hadjar Soud, Meftah et Zahana. Cela s’élève à 1,2 milliard par an ou 15,4 millions de dollars US annuellement, soit 5 millions de dollars par an et par cimenterie, soit 30 % des charges d’exploitation qui sont pour les trois cimenteries de 51 millions de dollars US. L’analyse du coût de production par les experts a fait ressortir une surconsommation de l’énergie du fait qu’elle est subventionnée par l’Etat, alors que dans les cimenteries mondiales la part de l’énergie est de 50 % des charges, soit 10 dollars US la tonne. Les cimenteries algériennes bénéficient d’un crédit de 6 dollars US par tonne annuellement de la part de l’Etat. Les frais du personnel représentent 20 % de la charge globale, alors qu’il est de 2 à 5 % dans le monde. «La tonne de ciment importé et conditionné en sac a été commercialisée à 56 000 DA la tonne / 70 dollars US) et 6000 DA (75 dollars US) avec une marge de 22 à 30 % de la valeur, coût, assurance et fret. Ce taux correspond au coût de l’ensachage et de la distribution aux USA, mais ici, il s’agit d’une rente de situation, car il n’y a pas de concurrence des cimenteries nationales. Les prix varient de 5800 DA la tonne (72,5 dollars US) pour Chlef à 6800 DA (85 dollars US) pour Constantine. Au Sud (origine de gaz subventionné), le prix est de 7600 DA la tonne (95 dollars US) pour Tamanrasset et 8000 DA (100 dollars US) à Illizi et Adrar, alors qu’à Alger ils atteignent 6000 DA la tonne (75 dollars US). La marge, quant à elle, varie de 2000 DA la tonne (25 dollars US) à 3347 DA la tonne (42 dollars US), soit 25 à 50 % du prix. Le circuit d’importation qui doit son existence, selon les spécialistes, aux faibles taux de production des cimenteries, dispose d’une marge de 25 dollars US la tonne, soit 27 millions de dollars US en 2001. Le ciment local dispose d’une marge équivalente à celle du ciment importé, soit 27 dollars US la tonne, c’est-à-dire 224 millions de dollars en 2001. S’ajoutent les subventions de l’Etat, soit 6 dollars US la tonne, soit 24 millions de dollars US par an, soit un total de 250 millions de dollars annuellement, ce qui représente 50 % du chiffre d’affaires du marché du ciment en Algérie. «Les 250 millions dollars US sont supportés par le consommateur à raison de 90 % et le Trésor à raison de 10 %. Ils servent à compenser les faibles taux de production, soit 40 à 50 millions de dollars US par an de pertes travesties par les cimenteries.»

L’empire des barons
En conclusion, les experts ont noté qu’avec un fonctionnement normal des cimenteries, supérieur au point mort, l’Etat et les consommateurs gagnaient une épargne de 50 millions de dollars par an pour le ciment non importé, soit l’équivalent d’une demi-cimenterie gratuite chaque année. Ils gagneraient aussi une somme de 250 millions de dollars de marges indues et artificielles que le consommateur accepte de payer. Le Trésor public pourrait épargner 50 millions dollars US, montant des subventions, qui n’auront plus de raison d’être une fois que les cimenteries auront amorti leurs équipements et remboursé leurs investissements. «En cas de fonctionnement à 90 %, les cimenteries pourront exporter le surplus, soit 2 à 3 millions de tonnes par an, avec une marge de 7 dollars US, soit un montant de 105 millions de dollars annuellement.» A signaler que les experts ont noté que les dix cimenteries publiques produisent réellement 4,5 millions de tonnes annuellement, alors que la norme est de 8 millions de tonnes par an. Les unités d’ensachage réparties à travers le territoire national mettent 35 à 38 kg de ciment par sachet au lieu de 50 kg, avec une influence au dosage du béton 280 au lieu de 350. «L’affectation des devises pour le plan de maintenance et d’augmentation va à contre-courant du programme de production pour continuer l’importation provenant d’Italie, de la Russie, de France, de Turquie et d’Espagne. Cette situation a profité à certains opérateurs publics, transformés en véritables barons à la tête de fortunes inestimables.»

Par Salima Tlemçani

 

 
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